L’atelier Hel, l’histoire d’une dynastie de luthiers aux enchères à Vichy

17/05/2023

Le 1er juin, Vichy Enchères dispersera une partie du fonds d’atelier de Joseph et Pierre Hel, comptant des instruments inédits demeurés depuis l’origine dans cette célèbre famille de luthiers qui s’illustra de 1865 à 1943. Au programme notamment, le premier et le dernier instrument réalisés par Pierre Hel, soit l’alpha et l’omega de sa carrière… 

 

Les instruments de musique qui composent le catalogue proviennent du fonds d’atelier de Joseph et Pierre Hel et ne l’ont pour ainsi dire jamais quitté. Ils arborent dès lors un très bel état de conservation et sont dotés d’une aura toute particulière : ils ont été préservés et tenus cachés dans le cercle familial, comme des trésors… Avec eux, c’est toute l’histoire de l’atelier et de la famille Hel qui défile.

Le descendant actuel, Arnaud Louvois-Hel, était, en digne héritier de la famille, également luthier. Luthier sur le tard, puisqu’ « après avoir tout fait sauf de la lutherie » comme il aime à le dire, il ne se décida à se professionnaliser dans ce domaine que le jour où sa fille Véronique, âgée de 9 ans, manifesta l’envie de faire de la musique. Son professeur, devant les facilités de l’enfant, conseilla aux parents de lui procurer un instrument de qualité. C’est ainsi qu’Arnaud Louvois-Hel révéla à son enfant un secret bien gardé jusque-là : « Si tu veux jouer du violon, je te donnerais le premier violon que j’ai réalisé ».

Cet épisode replongea Arnaud Louvois-Hel dans la lutherie. Un an plus tard, la petite décida de commencer le violoncelle et, à cette occasion, un instrument que Pierre Hel avait réalisé pour les quinze ans de sa propre fille Françoise – la maman d’Arnaud –  fut confié à la petite Véronique. Arnaud Louvois-Hel eut la chance de connaître son grand-père maternel, Pierre Hel, et de déambuler dans son atelier. Il conserve encore le souvenir des odeurs de cet atelier et revoit son grand-père au travail… 

 

Genèse de la maison Hel

Né en 1842 à Mazirot, dans la région de Mirecourt, Joseph Hel commence dès l’âge 14 ans un apprentissage chez François Salzard qui se poursuivra jusqu’en 1861. Il fréquente par la suite un grand nombre d’ateliers importants de l’époque – Didier Poirot, Grandjon J. Fils, Laberte Humbert – avant de rejoindre Paris et l’atelier de Sébastien Vuillaume qu’il finira par quitter pour la maison E. Henry-J. Martin. Ses pérégrinations le mènent jusqu’à Aix-la-Chapelle, chez Nicolas Darche, pour qui il travaille durant l’année 1864, avant de prendre la décision de rentrer à Mirecourt et de retrouver l’atelier de Laberte Humbert. De ses diverses expériences, Joseph Hel restera particulièrement marqué par son passage chez Nicolas Darche durant la première partie de sa carrière – les vernis foncés, tirant sur le brun-violet, sont autant d’éléments qu’il emprunte à son maître. 

En novembre 1865, Joseph Hel s’installe à Lille et fonde son propre atelier, successivement implanté 2 rue des Fleurs (de 1867 à 1868), 50 rue Esquermoise (de 1869 à 1875), 23 rue de la Gare (de 1876 à 1881) et enfin 14 rue Nationale – autant d’adresses que l’on retrouve sur ses étiquettes. Il devient le luthier du Conservatoire de Lille et acquiert une renommée internationale en participant aux Expositions universelles. En 1900, il décroche notamment le Grand Prix de l’Exposition universelle de Paris. Ses instruments sont régulièrement récompensés par une multitude de médailles d’or, que ce soit à l’Exposition internationale de Lille en 1882, ou aux Expositions d’Anvers (1885), de Liverpool (1886) et de Paris en 1889.

