La peinture aborigène, un art contemporain encore accessible aux enchères
par Clémentine Pomeau-Peyre
Souvent composée de répétition et de déformation de motifs ancestraux, la peinture contemporaine aborigène séduit un public féru d’art contemporain. Une vente aux enchères prévue le 9 mars chez Millon à Paris leur offrira un large panel d’artistes parmi les plus reconnus.
« Le point de départ de l’art aborigène contemporain, c’est en 1971, dans le centre de l’Australie, le Nord a émergé plus tard », explique l’expert Marc Yvonnou. Il présente avec la maison Millon une vente de 178 lots le 9 mars prochain à Paris. Cette date de 1971 correspond à un moment précis : « d’abord la volonté de quelques artistes initiés de lutter contre la disparition de la culture aborigène, et leur décision de transposer les motifs sacrés sur toile, et enfin le travail d’un jeune professeur idéaliste installé à Papunya, Geoffrey Bardon ». Ce professeur organise cette année-là un projet pédagogique avec ses élèves qui peignent les portes de l’école, mais le résultat n’est pas à la hauteur de ses attentes. Les anciens aborigènes viennent alors le trouver, lui expliquent que les enfants, non initiés, n’ont pas le savoir permettant de peindre selon les coutumes, et proposent de prendre leur place. Fasciné par leurs œuvres, le professeur va monter une coopérative afin d’encourager la transposition de ce travail sur toile. « 10 ou 15 ans plus tard, ce mouvement va toucher toutes les communautés aborigènes, et cet art prend un élan très fort dans les années 1980« , détaille l’expert.
De Tjampitjinpa à Tjapaltjarri, les grands noms de l’art aborigène
Un des artistes de la vente fait partie de ce groupe de pionniers. Il s’agit de Ronnie Tjampitjinpa (c. 1943-2023) avec une acrylique sur toile intitulée Fire Dreaming (12 000 – 14 000 euros). « C’est une personnalité très volontaire, il a milité pour les droits des aborigènes, et a été chef de file dans la tendance d’épuration des motifs, détaille l’expert. Ses compositions sont très contemporaines, ce qui explique aussi que ce soit l’artiste le mieux représenté dans les collections muséales françaises. »
Autre caractéristique de l’art aborigène : de nombreuses femmes figurent parmi les artistes reconnus. C’est le cas de Dorothy Napangardi (c. 1950-2013) dont la toile Salt on Mina, datée de 2010, est estimée 8 000 à 10 000 euros dans la vente de la maison Millon. « On ne sait pas très bien à quel moment elle a commencé à peindre, et elle appartient à un groupe ethnique qui utilise d’habitude beaucoup de couleurs, les Warlpiri-Yuendumu, mais elle travaille sur le noir et blanc. Elle a peut-être été inspirée par les lacs de sels présents dans sa région ? » s’interroge Marc Yvonnou.
Un des noms les plus connus de la vente est Clifford Possum Tjapaltjarri (1932-2002), dont une acrylique, non titrée, est estimée entre 5 000 et 7 000 euros : « Il a un sens inné de la composition, c’est un peintre et un sculpteur, il détient également le record de vente puisqu’une de ses œuvres a été vendue 1,3 million d’euros chez Sotheby’s en 2007. »
Plus politiques, les toiles de Trevor Nickolls (1949 – 2012) sont également plus figuratives : « Il fait partie des artistes plus urbains, et son message est revendicatif. C’est aussi l’un des plus rares sur le marché. » Au catalogue, son acrylique sur toile est sagement estimée entre 3 000 et 3 500 euros.
Des grands formats appréciés en décoration
Tous ces noms font partie de la première vague d’artistes aborigènes ayant émergé, et ce sont du point de vue de la valeur les plus fiables d’un marché parfois compliqué par une production actuelle pléthorique.
« Ce sont de grands artistes accessibles à prix très raisonnables« , souligne l’expert. Et il s’agit souvent de grands, voire de très grands formats, ce qui peut être apprécié en décoration. Autre argument du spécialiste, les nombreuses expositions organisées en France, qui permettent au grand public de se familiariser avec cet art : « Parce que la culture aborigène c’est fascinant, on parle d’artistes dont certains n’ont vu un homme blanc pour la première fois que dans les années 1970-1980, ils vivaient quasiment à l’âge de pierre c’est très lointain pour nous… » Et la signification exacte des motifs, des répétitions, des couleurs reste encore assez mystérieuse, chaque communauté ayant ses traditions. Les amateurs d’aujourd’hui ont parfois un lien avec l’Australie, mais le plus souvent un goût prononcé pour l’art contemporain.
Dernière réflexion de Marc Yvonnou, qui constate que la culture aborigène est de plus en plus connue en France et en Occident : « Quand j’ai commencé à travailler sur ce sujet, beaucoup de gens parlaient d’art arborigène, avec un r, cela n’arrive plus maintenant… »
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