David Nordmann : « Le tableau ancien reste une affaire de spécialistes, mais les chefs-d’œuvre transcendent tout.»

09/06/2026

Le 16 juin prochain, la maison Ader met aux enchères deux chefs-d’œuvre redécouverts d’Antonello de Messine et de Rubens. Le commissaire-priseur David Nordmann revient pour nous sur cette vente d’exception.

« Deux œuvres majeures de la Renaissance italienne et de l’art baroque ». L’invitation, des plus alléchantes, était à la hauteur de l’événement. Avec l’arrivée des premiers bourgeons, la maison Ader présentait le 2 avril dernier deux peintures de grands maîtres des XVe et XVIIe siècles, Antonello de Messine et Pierre Paul Rubens. Les deux œuvres, inédites sur le marché, sommeillaient jusqu’alors à l’ombre d’une collection particulière du sud de la France. Elles animeront le 16 juin prochain une vente aux enchères appelée à marquer les esprits.

À l’approche de l’événement, nous avons retrouvé le commissaire-priseur David Nordmann qui, avec son associé Xavier Dominique, a redonné à la maison Ader, née au XVIIe siècle, son lustre d’antan, l’institution figurant aujourd’hui dans le top 10 des maisons de vente en France. L’occasion d’échanger autour de la vente, du marché de l’art ancien et de l’histoire de la maison Ader.

Diane Zorzi : Quelle a été votre première réaction lorsque vous avez rencontré pour la première fois ce petit panneau d’Antonello de Messine, demeuré orphelin jusqu’à votre découverte et son authentification ?

David Nordmann : Je ne suis pas le premier à l’avoir vu. Ce tableau et la peinture de Rubens appartiennent à un collectionneur installé à Aix-en-Provence. Je n’étais pas disponible pour le voyage, c’est donc mon associé Xavier Dominique qui s’est rendu sur place. À l’époque, nous ne savions pas encore ce que nous allions trouver. Le propriétaire possédait beaucoup de tableaux. Xavier Dominique a donc pris, assez rapidement, quelques photographies de ce qu’il voyait. Sur ces clichés, on distinguait notamment un personnage sur un panneau de bois, mais rien de plus. Cela révèle un élément très concret de notre métier : sans travail d’attribution, le tableau d’Antonello de Messine aurait pu être vendu avec une estimation dérisoire de 1 000 euros !

D. Z. : Quels sont les éléments qui vous ont permis d’attribuer le tableau à Antonello de Messine ?

D. N. : Le vendeur avait déjà l’intuition qu’il pouvait s’agir d’une œuvre importante, et d’ailleurs il ne souhaitait le vendre que si l’on parvenait à établir une attribution. Nous avons retrouvé des échanges qu’il avait eus dans les années 1980 avec Michel Laclotte [Ndlr. Michel Laclotte est l’un des plus grands spécialistes de la peinture italienne des XIVe et XVe siècles et des primitifs français. Il succède à Germain Bazin en 1966 à la tête du département des peintures du musée du Louvre, avant d’en devenir le premier président-directeur.], qui mentionnait alors une attribution possible à Antonello de Messine. Mais lorsque l’on vous donne une telle attribution, c’est difficile à croire ! Ce sont les recherches menées par la suite par le cabinet Turquin qui ont permis de confirmer ces premières intuitions.

« Sans travail d’attribution, le tableau d’Antonello de Messine aurait pu être vendu avec une estimation dérisoire de 1 000 euros ! »

D. Z. : Des recherches, mais également une restauration, qui a rendu l’œuvre plus lisible…

D. N. : Oui, le tableau, lorsqu’il nous a été confié, était recouvert d’un badigeon brunâtre qui nuisait à sa lecture. Nous avons donc décidé d’entreprendre des allégements. L’opération était risquée, nous avons donc procédé par étapes, en retirant les ajouts de manière très progressive. Et lorsque je l’ai retrouvé à l’issue de ces allégements, j’ai ressenti un choc beaucoup plus fort qu’au départ.

