Le 15 août à Cannes, trois œuvres de Georges Rouault seront présentées aux enchères par le commissaire-priseur Jean-Pierre Besch à l’occasion de sa vente estivale de prestige. Inédites sur le marché, elles étaient restées jusqu’alors au sein de la collection de la famille de l’artiste.
Georges Rouault (1871-1958) est de ces artistes qui, par leur style singulier, échappent aux classifications de l’histoire de l’art. Né sous les bombardements de la Commune de Paris, il grandit sur fond de guerres, deuils et exils, autant d’événements qui marqueront profondément son Œuvre. A ces évolutions stylistiques, une vente aux enchères se fait l’écho, dévoilant trois portraits de femmes réalisés à vingt années d’intervalle : Aglae, Anouchka et La fille au grand chapeau. Trois œuvres qui, si elles demeuraient jusqu’à ce jour dans la collection de la famille de l’artiste, ont été exposées à plusieurs reprises au public et sont référencées au sein du Catalogue raisonné de l’artiste.

Rouault, de la révolte à la maturité
Rouault se forme auprès de Gustave Moreau à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, un maître à penser et soutien qui influence ses œuvres de jeunesse. A la mort de Moreau, en 1898, Rouault est en proie à une crise esthétique. Il remet en question tout son travail : c’est le temps de la révolte. Les œuvres peintes de Rouault, alors encore empreintes du symbolisme de son maître tant dans le choix de ses sujets que dans le traitement stylistique, se teintent à partir de 1902 d’épais cernes noirs, évoquant les œuvres expressionnistes de Die Brücke. Ils définissent avec vigueur les contours de ses portraits et paysages à la palette sombre. Ce nouveau style, volontiers dramatique, marque une première étape vers les œuvres de la maturité, traduisant le deuil d’un artiste qui, privé de son maître, doit prendre son envol.
C’est également à cette période que Rouault livre les premiers portraits de ses « Filles », des prostituées qu’il héberge dans son atelier, en échange de séances de pose. Si ces femmes sont dépeintes dans des poses classiques, en baigneuse, face à un miroir ou encore au chapeau, elles expriment bien plus l’état d’esprit du peintre que celui des modèles, dont la palette froide semble traduire son propre mal-être. En parallèle, Rouault se fascine pour les clowns et scènes de cirque qu’il ceint à nouveau de traits noirs pour mieux traduire la mélancolie de ces personnages pittoresques. Progressivement, le temps avançant, l’artiste paraît avoir apprivoisé ses démons. Apaisé, il colore sa palette et rompt avec la noirceur d’hier. Les contours noirs, violents, deviennent peu à peu les cloisons statiques de couleurs vives, célébrant la beauté de la nature. Une palette nouvelle qui apparaît conjointement à son utilisation plus systématique de la peinture à l’huile, au détriment des techniques mixtes.

Un artiste aux influences multiples
Baptisé peu après sa naissance, Rouault ne concrétise sa foi qu’à l’âge de 24 ans, lors de sa première communion. Membre d’une communauté d’artistes et écrivains luttant contre la pauvreté d’un art officiel d’Église, Rouault peuple dès lors ses œuvres de références à l’art chrétien, qu’elles figurent le Christ ou des filles de joie. A ces dernières, ils donnent parfois le voile de la Vierge ou les traits étirés des icônes byzantines, comme pour mieux souligner l’hypocrisie de la bourgeoisie qui les met au banc de la société. Ce regard que porte Rouault sur la société, il le partage avec son ami l’écrivain Léon Bloy, auteur d’ouvrages dont les titres semblent avoir également influencé le peintre. Ainsi, la souffrance inéluctable évoquée dans La femme pauvre ou Le Désespéré se prolonge en peinture avec L’ivrognesse ou Tête de clown tragique.

Un artiste singulier collectionné jusqu’au Japon
Rouault a exposé à de nombreuses reprises de son vivant et son atelier a été acheté en 1917 par Ambroise Vollard qui lui commandait régulièrement des gravures pour ses éditions de livres. Une reconnaissance qui s’est perpétuée après son décès en 1958, avec notamment l’organisation d’une grande rétrospective au Centre Pompidou à Paris en 2008. Ses œuvres sont aujourd’hui collectionnées dans le monde entier, de la France aux Etats-Unis et jusqu’au Japon.. Depuis 1992, l’artiste bénéficie des travaux menés sous l’égide de la Fondation Rouault qui, située dans son ancien atelier, coordonne l’authentification des œuvres et les recherches menées sur sa vie et son œuvre. Un certificat de la Fondation Rouault sera d’ailleurs remis à l’heureux acquéreur de nos trois œuvres inédites.