Le 17 février 2015 | Mis à jour le 18 février 2015

Quand les musées ont le dernier mot : la préemption aux enchères

par Interencheres

À l’occasion de l’exposition 7 ans de réflexion, Dernières acquisitions que le musée d’Orsay présente jusqu’au 22 février 2015, retour sur les plus beaux lots annoncés sur Interencheres et achetés par les musées français. Toutes ces œuvres ont été acquises sur le principe de préemption auquel font régulièrement face les commissaires-priseurs.

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Le 14 octobre 2014, Maître Sylvain Gautier propose aux enchères, dans son hôtel des ventes de Dijon, une sculpture de saint Sébastien en ivoire du XVIIe siècle. Au moment où le commissaire-priseur abaisse son marteau pour adjuger l’œuvre à un collectionneur français pour 9 000 euros, un représentant du Louvre présent dans la salle se lève, s’annonce, et rafle le lot au nez et à la barbe de l’amateur dépité. La raison invoquée par le musée est celle de la préemption. Fixé par la loi du 31 décembre 1921, et modifié par la loi du 10 juillet 2000, ce principe régalien autorise l’État à exercer, « sur toute vente publique d’œuvres d’art (…) un droit de préemption par l’effet duquel il se trouve subrogé à l’adjudicataire ou à l’acheteur ». Procédure exceptionnelle qui permet aux collections publiques d’intégrer des œuvres représentant un intérêt majeur, le droit de préemption ne s’applique que lorsque le bien a dépassé son prix de réserve. En pratique, lorsqu’un musée national est intéressé par une œuvre proposée aux enchères, il délègue l’un de ses employés pour se rendre à la vente, souvent à l’insu du commissaire-priseur et des potentiels acheteurs qui pourraient sinon être découragés. Muni de sa délégation de pouvoir et d’un prix maximum déterminé à l’avance, il attend le coup de marteau final pour se manifester, le plus souvent par la formule « préemption pour les musées de France au profit de tel musée ».

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Les motivations des musées
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Pour justifier la préemption, l’aspect historique des œuvres est le facteur déterminant le plus fréquemment invoqué par les responsables des musées. C’est notamment cet aspect qui a motivé l’achat du saint Sébastien en ivoire : « Alors que peu de pièces sont signées, cette sculpture porte la signature de son ivoirier, Pierre-Simon Jaillot (1631-1681) », confie Maître Gautier. Il en va de même pour les deux pastels d’Élisabeth Vigée Le Brun proposés par Versailles-Enchères le 23 mars 2014, et préemptés pour 52 000 euros, une fois de plus par le Louvre. Représentant Louis-Philippe d’Orléans et sa maîtresse Madame de Montesson, ils étaient tous deux signés au crayon et à droite : Mde Lebrun 1779. « L’aspect historique, la qualité du dessin et surtout la pâte et signature de Vigée Le Brun ont séduit le musée », analyse Maître Philippe Royère. Ces deux pastels seront sans doute exposés lors de la prochaine rétrospective du Grand Palais consacrée à l’artiste qui se tiendra du 23 septembre 2015 au 11 janvier 2016.

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À gauche et à droite : Pastels de Vigée Le Brun adjugés 52 000 euros par Me Royère le 23 mars 2014 à Versailles.
Au centre : Saint-Sébastien en ivoire adjugé 9 000 euros par Me Gautier le 14 octobre 2014 à Dijon.

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Car l’actualité culturelle est également un argument primordial pour les préemptions. Le 22 février 2014, Maître Patrice Carrère propose à la vente le Portrait de Pierre Jélyotte, célèbre chanteur d’opéra du XVIIIe siècle et originaire de Pau. « Nous supposions que l’œuvre serait acquise par un mélomane local, et, lors de la vente, le dernier adjudicataire était en effet un collectionneur de la région de Pau… Mais personne n’avait envisagé l’intervention d’un musée national ! confie le commissaire-priseur. Au milieu de la salle qui applaudissait l’adjudication de 16 200 euros, le représentant du musée de l’Opéra Garnier s’est en effet levé avant de faire valoir son droit de préemption ». Alors en pleine préparation de l’exposition Rameau et la scène du 16 décembre 2014 au 22 mars 2015, le musée souhaitait en effet présenter au public le portrait de Jélyotte, connu pour avoir interprété de sa voix de haute-contre les airs du compositeur Jean-Philippe Rameau (1733-1764).

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Les aléas des enchères
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Le droit de préemption permet aux musées d’enrichir leurs collections permanentes, à condition d’avoir prévu une enveloppe conséquente. Sans elle, ils risquent de voir l’œuvre leur échapper. Le musée Guimet à Paris en a fait la douloureuse expérience le 9 juin 2013 lorsque Maître Aymeric Rouillac mit en vente le fameux coffre de Mazarin en cèdre du Japon à décor de laque or. Alors que le coffre était convoité par les plus grands musées du monde, le musée Guimet n’avait pu prévoir que 800 000 euros, bien loin de l’adjudication finale de près de 6 millions d’euros du Rijksmuseum d’Amsterdam.