Fort de ces succès, il est hors concours à l’Exposition universelle de Chicago en 1893 et quatre fois membre du jury, de 1893 à 1897. En 1897, un diplôme d’honneur lui est décerné lors de l’Exposition universelle de Bruxelles. Joseph Hel employa beaucoup d’ouvriers, dont Auguste Marissal, ce qui permit à l’atelier d’être particulièrement prolifique. On estime en effet le nombre d’instruments produits à environ 650-700, comprenant des violons, altos, violoncelles et contrebasses. Joseph Hel fut également un très bon restaurateur, principalement d’instruments italiens, ce qui influença ses propres fabrications. Grand collectionneur, il vendait aussi divers instruments anciens et modernes des écoles françaises, italiennes et allemandes. Outre les instruments entièrement de sa main, la Maison Hel proposait une deuxième catégorie d’instruments d’atelier, signés avec une étiquette « Stradivarius Moderne » et non à la main. A son décès en 1902, l’atelier jouit d’une grande prospérité. 

 

Violon de Joseph Hel fait à Lille le 21 Août 1885, numéroté 133, portant étiquette, signatures et marques au fer de J. Hel. Petite cassure sur la table. 358mm. Instrument provenant de la famille Louvois-Hel. Estimation : 12 000 -15 000 euros.

 

Joseph Hel, un luthier hors du commun 

Malgré son passage par de nombreux ateliers mirecurtiens, Joseph Hel ne s’imprégna pas de cette lutherie très typée. Au contraire, il se détacha de l’ancienne tradition et se lança dans la lutherie plus moderne de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Il mena ainsi diverses expérimentations et inventa notamment un système de piques de violoncelles en 1878 et de fixe-chevilles, permettant de tendre les cordes sans secousse et de leur donner plus de tenue dans l’accord, dont il déposa le brevet le 6 juillet 1886. Les instruments de Joseph Hel étaient particulièrement reconnus pour la perfection de leur sonorité, qui résultait d’un long travail de recherche et d’un procédé de vieillissement des bois sans feu ni acide. Il abandonna ses premiers vernis bruns durant la deuxième période de sa production, optant pour un vernis plus léger, moins foncé et assez épais. Au catalogue de la vente, un violon 1885, portant le numéro 133, permet de constater à quel point ses vernis s’étaient éclaircis dès cette époque.

Dans leurs formes, les instruments de Joseph Hel se distinguent également de la tradition par leurs voûtes qui sont souvent moins pleines que celles de la lutherie « classique ». De plus, les gorges sont larges et plates, les bords assez épais et légèrement roulés. Autre caractéristique faisant l’originalité de Joseph Hel, celui-ci était ambidextre et taillait notamment ses ouïes à la main gauche, recherchant toujours la perfection technique. L’aspect général de ces violons est relativement carré, le travail est très bien réalisé avec des ouïes assez droites et des pattes d’F bien rondes. Ils sont recouverts de filets fins et proches du bord. Le modèle de prédilection de Joseph Hel était celui de Stradivari. En effet, nous connaissons peu d’instruments en modèle Guarneri, bien que son dernier violon connu, réalisé peu de temps avant sa mort en 1902 et numéroté 642, en soit un exemple.

 

[De gauche à droite] Portrait de Pierre Hel. Pierre Hel et ses apprentis, Boulevard de la Liberté, Lille.