D. Z. : Le tableau de Rubens, quant à lui, était déjà connu des spécialistes, et a même fait l’objet d’une exposition en octobre 2005 à la National Gallery de Londres. La surprise, en le découvrant pour la première fois, en était-elle pour autant amoindrie ?

D. N. : Lorsque l’on voit un tableau pour la première fois, on ne sait pas qu’il a été exposé. On voit simplement le tableau, un tableau que l’on aime beaucoup, mais il ne se présente pas avec un bel éclairage, dans des conditions idéales. Puis, une fois que l’on récupère l’œuvre, il y a des intermédiaires, des documents, des éléments qui reviennent, et l’on reconstitue peu à peu l’ensemble.

D. Z. : Les deux œuvres proviennent de la même collection, mais elles ont été réalisées à plus d’un siècle d’écart et répondent sans doute à deux marchés distincts. Vous avez pourtant décidé de les réunir lors d’une même vente. Quelle a été votre motivation ?

D. N. : Ce choix résulte de discussions, nous nous sommes tous réunis pour débattre. Pour ma part, j’étais plutôt partisan de les présenter dans deux ventes distinctes. Mais il a finalement été décidé de les réunir, pour de nombreuses raisons à la fois techniques et commerciales. Les deux œuvres ont néanmoins des liens : elles font le pont, en quelque sorte, entre les Flandres et l’Italie, puisque l’on a d’un côté Antonello de Messine, qui reprend des peintres du Nord la technique de la peinture à l’huile, et de l’autre côté le Flamand Rubens, qui intègre à Mantoue la leçon italienne.

D. Z. : Pour le tableau d’Antonello de Messine, vous avancez une estimation d’un million d’euros des plus raisonnables lorsque l’on connaît la rareté absolue de l’artiste sur le marché, avec une quarantaine d’œuvres seulement répertoriées. Sur quels points de comparaison vous êtes-vous appuyé ?

D. N. : Pour Antonello, nous n’avons pas véritablement de référence. Un panneau, un Ecce Homo, a été cédé en privé à un musée italien en février dernier, pour une valeur annoncée 12 millions d’euros. Nous avons essayé pour notre œuvre de trouver un juste milieu, tout en restant attractif. C’est un tableau d’un artiste majeur, mais avec des parties lacunaires, et un travail qui reste à faire. Nous avons donc décidé de fixer l’estimation à un million. Nous verrons ce que cela donnera.

D.Z. : Qu’en est-il du tableau de Rubens, estimé entre 2 et 3 millions d’euros ?

D. N. : Pour le Rubens, c’est un tableau avec un beau sujet, un grand format, une œuvre authentique. Il y a néanmoins un point d’interrogation : il s’agit d’un Rubens de grande jeunesse, de la période de Mantoue, et non d’une période de maturité, qui serait plus immédiatement recherchée. Sa période de jeunesse a moins de visibilité, et l’estimation a été fixée en fonction de cela. Le marché nous dira si nous sommes dans les clous. L’idée est de ne pas décourager les acheteurs potentiels et de leur laisser suffisamment d’espace pour se projeter, afin que le tableau fasse le meilleur prix possible. Fixer une estimation est toujours complexe.

D. Z. : Vous avez justement fait le choix de présenter le tableau d’Antonello dans son état, sans masquer ses lacunes. Ce parti pris dit-il quelque chose de l’évolution du goût des amateurs ?

D. N. : On sent aujourd’hui un intérêt réel pour les tableaux dans leur état original, bien conservés. En France, nous ne savons pas très bien vendre des tableaux très restaurés. En revanche, les gens adorent les histoires, les tableaux qui ont une provenance, les œuvres qui n’ont pas été trop touchées. Il y a eu un changement de goût : on préfère désormais des tableaux en l’état. Les discussions autour de l’Antonello ont d’ailleurs été très intéressantes à ce sujet. Nous avons décidé de laisser le tableau tel qu’il est, en ne cachant rien de ses défauts, en les montrant. Nous avons par le passé présenté un Poussin qui n’a pas trouvé preneur, essentiellement en raison de trois restaurations successives. C’est une leçon : un tableau trop restauré, mal restauré, fait hésiter les acheteurs. Plutôt que de servir l’œuvre, cela l’a desservie.

