Le 14 janvier 2026 | Mis à jour le 25 mars 2026

Un dessin inédit du meilleur disciple de Dürer ressurgit à Paris après avoir été conservé 500 ans dans la même famille

par Lucien Chancel

Le 23 mars prochain, soit l’avant-veille du Salon du dessin qui se tiendra du 25 au 30 mars 2026, Beaussant Lefèvre & Associés organisera la vente d’un dessin d’un artiste clef de la Renaissance : Hans Baldung Grien. Élève d’Albrecht Dürer à Nuremberg, il le remplaça même à la tête de son atelier durant le second voyage de son maître en Italie. Inédit, aussi bien sur le marché de l’art que pour les historiens de l’art, ce dessin, resté dans la même famille pendant plus de 500 ans, est estimé entre 1 500 000 et 3 000 000 d’euros.


Le dessin de Hans Baldung a été déclaré « Trésor national » dans un avis de la commission consultative des trésors nationaux publié le 21 mars au Journal officiel. La commission a notamment précisé que ce dessin revêt « un intérêt majeur pour le patrimoine national du point de vue de l’histoire et de l’art« . Par conséquent, la commission a émis un « avis favorable au refus du certificat d’exportation« . Le commissaire-priseur de la vente, Arthur de Moras, a indiqué dans un communiqué que les vendeurs souhaitaient « prendre le temps pour mener des négociations dans un cadre privé hors de la vente aux enchères. » Sa vente aux enchères prévue le 23 mars a donc été annulée. 

À la mort d’Albrecht Dürer en 1528, une de ses mèches fut coupée et donnée à son ancien disciple, Hans Baldung (1484/85-1545). Ce legs symbolique parachève la reconnaissance de ce dernier en tant que digne héritier de son enseignement et de son art.  Son Portrait de Susanna Pfeffinger (1517), réalisé à la pointe d’argent, une technique très difficile à maîtriser, et apprise par Dürer, en est un rare témoignage, unique exemple encore en mains privées. Les commissaires-priseurs de Beaussant Lefèvre & Associés dévoileront ce dessin à l’occasion d’une vente aux enchères qui se tiendra le 23 mars à Paris, à l’avant-veille du Salon du dessin.

 

Le meilleur disciple d’Albrecht Dürer

 

Hans Baldung, surnommé quelques années plus tard « Grien », en raison de sa propension à utiliser le vert dans ses créations, « mais probablement aussi pour le distinguer des nombreux autres Hans de l’atelier de Dürer », précise l’expert Patrick de Bayser, est né dans une petite ville près de Stuttgart, en Allemagne. Il commence sa carrière artistique en intégrant l’atelier de Dürer à Nuremberg, avant de s’établir à Strasbourg en 1509, « une ville prospère aux opportunités nombreuses, qu’il connaissait déjà durant son enfance. » Après quelques années passées à Fribourg, il s’installe définitivement dans la capitale alsacienne, obtient le droit de bourgeoisie et fréquente les notables de la ville.

 

Portrait de Susanna Pfeffinger (Sélestat 1465-Strasbourg 1538), épouse de Friedrich Prechter, en buste de trois-quarts vers la gauche, 1517 Pointe d’argent sur papier préparé à la poudre d’os, 15,7 x 10,4 cm, Monogrammé « HB » en haut à gauche et daté de « 1517 » en haut à droite. Estimation : 1 500 000 euros - 3 000 000 euros

Portrait de Susanna Pfeffinger (Sélestat 1465-Strasbourg 1538), épouse de Friedrich Prechter, en buste de trois-quarts vers la gauche, 1517 Pointe d’argent sur papier préparé à la poudre d’os, 15,7 x 10,4 cm, Monogrammé « HB » en haut à gauche et daté de « 1517 » en haut à droite. Estimation : 1 500 000 euros – 3 000 000 euros.

 

Le portrait d’une Strasbourgeoise

 

Parmi ces notables figurent les familles Pfeffinger et Prechter, unies par le mariage de Friedrich et Susanna, et auxquelles l’artiste était lié par alliance. C’est cette dernière que Hans Baldung portraiture de trois quarts en 1517. L’artiste représente un visage impassible, dont seuls émergent les yeux, le nez, la bouche et les pommettes. Elle est habillée en tenue religieuse traditionnelle, une manière de se vêtir qui fait écho à un dessin de Dürer, Agnès Dürer et une fille de Cologne, daté de 1521. La précision du trait et les subtils jeux de relief, rendus possibles par l’utilisation d’une pointe de laiton recouverte d’argent, que l’artiste accrochait à son carnet de croquis, témoignent d’une maîtrise exceptionnelle. « On peut imaginer que ce dessin préparait la réalisation d’un portrait peint », précise l’expert.