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À gauche : Portrait de Jélyotte adjugé 16 200 euros par Me Carrère le 22 février 2014 à Pau.
Au centre : Coffre de Mazarin adjugé 5,9 millions d’euros par Me Rouillac le 9 juin 2013 à Cheverny.
À droite : Portrait de Louis XIV par Wallerand Vaillant adjugé 34 000 euros par Me Coutau-Bégarie le 28 novembre 2014 à Paris.

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Mais même lorsqu’il dispose du budget nécessaire, il arrive que la vente réserve des surprises au représentant de l’État. Ainsi, le 28 novembre 2014, une conservatrice du musée de Versailles se lève pour préempter le Portrait de Louis XIV jeune par Wallerand Vaillant (1623-1677), proposé à la vente par Maître Coutau-Bégarie. Mais ce dernier lui indique qu’il s’agit d’une enchère temporaire : le commissaire-priseur a en effet décidé de faire jouer la faculté de réunion. Ce principe lui permet de réunir des œuvres similaires d’une même vente afin de former un seul et unique ensemble qui, après l’adjudication individuelle de chaque lot, est à nouveau soumis au feu des enchères. La nouvelle adjudication doit alors dépasser la somme des précédentes pour pouvoir remporter l’ensemble du lot. La conservatrice a donc du préempter quatre œuvres supplémentaires, à hauteur de 34 000 euros pour acquérir le portrait de Louis XIV. En l’occurrence, il s’agissait de quatre portraits au pastel du cercle royal du Roi-Soleil, représentant respectivement son épouse Marie-Thérèse, Anne d’Autriche, Marie-Anne d’Autriche et Eléonore de Gonzague. Cette acquisition, qui vient compléter la représentation du roi dans sa jeunesse, s’inscrit dans le programme culturel du musée de Versailles qui lui sera consacré tout au long de l’année 2015, à l’occasion du tricentenaire de sa mort.

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Quand volent les noms d’oiseaux…
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Même si la préemption vient toujours satisfaire le musée, elle se révèle souvent une déception pour le dernier adjudicataire. Maître Gilles Grannec en a fait l’expérience le 4 mai 2013, lorsqu’il met en vente Le champ de blé d’or et de sarrasin de Paul Sérusier dans sa maison de ventes de Brest. Le dernier enchérisseur, un collectionneur belge qui était monté jusqu’à 229 000 euros, gratifia d’un nom d’oiseau le représentant du Musée d’Orsay qui s’était levé pour préempter l’huile sur toile. Cette dernière est d’ailleurs présentée dans l’exposition 7 ans de réflexion. Dernières acquisitions, tout comme Le ballet de Pierre Bonnard, préempté par le musée le 11 décembre 2013 pour 375 000 euros, à la maison de ventes Bailly-Pommery. Elle sera également à l’affiche de Pierre Bonnard. Peindre l’Arcadie, la prochaine exposition du musée d’Orsay qui aura lieu du 17 mars au 13 septembre 2015.

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À gauche : Le ballet de Bonnard adjugé 375 000 euros par Me Bailly-Pommery le 11 décembre 2013 à Paris.
À droite : Le champ de blé de Sérusier adjugé 229 000 euros par Me Grannec le 4 mai 2013 à Brest.


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L’exposition d’Orsay, à l’affiche jusqu’au 22 février 2015, propose de découvrir ou redécouvrir les œuvres qui ont marqué la récente politique d’acquisition du musée. Qu’il s’agisse de préemption ou non, le musée, qui dispose d’un budget annuel de 3 millions d’euros, démontre à travers cette rétrospective qu’il ne souhaite pas résumer ses collections à un étalage de chefs-d’œuvre impressionnistes. Il nous présente ainsi un échantillon éclectique des 4 000 œuvres acquises à titre onéreux (préemption, achat) ou gratuit (donation) depuis 2008, date d’arrivée à la présidence de Guy Cogeval.

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Laissant de côté la portée pédagogique, l’exposition se révèle une magnifique publicité pour le soutien du musée. Parmi les peintures impressionnantes figurent Le peintre Friedrich König et Ida Kupelwieser dans une forêt de Maximilian Lenz (courants d’Europe de l’Est et du Nord), La légende bretonne d’Edgar Maxence (symbolisme), ou encore Le mille e una notte de Vittorio Zecchin (styles italiens des XIXe et XXe siècles). Les Arts Décoratifs sont pour leur part massivement représentés, avec notamment une paire de chaises et un cabinet en bois doré de Paul Follot préemptés en 2014. Notre Ballet de Bonnard est quant à lui exposé dans la première salle, consacrée aux Nabis, tandis que Le champ de blé de Sérusier clôture l’exposition.

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Avis au président du musée d’Orsay, Guy Cogeval, qui souhaite acquérir un Edvard Munch avant la fin de son mandat : la création d’une alerte sur Interencheres ne prend que quelques secondes !
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