D. Z. : Comment se porte aujourd’hui le marché du tableau ancien ?

D. N. : Le marché du tableau ancien a toujours existé, mais depuis quelques années il connaît un renouveau. Comme dans beaucoup de domaines, il y a en réalité deux marchés : celui du tableau d’exception, qui ne faiblit pas et dont les prix ont même plutôt tendance à s’envoler ; et celui du bas et du moyen de gamme, plus en difficulté. Il y a une vraie fracture entre le moyen-haut de gamme et le moyen-bas de gamme, où le marché reste compliqué. Le haut du panier, lui, tient très bien.

Ensuite, il faut affiner, car il existe des tendances. Il y a aujourd’hui un véritable engouement pour les primitifs, pour Antonello, pour Cimabue, pour les tableaux à fond d’or, les tableaux de musée. La demande est importante sur ce terrain-là, et cela joue positivement sur le marché. Viennent ensuite les Flamands, des marchés très demandeurs, qui alimentent beaucoup de musées et de grandes collections. En revanche, un Flamand un peu moyen se vendra peut-être moins bien qu’un tableau très décoratif du XIXe siècle. Il y a une prime à l’image, et c’est plutôt sain : un tableau qui n’est pas réussi se vendra moins bien. Les gens ne s’y trompent pas.

« Il y a en réalité deux marchés : celui du tableau d’exception, qui ne faiblit pas et dont les prix ont même tendance à s’envoler ; et celui du moyen de gamme, plus en difficulté. »

D. Z. : L’on entend souvent dire que le tableau ancien n’est pas un domaine où l’on entre par hasard. Qu’est-ce qui distingue le collectionneur d’art ancien de celui de l’art contemporain ?

D. N. : Tout le monde n’a pas la culture nécessaire pour s’intéresser aux tableaux anciens. À part certains tableaux qui provoquent une émotion immédiate, presque irrationnelle, le tableau ancien reste une affaire de spécialistes. Ce n’est pas un domaine dans lequel on entre sans clé de lecture ni mode d’emploi. On ne s’improvise pas collectionneur de tableaux anciens. C’est un domaine de savoir et d’érudition, fréquenté par des gens qui ont souvent un goût très affiné, sûr et sélectif. L’accès au tableau ancien suppose un certain nombre de clés que la plupart des gens n’ont pas spontanément. Acheter une nature morte flamande ou un Christ en croix est très compliqué sans une culture préalable. Cela s’apprend ; il n’y a pas d’immédiateté. Dans certains pays, c’est beaucoup plus développé. Mais ce qui est vrai aussi, c’est que des tableaux portant les plus grands noms transcendent les époques : on peut très bien imaginer qu’un Antonello soit acheté par un très grand collectionneur qui veuille avoir chez lui un tableau exceptionnel.

D. Z. : On présente volontiers Ader comme une maison jeune et dynamique, en oubliant qu’elle s’adosse à l’un des plus anciens offices de France – c’est sous Louis XVI qu’y apparaît, pour la première fois le mot même de « commissaire-priseur »…

D. N. : Oui la maison Ader est une maison de vente très ancienne, avec une charge transmise de génération en génération. Son histoire remonte à 1692, avec les charges créées sous Louis XIV, et nous disposons de tout l’historique des commissaires-priseurs qui s’y sont succédé. En 1931, la dynastie Ader prend la tête de la maison : Maurice Ader, puis son frère Étienne, rachètent la charge à Fernand Lair-Dubreuil, alors le plus important commissaire-priseur français. Jusqu’aux années 80, Ader sera la première maison de vente en France ; l’essentiel des grandes collections passe entre les mains de cette dynastie. Les secteurs qui emmenaient tout, à l’époque, étaient la peinture moderne, mais aussi les collections de mobilier, d’objets d’art et de tableaux anciens.

D. Z. : Le rayonnement de la maison culmine au milieu du XXe siècle. Un rapport du Sénat rappelle qu’en 1950, l’étude d’Étienne Ader réalisait, en œuvres d’art, un chiffre d’affaires équivalent à celui de Christie’s et de Sotheby’s réunis ; en 1965, c’est lui qui disperse au palais Galliera les 1 000 tableaux de la collection André Lefèvre (Picasso, Braque, Miró, Léger, Gris, Modigliani). Quand vous feuilletez aujourd’hui ces anciens catalogues, que vous racontent-ils ?