Pierre Hel, la consécration

Âgé de seulement 18 ans, Pierre, le fils de Joseph, prend la tête de l’atelier à la mort de ce dernier en 1902. Il réalise son apprentissage auprès de Gustave Bazin et remporte rapidement des grands prix à l’Exposition universelle de Saint-Louis en 1904 ou encore à celle de Milan en 1906. Sous sa direction, la Maison Hel continue de fabriquer, restaurer et revendre des instruments anciens ou en blanc, en provenance de Mirecourt, que l’atelier achève. Tout comme son père, Pierre Hel est le luthier du Conservatoire de Lille, mais également du Conservatoire royal de La Haye. En 1910, pour « cause d’agrandissement », l’atelier déménage au 76 Boulevard de la Liberté, toujours à Lille. Son talent et sa renommée lui valent la place de membre du jury à l’Exposition universelle de Paris en 1911. Tout au long de sa carrière, ses instruments sont salués pour leurs prouesses techniques et leur perfection sonore et, en 1927, deux de ses violons sont primés pour leur sonorité à l’Exposition internationale pour la musique de Genève. Pour répondre à la demande croissante, Pierre Hel fait appel à Léon Mougenot ou encore à Laberte Humbert et emploie plusieurs luthiers importants, tels qu’Oliver Marissal et Marcel Demey.

Si les instruments de Pierre Hel sont aussi aboutis, c’est en partie grâce à son travail en étroite collaboration avec les musiciens, dont certains des plus grands solistes de son temps, tels que George Enesco qui part en tournée internationale avec un violon de Pierre Hel en 1924 – ce qui intéressa beaucoup la presse de l’époque. Pierre Hel était également très proche d’Eugène Ysaye, Robert Hecquet, Jacques Thibaud ou encore de Stéphane Grappelli. Le violon de Stéphane Grappelli réalisé par Pierre Hel est d’ailleurs aujourd’hui conservé au Musée de la Musique de Paris et a été récemment confié à Mathias Lévy pour l’enregistrement de ses compositions. A sa mort en 1937, l’atelier continua d’exister sous la direction de sa veuve et de Marcel Demey, l’employé de la première heure et fidèle collaborateur de Pierre Hel pendant plus de 40 ans, avant qu’il ne s’installe à son compte en 1943, marquant la fermeture de l’atelier.

 

Le premier instrument de Pierre Hel : un violon de 1899 déjà prometteur

Joseph Hel a certainement commencé à travailler avec son fils dès la fin du XIXe siècle, comme le confirme un violon de 1899 provenant du fonds d’atelier (estimé 10 000 – 12 000 euros). Cet instrument est le tout premier modèle numéroté de Pierre Hel. Il a été réalisé alors que le luthier n’avait que 15 ans. Il s’agit donc d’une pièce absolument exceptionnelle sur le plan historique, qui nous offre un témoignage unique du début de la carrière de Pierre Hel et des transferts de savoir-faire entre le père et le fils. Il porte le numéro 1, ainsi que l’étiquette et la signature du luthier. Cet instrument nous permet de peser l’importance de l’influence de Joseph Hel sur le travail de la première époque de Pierre Hel, qui s’observe tout particulièrement dans le vernis, le modèle et le travail des têtes.  En effet, en comparaison avec les violons de dernière époque de Joseph Hel, on constate que les vernis utilisés par Pierre Hel sont les mêmes, à l’allure plutôt plastifiée, sans trop de texture et assez épais.

 

Rare violon de Pierre Hel fait à Lille en 1899 à l’âge de 15 ans, opus n°1, (premier violon numéroté), portant étiquette et signatures de Pierre Hel. Très bon état. 356mm. Instrument provenant de la famille Louvois-Hel. Estimation : 10 000 – 12 000 euros.

 

Ce premier instrument est historiquement très intéressant, puisqu’il témoigne d’une main certes débutante et parfois hésitante, mais déjà très prometteuse. Ainsi, l’instrument n’a aucun défaut majeur. Seul un œil attentif pourrait y déceler l’incertitude et le geste lent de l’apprenti : un filet qui présente quelques irrégularités et nage parfois dans la mortaise au niveau des courbes, des coins pas tout à fait identiques, une tête qui manque un peu de creusage – autant de caractéristiques propres à un travail de jeunesse mais qui laissent déjà transparaître le talent précoce de Pierre Hel. Très rares sont les premiers instruments de grands maîtres parvenus jusqu’à nous – encore moins les numéros 1 – et ce modèle, porteur d’une grande charge émotionnelle, est particulièrement intéressant puisqu’il nous parle non pas d’un, mais de deux luthiers, et cristallise le transfert de savoir-faire entre le père et son fils, peu de temps avant la mort de Joseph.

