Le 16 février 2021 | Mis à jour le 25 mars 2021

Kupka et la Bretagne : un chef-d’œuvre symboliste adjugé à plus de 770 000 euros à Rennes

par Diane Zorzi

Provenant d’une collection particulière de Bretagne, un chef-d’œuvre de Kupka a été adjugé à plus de 770 000 par Carole Jézéquel le 15 mars dernier à Rennes. Acquis par un collectionneur originaire de Bratislava, le tableau témoignait de la fascination du pionnier de l’abstraction pour la côte sauvage de Trégastel où il séjourne dès 1896.

 

« J’ai aussi besoin de ces moments où je peux observer des lieux exempts de toute présence humaine, des endroits inhabités, sans arbres, où tu sais ce qu’est la mer, et si tu ne le sais pas – tu le sens avant de l’avoir compris… » En 1903, František Kupka (1871-1957) confie à son ami l’écrivain tchèque Machar son admiration pour la Bretagne où il séjourne à plusieurs reprises dès 1896, alors qu’il réside à Paris, dans le quartier de Montmartre. Ce havre de paix, loin de l’agitation parisienne, lui inspire de nombreuses études qu’il reprend au sein d’œuvres célèbres telles que La vague ou Epona-Ballade, Les Joies, un panneau, daté de 1902, donnant à voir deux femmes nues chevauchant sur une plage. « Le cheval est un sujet récurent dans la période symbolique de Kupka. Présent dans de nombreux contes et légendes traditionnels, aussi bien bretons que slaves, il symbolise le mouvement, la vie, la liberté et la sensualité », détaillent les experts Michel et Raphaël Maket qui présentaient aux enchères le 15 mars avec Carole Jézéquel un chef-d’œuvre de l’artiste tchèque, daté de 1909 et dévoilant un cheval blanc cheminant devant la chapelle Sainte-Anne de Trégastel, sur la Côte de granit rose.

 

Une vue de Trégastel datée de 1909

Avant de s’imposer comme le pionnier de l’abstraction, Kupka explore au début des années 1900 l’Art nouveau, le fauvisme et l’expressionnisme, menant des recherches actives sur la couleur et sa force expressive symbolique, héritées des théories de Goethe et Chevreul, et s’intéresse à la théosophie, l’occultisme et le spiritisme, livrant une série d’œuvres d’art dans la lignée des symbolistes. « La diversité des œuvres des années 1905-1910 démontre qu’au fil des influences et de ses recherches, d’apparences chaotiques, Kupka suivait un cheminement personnel cohérent. Notre peinture de 1909 n’échappe pas à cette logique, et présente des analogies avec les créations majeures de cette période, à l’issue de laquelle l’artiste bascule dans l’abstraction », poursuivent les experts.

Ainsi les tonalités de jaune, de rouge et de bleu, relevées de touches de vert, évoquent-elles les harmonies colorées de son Grand Nu, Plans par couleurs peint en 1909 et conservé au Musée Guggenheim de New York, tandis que les camaïeux de jaune des pierres de la chapelle rappellent ceux de La Gamme jaune, un tableau de 1907 conservé au Centre Pompidou à Paris. « Ce traitement en camaïeu de jaune magnifie le muret et la chapelle. Symboliquement le jaune est une couleur solaire, source de vie, très importante dans l’œuvre de Kupka. La charmante petite chapelle de Trégastel est ainsi transformée en une icône mystique, ornée de l’ombre du calvaire. » Une ombre prolongée par celle du cheval blanc qui, étirée, teinte la scène d’une atmosphère onirique, métamorphosant l’animal en une créature fantastique. « Le spectateur est face à un choix : se diriger vers la tranquillité de la chapelle ou suivre le cheval blanc dans son échappée. »

 

Une toile adjugée à 774 900 euros

La toile est connue des spécialistes. Elle est mentionnée par la conservatrice de la Galerie Nationale de Prague, Anna Pravdova, qui précise dans le catalogue de l’exposition « Artistes tchèques en Bretagne, De l’Art nouveau au surréalisme », qu’elle fut réalisée par Kupka à l’occasion d’un nouveau séjour en Bretagne en 1909. Une région que le tableau devait finalement rejoindre en 1994, suite à son acquisition lors d’une vente aux enchères organisée à l’hôtel des ventes de Douai. Le 15 mars dernier à Rennes, un collectionneur originaire de Bratislava a poussé les enchères jusqu’à 774 900 euros (frais compris), remportant le tableau face à dix enchérisseurs, dont un collectionneur breton. « C’est un record en France pour un tableau de Kupka daté d’avant 1910, détaille Carole Jézéquel. L’acquéreur nous a confié qu’il voulait à tout prix le tableau mais ne pensait pas enchérir jusqu’à un tel montant »

 

František Kupka (1871-1957), Le cheval blanc, la chapelle Sainte-Anne devant la mer, Trégastel, 1909, huile sur toile signée et datée en bas à droite, 54,5 x 81,5 cm. Adjugé à 774 900 euros (frais compris).

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