D. N. : On se rend compte que les ventes étaient truffées de chefs-d’œuvre qui, aujourd’hui, pourraient à eux seuls faire l’actualité du marché de l’art sur une année ! On retrouve dans ces catalogues des Raphaël, des Fra Angelico… Il faut néanmoins nuancer, beaucoup de tableaux alors attribués à de grands maîtres ne le seraient sans doute plus aujourd’hui, grâce aux travaux de recherche. Toujours est-il qu’un grand nombre de ces ventes exceptionnelles ont été organisées par la maison Ader. Nous avons donc des années et des années d’archives sur le sujet.

D. Z. : Vous parlez de ces catalogues avec une forme de nostalgie. Faut-il y voir le signe d’un appauvrissement durable du marché ?

D. N. : Beaucoup de ces œuvres sont aujourd’hui à l’étranger ou dans des institutions. Pour le marché de l’art français, c’est assez alarmant. Quand vous comparez les catalogues des années 1950 et ceux d’aujourd’hui, c’est frappant : il y a un réel appauvrissement du marché. Les collectionneurs privés français d’envergure ont bien du mal à s’imposer face aux acheteurs étrangers et sont assez mal perçus en France. C’est dommage car ce sont ces collectionneurs qui alimentent les institutions et font vivre le marché de l’art. Leur affaiblissement est une perte pour le patrimoine. Les tableaux de grands maîtres sont des choses que l’on ne peut presque plus trouver sauf miracle. Il est très rare, de nos jours, de tomber sur des tableaux aussi importants que notre Rubens ou notre Antonello.

Il y a évidemment encore des redécouvertes : Cimabue, Fragonard, Poussin. Mais cela reste rare : souvent, on les voit une fois, puis on ne les revoit plus. Nous avons vendu en février la collection Triqueti, un grand collectionneur ; parmi les lots figurait le catalogue de sa vente de 1874, où l’on trouvait des Fra Angelico, des Raphaël…

D. Z. : En 1972, l’étude devient Ader Picard Tajan et s’impose comme la plus grande maison de ventes du XXe siècle : plus de vingt ans de domination, des antennes de Monaco à Genève, Bruxelles, Tokyo et New York, et des vacations devenues légendaires — la mise aux enchères d’un escalier hélicoïdal sur la tour Eiffel elle-même, la collection Daum dispersée à Tokyo, les collections du paquebot Normandie au palais d’Orsay. C’est pourtant une tout autre maison que vous reprenez en 2004, au lendemain de l’éclatement du groupe. Dans quel état la trouvez-vous ?

D. N. : La situation était assez extraordinaire, car j’arrivais après l’éclatement du groupe. Rémi Ader, avec qui je me suis associé, était le fils d’Étienne Ader ; il avait hérité d’une branche presque sans activité. Moi, j’étais bercé par l’histoire mythique d’Ader-Picard-Tajan. Quand nous nous sommes associés, il n’y avait quasiment plus d’activité. Les causes étaient claires : les autres, notamment Tajan, étaient restés en pleine possession de leurs moyens, avec une grosse partie de l’activité du groupe ; Picard avait monté Piasa et était parti avec pas mal de dossiers. Rémi Ader, titulaire de la charge historique, avait hésité. Nous étions à deux ans de la réforme des commissaires-priseurs, avec la scission entre le judiciaire et le volontaire. En 2004, il s’est dit : pourquoi ne pas monter sa société de ventes volontaires ?

Je rachète donc une maison historique, mythique, mais qui, au moment où je la reprends, n’a presque plus d’activité. Finalement, il n’était pas si difficile de la faire renaître. Il suffisait de souffler sur des braises un peu endormies. J’ai été bien secondé par Rémi Ader, puis j’ai eu la chance de rencontrer Xavier Dominique et très vite la maison s’est remise en mouvement. Cela s’est fait naturellement. Il n’y avait pas de salarié ; d’une certaine manière, il était pratique de repartir en recréant complètement sa propre structure. C’était facile de la moderniser, de la développer. Et surtout, le nom était intact : même si l’activité était faible, la notoriété, elle, était toujours là. Le nom signifiait encore quelque chose pour beaucoup de commissaires-priseurs, et les fichiers étaient relativement à jour. Il a suffi de remettre un peu de ventilation dans tout cela et de bien s’entourer.