 

Rare violon de Pierre Hel fait à Lille en 1899 à l’âge de 15 ans, opus n°1, (premier violon numéroté), portant étiquette et signatures de Pierre Hel. Très bon état. 356mm. Instrument provenant de la famille Louvois-Hel. Estimation : 10 000 – 12 000 euros.

 

L’élaboration d’un modèle personnel

Au début de sa carrière, Pierre Hel reste, comme son père, très inspiré par la lutherie italienne et réalise des instruments revisitant les modèles Stradivari, Guarneri ou encore de Santo Séraphino, comme nous l’indique un reçu de la Maison Hel pour un violon réalisé en 1904. Toutefois, il se détache progressivement de l’influence de son père et des maîtres classiques italiens en mettant au point un modèle personnel à partir des années 1920. Cette période correspond à celle de tous les succès, quand ses instruments étaient joués par les plus grands virtuoses. A la différence de son père, Pierre Hel a réellement cherché à concevoir son propre modèle, caractérisé par ses voûtes beaucoup plus dégagées et ses coins plus courts, avec des filets positionnés plus loin du bord. Les têtes de ses instruments deviennent aussi très typiques de sa facture, avec une virgule partant assez loin et mise en valeur par un beau dégagement. Le fonds d’atelier Hel comprend un beau violon de 1932 caractéristique de ce style et typique de cette période durant laquelle il travaille pour les plus grands solistes.

Il introduit également le paraphe « P. HEL » et, tout comme son père, signe à l’intérieur sur la table et sur le fond. Son vernis évolue aussi dans cette deuxième période, pour se détacher de ce que faisait Joseph Hel. Pierre Hel met ainsi au point un vernis avec plus de texture, engendrant parfois des problèmes de séchages et des craquelures, qui confère un certain charme aux instruments et donne l’impression d’un revêtement en peau de crocodile.

 

Le testament artistique de Pierre Hel : son dernier violoncelle

Circonstances exceptionnelles, cette vente du fonds d’atelier Hel réunit non seulement le premier instrument de Pierre Hel, mais également le dernier, autant dire l’alpha et l’oméga de la carrière du luthier… L’instrument en question est un remarquable violoncelle, réalisé en 1937 (10 000 – 12 000 euros) dans sa toute dernière période, peu de temps avant sa mort. Il est comme le point d’orgue de sa vie, un testament laissé inachevé, lui donnant un charme tout particulier. En effet, l’instrument qui n’a pas été verni est évocateur d’une vie suspendue et, rien qu’en cela, est un document historique d’une grande valeur. Il nous offre un témoignage sensible et intimiste de la fin de vie du luthier, de la perfection de sa technique et de l’excellence qu’il avait atteint au paroxysme de sa carrière.

 

Violoncelle de Pierre HEL non verni, 1937, n°494. Fait dans sa dernière période en 1937, numéroté 424 (probablement son dernier instrument), portant étiquette et signatures de Pierre Hel. Estimation : 10 000 – 12 000 euros.

 

Il est à plus d’un titre précieux puisqu’il nous renseigne sur la production d’instruments de Pierre Hel sur le plan quantitatif, avec son numéro 494, sans doute l’ultime… Enfin, son étiquette – et surtout ses signatures – sont ici chargées d’une dimension supplémentaire : elles comptent parmi les dernières traces laissées par sa main… Outre son importance historique, ce violoncelle est l’un des rares exemplaires connus dans la production de Pierre Hel, ce dernier ayant essentiellement fabriqué des violons. A la toute fin de sa vie, le luthier choisit ainsi de se confronter à nouveau à la réalisation d’un violoncelle – un travail plus important mobilisant le savoir-faire de toute une vie et éclatant ici comme un testament artistique.

Enchérir | Suivez la vente du fonds d’atelier de Joseph et Pierre Hel le 1er juin en live sur interencheres.com ou auction.fr

 

 


Crédit photos © C. Darbelet

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