Le 28 novembre 2025 | Mis à jour le 1 décembre 2025

« Ce sont ces découvertes qui justifient notre métier », Jean-Pierre Osenat s’apprête à vendre un Rubens

par Diane Zorzi

Un Christ en croix de Pierre Paul Rubens que les historiens de l’art croyaient perdu a été retrouvé dans une collection privée française. Sa vente aux enchères très attendue se tiendra le 30 novembre à Versailles. Entretien avec le commissaire-priseur Jean-Pierre Osenat.

 

Mise à jour, 1er décembre 2025. Le tableau de Rubens a été adjugé 2,94 millions d’euros (frais inclus). 

 

Diane Zorzi : Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez vu pour la première fois ce Christ en croix de Pierre Paul Rubens ?

Jean-Pierre Osenat : J’ai ressenti une grande émotion. C’est un tableau très fort, plein d’énergie. Rubens avait un atelier à Anvers dans lequel ses assistants exécutaient des copies et il existait de ce fait des centaines de milliers de tableaux de l’atelier ou de l’école de Rubens. Mais Rubens est un génie et lorsque c’est lui qui peint, il y a quelque chose de différent ! C’est ce qui s’est passé lorsque j’ai vu ce tableau, j’ai senti qu’il avait quelque chose de plus. Nous avons alors décidé d’entreprendre des recherches plus approfondies, et c’est grâce à l’intervention de Nils Büttner, le président du comité Rubens (le Rubenshuis d’Anvers), que nous avons pu l’authentifier avec certitude. L’authenticité est désormais incontestable. 

 

D. Z. : Ce tableau a appartenu au peintre William-Adolphe Bouguereau (1825-1905) qui l’exposait dans son hôtel particulier rue Notre-Dame-des-Petits-Champs, et demeurait depuis dans la collection de ses descendants qui le considéraient comme une copie d’atelier. Le tableau était pourtant connu des historiens de l’art qui le pensaient perdu, le Belge Max Rooses l’ayant intégré avec cette précision dans son catalogue raisonné publié en 1888. Comment a-t-il pu passé ainsi inaperçu ? 

J.-P. O. : C’est tout à fait stupéfiant qu’il soit passé inaperçu pendant aussi longtemps ! Il a pourtant fait l’objet de plusieurs expertises au fil des successions. Lorsque j’ai été sollicité pour vendre le mobilier de la maison dans lequel il était conservé, je n’avais absolument pas été appelé pour ce tableau. Il est resté dans la même famille depuis les années 1860 et les générations successives ont toujours considéré qu’il s’agissait d’un tableau de l’atelier de Rubens. 

 

Pierre Paul Rubens (Siegen 1577 – Anvers 1640), « Christ en croix ». Panneau de chêne, trois planches, aminci et collé sur un panneau parqueté. Vers 1620-1625, 105,5 x 73,5 cm. Estimation : 1 à 2 millions d’euros. Expertisé par le cabinet Turquin.

 

D. Z. : Sait-on comment le tableau a rejoint au XIXe siècle la collection du peintre académique ?

J.-P. O. : Nous n’avons pas d’information à ce sujet, mais l’on peut imaginer qu’il est arrivé lors des campagnes napoléoniennes. 

 

D. Z. : Son authenticité, vous le rappeliez, a finalement été établie par Nils Büttner. Quels éléments ont été décisifs ?

J.-P. O. : Le déclic a été la découverte par Nils Büttner d’une gravure ancienne réalisée d’après notre tableau. Cette gravure, reproduisant l’œuvre de manière inversée, a été réalisée autour de 1622-1624 par Lucas Vosterman I et fut largement diffusée. 

 

D. Z. : Des analyses scientifiques, notamment des radiographies, ont également été menées. Qu’ont-elles révélé ?

J.-P. O. : Les analyses radiographiques ont été déterminantes. Nous avons retrouvé la forme des coups de pinceau et des repentirs. Rubens peignait directement sur la toile et ce sont des éléments que l’on ne retrouve évidemment pas chez un copiste. Un examen microscopique a également permis de retrouver des pigments blancs, noirs et rouges dans les parties représentant la chair, ainsi que des pigments bleus et verts, azurite et malachite, dont l’utilisation est typique dans les représentations de la peau humaine par Rubens. 