D. Z. : Le métier de commissaire-priseur, quant à lui, ne s’est pas imposé à vous immédiatement…

D. N. : En 2004, j’étais diplômé depuis 1997, donc depuis sept ans. J’avais eu des stages qui ne s’étaient pas forcément bien déroulés et qui ne m’avaient pas particulièrement donné envie de poursuivre dans l’immédiat. J’avais tenté l’aventure Interauction, tenté ma chance sur internet avec une société qui avait vocation à faire du courtage en ligne. C’était le début d’internet dans le marché de l’art. L’entreprise a essuyé pas mal de plâtres, puis a périclité. Je me suis alors retrouvé consultant pour une société d’informatique destinée aux commissaires-priseurs. Cela m’a permis de faire un tour d’horizon des maisons de vente en France et de m’apercevoir que certaines personnes travaillaient formidablement bien, faisaient ce métier comme je l’aimais. Cela m’a redonné envie. Je me suis alors décidé à franchir le Rubicon, et j’ai appelé Rémi Ader.

D. Z. : Vingt ans plus tard, Ader figure de nouveau parmi les dix premières maisons françaises. Qu’est-ce qui, selon vous, a fait la différence ?

D. N. : Il y a d’abord la force du nom et de l’histoire, mais aussi le fait d’avoir pu reconstruire la maison presque à partir de rien. Cela donne beaucoup de liberté. Nous avons pu la structurer progressivement, à notre manière. Ce qui a compté, c’est aussi d’avoir gardé une identité forte, fondée sur les spécialités, sur un vrai travail de terrain, sur une maison qui reste très impliquée dans les objets et les œuvres. Nous avons rebâti quelque chose de souple, avec des départements, des expertises, un rapport très concret aux œuvres et aux vendeurs.

D. Z. : Depuis, les ventes emblématiques se sont succédé sur tout l’éventail des spécialités — la collection Prévert, l’ensemble réuni autour de Sacha Guitry, la collection André Level, un vase impérial de l’époque Qianlong adjugé près de 2,5 millions d’euros, jusqu’au record du monde pour Jean Prouvé en 2022 —, et l’arrivée de Xavier Dominique en 2016 a élargi la maison à l’art moderne et contemporain. Dans ce paysage, comment le tableau ancien a-t-il retrouvé sa place ?

D. N. : C’est un marché qui m’intéresse particulièrement. Nous avons toujours eu le souci de trouver des tableaux anciens qui tiennent la route, qui viennent de collections et qui n’ont jamais été vus. Il y a eu la collection Malatier ou encore en 2019 la vente Riechers, une importante collection de tableaux anciens, avec un très bel ensemble autour de la nature morte. Mais cela fait finalement assez peu de temps, deux ou trois ans, que nous avons recommencé à faire de véritables ventes complètes de tableaux anciens avec le cabinet Turquin. Pendant longtemps, nous avons considéré qu’il valait mieux vendre ces œuvres dans des ventes mêlant objets d’art, mobilier… Cela fait d’ailleurs encore débat chez nous : faut-il les vendre avec le mobilier et les objets d’art, ou dans des ventes exclusivement consacrées à la peinture ancienne ? Des ventes uniquement de tableaux anciens, sauf à disposer d’une collection comme la collection Riechers, peuvent parfois paraître un peu austères. J’aime, pour ma part, mélanger les ventes de prestige avec le mobilier et les objets d’art. Le tableau ancien n’est pas fait uniquement pour les musées, j’aime créer des intérieurs !

D. Z. : Qu’en est-il des tableaux d’Antonello et Rubens, imaginez-vous qu’elles rejoindront de grandes institutions internationales ou au contraire l’intérieur d’un collectionneur privé ?