 

Portrait de Susanna Pfeffinger (Sélestat 1465-Strasbourg 1538), épouse de Friedrich Prechter, en buste de trois-quarts vers la gauche, 1517 Pointe d’argent sur papier préparé à la poudre d’os, 15,7 x 10,4 cm, Monogrammé « HB » en haut à gauche et daté de « 1517 » en haut à droite (dos du dessin). Estimation : 1 500 000 euros - 3 000 000 euros

Dos du dessin, Portrait de Susanna Pfeffinger (Sélestat 1465-Strasbourg 1538), épouse de Friedrich Prechter, en buste de trois-quarts vers la gauche, 1517 Pointe d’argent sur papier préparé à la poudre d’os, 15,7 x 10,4 cm, Monogrammé « HB » en haut à gauche et daté de « 1517 » en haut à droite. Estimation : 1 500 000 euros – 3 000 000 euros.

Un parcours sans zone d’ombre

 

« Dans un contexte où la provenance occupe une place de plus en plus importante dans la valorisation des œuvres, la transparence du parcours de ce dessin revêt un caractère exemplaire », affirme le commissaire-priseur Arthur de Moras. En effet, la branche Pfeffinger a conservé, sinon l’intégralité, du moins une immense partie de ses archives familiales, dont cette œuvre, restée en leur possession pendant plus d’un demi-millénaire. Ainsi, depuis le don, ou l’acquisition, du dessin à la suite de sa réalisation jusqu’à aujourd’hui, la liste complète des dix-sept propriétaires est connue. « On n’a jamais vu ça. Je ne crois pas connaître un dessin avec une telle provenance depuis la Seconde Guerre mondiale », souligne Patrick de Bayser.

 

Dos du dessin, Portrait de Susanna Pfeffinger (Sélestat 1465-Strasbourg 1538), épouse de Friedrich Prechter, en buste de trois-quarts vers la gauche, 1517 Pointe d’argent sur papier préparé à la poudre d’os, 15,7 x 10,4 cm, Monogrammé « HB » en haut à gauche et daté de « 1517 » en haut à droite . Estimation : 1 500 000 euros - 3 000 000 euros

Détail, Portrait de Susanna Pfeffinger (Sélestat 1465-Strasbourg 1538), épouse de Friedrich Prechter, en buste de trois-quarts vers la gauche, 1517 Pointe d’argent sur papier préparé à la poudre d’os, 15,7 x 10,4 cm, Monogrammé « HB » en haut à gauche et daté de « 1517 » en haut à droite. Estimation : 1 500 000 euros – 3 000 000 euros.

 

« Son propriétaire actuel, qui souhaite s’en séparer dans le cadre d’une succession, m’a confié qu’il se souvenait l’avoir vu, plus jeune, accroché aux murs de la demeure familiale, sans connaître ni l’identité de l’auteur ni sa valeur », rapporte Arthur de Moras. Lorsqu’il n’était pas exposé, le portrait était rangé avec d’autres dessins dans un bahut situé dans l’une des chambres à coucher. C’est dans ce coffre en bois que le commissaire-priseur l’a aperçu pour la première fois.

 

Une authenticité confirmée par l’expert allemand d’Hans Baldung

 

Les membres de la famille décident alors d’envoyer le dessin au cabinet de Bayser. « Lorsque je l’ai eu pour la première fois entre les mains, j’ai immédiatement pensé à un Baldung », déclare Patrick de Bayser. « Le monogramme ‘HB.’ situé en haut à gauche du dessin pouvait toutefois correspondre à la signature de Hans Holbein le Jeune (c. 1497-1543). » Patrick de Bayser sollicite alors l’avis du professeur Christof Metzger, conservateur des dessins anciens de l’Albertina à Vienne. Celui-ci confirme « l’authenticité pleine et entière du dessin », rejoint par Dorit Schäfer, conservatrice au cabinet des dessins de Karlsruhe et co-commissaire pour les dessins de l’exposition « Hans Baldung Grien, sacré/profane » (Karlsruhe 2019/2020), qui reconnaît à son tour la main de Hans Baldung Grien, après un examen de visu à Karlsruhe et une confrontation avec l’album Büheler.

 

Une œuvre extrêmement rare sur le marché de l’art

 

Extrêmement rares sur le marché, les dessins de Hans Baldung s’adjugent à plusieurs millions d’euros en vente publique. Ainsi, Tête d’un homme de trois quarts vers la gauche a été vendue 2 854 528 euros (frais inclus) en 2007 chez Christie’s à New York. Par ailleurs, en plus d’être signé de la main de l’artiste, et non par ses descendants, comme cela a pu être le cas pour d’autres œuvres, ce dessin inédit présente, malgré une pliure et quelques légères tâches, un très bon état de conservation. « Tous ces éléments, ajoutés à un historique de conservation sans zones d’ombre, nous ont permis d’établir une estimation comprise entre 1 500 000 et 3 000 000 d’euros », conclut Arthur de Moras.

 

Patrick de Bayser présentant le Portrait de Suzanna

Patrick de Bayser présentant le Portrait de Suzanna dans son cabinet.

 

Autant d’arguments qui ne manqueront pas de susciter la curiosité des collectionneurs internationaux, « ou encore, précise le commissaire-priseur, celle d’institutions régionales comme la ville de Strasbourg, d’institutions étrangères, notamment allemandes, voire d’établissements à l’ambition plus universelle, au Moyen-Orient par exemple, qui cherchent à enrichir leurs collections consacrées à la Renaissance. »

 

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