 

D. Z. : Quel est son état de conservation ?

J.-P. O. : Il est dans un état de conservation inimaginable ! C’est incroyable qu’il ait traversé ainsi les siècles, sans être restauré. Peut-être a-t-il dormi dans un château pendant plusieurs siècles ! Il faudrait qu’il parle… 

 

D. Z. : La Passion est une iconographie chère à Rubens et l’on dénombre six versions autographes de la Crucifixion, avec le Christ vivant ou mort, isolé dans un paysage, sans qu’aucune figure ne l’accompagne. Si elles restent très similaires, ces représentations diffèrent, Rubens ne se répétant jamais. Quelles sont les particularités de cette version peinte autour de 1620-1625 ? 

J.-P. O. : Rubens est un peintre de la Contre-Réforme, une époque au cours de laquelle l’on cherche à supprimer les images, que ce soient les tableaux, les gravures ou les sculptures, pour que les fidèles se concentrent sur la vie du Christ. Dans ce contexte, la peinture de la Contre-Réforme aura tendance à privilégier l’émotion, et cela se traduit avec Rubens par une crucifixion charnelle, sensuelle. Devant ce tableau, le fidèle est plein de compassion pour le Christ. Le tableau est daté autour de 1620, à l’apogée de la carrière Rubens. De retour d’Italie, il est à la tête d’un atelier florissant à Anvers qui reçoit de nombreuses commandes, émanant notamment des églises et communautés religieuses. Il applique tout ce qu’il a retenu de son enseignement en Italie : la lumière du Caravage, la couleur du Titien, et il ajoute son cœur, son âme et sa chair. Le Christ ici est inondé d’une lumière divine, avec ce jaune incroyable qui se détache sur le fond noir du Golgotha. Rubens est un humaniste très cultivé, qui connaît les écritures. Avec ce tableau, il révolutionne la peinture de cette époque, en y mettant presque de l’expressionnisme. 

 

D. Z. : Avez-vous retrouvé des archives permettant de connaître les commanditaires de ce tableau ?

J.-P. O. : Nous n’avons pas de document nous permettant de connaître le commanditaire. Il pouvait aussi bien s’agir d’une commande destinée à une chapelle privée, que d’une commande émanant d’un particulier. 

 

D. Z. : Vous annoncez pour ce tableau une estimation comprise entre 1 et 2 millions d’euros. Sur quels éléments vous êtes vous appuyé pour fixer cette estimation ? 

J.-P. O. : L’estimation a été fixée par le cabinet Turquin. Il faut rappeler qu’il s’agit d’une Crucifixion. C’est un tableau que l’on ne met pas aussi facilement dans son salon qu’une Madone opulente ! Il aura d’ailleurs toute sa place dans un musée. 

 

D. Z. : Dans un musée français ?

J.-P. O. : Rubens n’est pas un peintre franco-français. Il n’y a pas de raison qu’il reste en France plus qu’ailleurs. C’est un peintre international. Il pourrait par exemple rejoindre les Pays-Bas. 

 

D. Z. : La vente se tiendra le 30 novembre à Versailles. Quel est votre état d’esprit à l’approche de cet événement que vous préparez depuis plusieurs mois ? 

J.-P. O. : J’ai hâte que l’on passe à autre chose ! 

 

D. Z. : La maison Osenat, que vous avez créée en 1975, est familière des ventes d’exception, dédiées notamment aux souvenirs de l’Empire. La découverte de ce Rubens constitue-t-elle une consécration dans votre carrière ?

J.-P. O. : Je ne suis qu’au début de ma carrière, j’attends le prochain Van Gogh et je n’ai pas encore vendu de Rembrandt ! Évidemment, c’est merveilleux, qui n’aimerait pas découvrir une telle œuvre de Rubens ! Ce sont ces découvertes qui justifient notre métier de commissaire-priseur. 

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