D. N. : Il y a de fortes chances qu’un certain nombre de musées étrangers s’y intéressent, parce que ce sont des œuvres rarissimes. Mais il ne faut pas exclure les très grands collectionneurs privés. C’est un marché très international et, en même temps, centré sur des logiques géographiques : les Italiens achètent les primitifs italiens, les Flamands achètent les Flamands, les Français également, dans une certaine mesure. Mais il y a aussi des mécènes, de grandes institutions, et les Américains sont très présents. Il peut aussi y avoir un collectionneur français qui se porte acquéreur. Sur le très haut de gamme, les Français ont souvent du mal, je ne parle pas des institutions, qui ont toujours les moyens d’être présentes lorsqu’elles le veulent vraiment, mais il est plus difficile de trouver en France des pointures capables de se défendre à ce niveau. Le tableau de Louis Finson que nous avons vendu il y a six mois, 416 000 euros, et provenant d’une collection mythique, est entré au musée de Marseille grâce à la donation d’une fondation. Il y a donc aussi des intermédiaires sur ce marché, des fondations qui s’intéressent à ces sujets, notamment aux caravagesques.

« Le tableau ancien n’est pas fait uniquement pour les musées. J’aime créer des intérieurs ! »

D. Z. : À quelques jours du 16 juin, dans quel état d’esprit abordez-vous cette vente ?

D. N. : Avec beaucoup d’excitation. On joue un peu notre saison sur ces tableaux-là. Pour une maison comme Ader, qui est pourtant une grosse maison de vente, il reste très rare de présenter des tableaux à ces niveaux. Dans l’étude Artprice sur la vente de tableaux, il est indiqué que 60 % des tableaux vendus le sont à moins de 10 000 euros. C’est énorme ! Des tableaux qui dépassent 100 000 euros, c’est déjà une très petite proportion, 10 % guère plus. Des enchères millionnaires, je n’en ai pas eu beaucoup dans ma vie. On entre ici dans un domaine d’incertitude, dans l’exceptionnel, donc évidemment nous ne pouvons qu’être très excités par le défi.

Nous essayons de faire le travail comme il faut. Main dans la main avec le cabinet Turquin, nous contactons les collectionneurs que nous connaissons, ceux qui nous suivent, ceux que nous essayons d’intéresser au sujet. Tout le monde sera informé, et ensuite, que le meilleur gagne ! C’est excitant, mais aussi inquiétant : on espère avoir mis les bonnes estimations, mais on ne sait jamais. On jette une pièce et l’on voit ce qui se passe. Aujourd’hui, nous disposons d’outils qui nous permettent de toucher le monde entier, mais on ne sait jamais si le sujet va plaire, si les estimations sont justes. Nous allons faire un beau catalogue, l’imprimer en nombre, l’envoyer à de grands collectionneurs, et ensuite prier pour que tout se passe bien et que le contexte géopolitique ne soit pas trop pesant. Le marché se porte plutôt bien, mais cela peut changer dans six semaines, à la fin de l’année ou dans deux ou trois ans. Tant que cela fonctionne et qu’il y a des acheteurs, on y va !

D. Z. : Vous avez vu passer un nombre considérable de tableaux au cours de votre carrière. Qu’ont ces deux-là de si particulier, à vos yeux ?

D. N. : Ces deux tableaux occupent une place tout à fait particulière. D’abord parce qu’ils relèvent de la redécouverte ; ensuite parce qu’ils s’inscrivent dans un champ, celui des tableaux anciens, qui reste pour moi un territoire très fort ; et puis parce qu’ils arrivent à un moment où une maison comme Ader ne rencontre pas si souvent des œuvres de cette importance. Ce sont évidemment des tableaux qui comptent. Et présenter un tableau d’Antonello de Messine, c’est en quelque sorte le Graal pour un commissaire-priseur.

Don't Miss

Adjugé ! Les derniers résultats de ventes

[Adjugé] Découvrez notre sélection en images de résultats des ventes

Un 4×4 Laffly aussi rare qu’une licorne

[L’occasion de la semaine] C’est un rare véhicule de la
Le magazine des enchères

GRATUIT
VOIR