Le 11 juin 2018 | Mis à jour le 3 juillet 2018

Le chef-d’œuvre des frères Le Nain adjugé 3,6 millions d’euros à Montbazon

par Diane Zorzi

Au cours de l’automne 2017, Maîtres Philippe et Aymeric Rouillac découvraient, dans un salon vendéen, un portrait d’enfant en prière. Après maintes recherches, la toile jusqu’alors jugée mineure, est finalement attribuée aux illustres frères Le Nain et estimée à plus d’un million d’euros. Classée trésor national, elle était la pièce phare de leur grande vente des 10 et 11 juin 2018 au château d’Artigny de Montbazon. Décryptage d’un chef-d’œuvre du XVIIe adjugé 3,6 millions d’euros…

 

Un jeune garçon en prière

A la vue de ce visage empreint de mélancolie, Maîtres Philippe et Aymeric Rouillac avec le cabinet Turquin n’ont pas tardé à reconnaître le style de trois peintres majeurs du XVIIe siècle : les frères Le Nain. « Les mèches blondes doucement agitées, les yeux bleus chargés de mélancolie constituent une véritable signature des Le Nain », détaillent les commissaires-priseurs. Des parallèles peuvent ainsi être faits avec plusieurs de leurs œuvres. En effet, l’enfant évoque l’ange au centre de L’Adoration des bergers conservé à la National Gallery de Londres, ceux à gauche de La Naissance de la Vierge de la cathédrale Notre-Dame de Paris, mais surtout le garçonnet assis à droite dans La Famille de Paysans de la National Gallery of Art de Washington (image ci-dessous). « Il a le visage d’un garçon tout juste sorti de la petite enfance, entre six et huit ans, comme en témoignent la racine sombre et les pointes claires de ses cheveux qui n’ont pas tout à fait pris leur couleur définitive. »

Surmonté d’une fine auréole caravagesque, il a les bras croisés sur le cœur et il est couvert d’une large tunique blanche que son corps ne suffit à remplir. « C’est le vêtement d’un adulte, remarque les commissaires-priseurs. De couleur blanche, couleur de la lumière dans le catholicisme, il rappelle les vêtements du Christ, des anges, des baptisés ou des ressuscités. » La comparaison n’est pas anodine. Derrière ce jeune garçon en prière se cache en fait le Christ méditant.

 

Le Christ méditant

A l’issue d’un véritable jeu de piste, les commissaires-priseurs et experts révélaient un sujet inédit dans l’œuvre des Le Nain : L’enfant Jésus méditant sur les instruments de la Passion. Semés autour du Christ comme autant d’indices, plusieurs éléments annoncent sa future Passion, depuis la Croix, les marteaux ou les clous de la Crucifixion jusqu’à l’échelle de la descente de croix placée à l’arrière ou la Colonne de la Flagellation se détachant à gauche en contre-jour. 

« Au premier plan apparaissent également le hanap, le bassin et le linge qu’utilisa Ponce Pilate pour se laver les mains lors du procès de Jésus, et on reconnaît aux pieds de l’enfant les trois dés avec lesquels les soldats tirèrent la tunique du Christ, ainsi que la lance qui perça son flanc. »

Né aux IIIe et IVe siècles, le culte de l’Enfant Jésus se développe considérablement au cours du XVIIe siècle. « Ce thème illustrait parfaitement la dévotion mise à l’honneur par la Réforme catholique. On répétait alors la parole de saint Thomas : ‘Au moment de sa conception, la première pensée du Christ fut pour La Croix.’ » Toutefois, les frères Le Nain en propose ici une version totalement nouvelle. En effet, les images connues du Christ enfant le représentent plus volontiers bambin, enveloppé dans un linceul, tandis qu’il apparaît ici à l’âge de 6 à 8 ans. «  C’est l’âge de raison, l’âge du discernement au cours duquel, après avoir été instruit au catéchisme des vérités de la foi, l’enfant peut recevoir certains sacrements (pénitence et communion). Une question se pose alors : quand le Christ a-t-il eu la préscience de sa mort et de la préfiguration de sa Passion, puisque notre tableau semble être la rare – unique ? – méditation incarnée de ce funeste pressentiment, dépassant les types de représentation traditionnels. » 

Une mise en scène théâtrale

Au loin, derrière un lourd rideau violet, un paysage ténébreux se déploie et laisse apparaître un horizon baigné d’un doux éclairage rosé. Il contraste avec la percée de lumière divine qui surgit en haut à gauche du tableau, baignant le Christ au premier plan et installant la scène dans une atmosphère crépusculaire des plus théâtrales.

« Cet effet de lumière du soir que l’on observe par exemple dans la Mise au tombeau du Museum of Fine Art de Boston est rare chez les Le Nain. Il confère au paysage rougeoyant et à ses quelques maisons éparses un côté dramatique. » Les frères Le Nain traduisent ainsi la mélancolie et l’angoisse de cet enfant qui a atteint une maturité suffisante pour saisir et accepter sa lourde destinée.

Une œuvre adjugée 3,6 millions d’euros

Auquel des trois frères doit-on attribuer ce chef-d’œuvre ? Le mystère reste encore entier et n’est pas spécifique à cette toile. En effet, les frères Le Nain, nés à Laon (Aisne) au début du XVIIe siècle, travaillèrent dans le même atelier parisien dès les années 1620. La question de la répartition des trois mains se pose dès lors pour chacune de leurs œuvres. « Ce que nous pouvons dire c’est que cette toile a probablement été exécutée entre 1642 et 1648 et qu’elle est une œuvre majeure des frères Le Nain », commente Stéphane Pinta, expert en peinture ancienne au cabinet Turquin. En effet, sur les 75 œuvres connues des frères Le Nain, aucune n’arbore un tel sujet. « Le thème de l’enfant Jésus agenouillé dans un paysage vespéral et méditant devant les instruments de la passion est rarissime dans la peinture européenne et totalement inédit dans les œuvres des Le Nain », expliquent les commissaires-priseurs. Aussi, la toile a été classée trésor national par le ministère de la Culture le 17 avril dernier, ne pouvant dès lors obtenir un certificat d’exportation et quitter le territoire pendant 30 mois. Mais cela ne l’a pas empêché de s’envoler à 3,6 millions d’euros lors de la vente annuelle de Maîtres Philippe et Aymeric Rouillac qui se tenait au château d’Artigny de Montbazon les 10 et 11 juin 2018.

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