Le 4 novembre 2022 | Mis à jour le 4 novembre 2022

La collection du mythique magasin Palm Guitars aux enchères à Vichy

par Interencheres

Le 5 novembre, Vichy Enchères rend hommage à Søren Venema, le propriétaire du mythique magasin Palm Guitars, une référence à l’international pour les musiciens et spécialistes à la recherche d’instruments rares et remarquables. Plusieurs instruments emblématiques de sa collection seront dispersés, rendant compte de l’éclectisme de ses goûts et de l’étendue de son expertise. Parmi ces modèles, de belles guitares Selmer témoignent de la passion de Søren Venema pour Django Reinhardt. L’occasion de revenir sur l’histoire de ces instruments emblématiques conçus par Maccaferri…

 

Décédé l’an dernier, Søren Venema (1952-2021) était un important collectionneur et le légendaire propriétaire de Palm Guitars, un magasin de renommée mondiale pour quiconque s’intéresse aux instruments de musique, et particulièrement aux guitares en tout genre. Il avait commencé à vendre des instruments anciens sur le marché aux puces d’Amsterdam en 1976 et c’est seulement en 1995 que les portes du mythique magasin ouvrent pour la première fois en plein centre d’Amsterdam, rue S’Gravelandseveer, sur les rives du canal Amstel. Très vite, Palm Guitars attire des musiciens et collectionneurs du monde entier – de Cuba à la Chine, en passant par la Sibérie et l’Inde – venant partager leur histoire, échanger ou confier leurs instruments. Parmi eux se trouvaient des musiciens célèbres, dont Eddie Vedder, le chanteur et guitariste de Pearl Jam qui considérait Palm Guitars comme le meilleur magasin du monde. Plus qu’un magasin, Palm Guitars était devenu un lieu de rassemblement pour les passionnés où Søren Venema organisait des rencontres et concerts. On pouvait ainsi y côtoyer des amateurs, des collectionneurs internationaux ou encore des célébrités telles que Taj Mahal, Tom Waits, Ry Cooder, Jan Akkerman, Henny Vrienten et Ilse DeLange. Des musiciens de blues, rock, jazz, ska ou pop se mélangeaient à des musiciens de registre classique, dont de nombreux membres de l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam. Il arrivait aussi qu’occasionnellement, de grands réalisateurs, à l’instar de Jim Jarmusch, visitent le magasin à la recherche d’accessoires pour leurs films. 

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Palm Guitars, une collection muséale

Davantage collectionneur que marchand, Søren Venema était intéressé par les découvertes d’instruments et leurs histoires. La boutique avait des allures de petit musée et de nombreux modèles portaient l’étiquette « Nfs » (pas à vendre). Ce n’était pas le profit qui l’animait, mais les rencontres et la connexion possible entre un instrument et un homme. Il lui arrivait alors parfois d’accepter de se séparer de l’un des instruments de sa propre collection lorsqu’il avait le sentiment qu’il convenait mieux à un autre qu’à lui. Il était particulièrement intéressé par la provenance des instruments et les petites anecdotes les concernant, ce qui ne l’empêchait pas de parfaitement maîtriser l’aspect technique de leur réalisation, des détails de leur fabrication à leurs matériaux, en passant par leur sonorité et pratique musicale.

Au sein de ce qu’on pourrait effectivement appeler son musée, il assurait le rôle de conservateur puisqu’il œuvra à la survie matérielle et culturelle d’un grand nombre d’instruments qu’il fit restaurer et connaître. En 2014, le magasin fut ravagé par une inondation et un incendie qui détruisirent une partie des collections, amenant Søren Venema à déménager sur l’Ijburg, à l’Est d’Amsterdam. Il conçut sa nouvelle maison comme une véritable « Arche de Noé » pour instruments, n’ouvrant ses portes que sur rendez-vous. La collection de Søren Venema fourmillait dans tous les coins et, parmi des centaines de guitares, mandolines, banjos, claviers, percussions, accordéons etc., se trouvaient aussi bien des classiques du genre que des curiosités. 

 

 

Reinhardt, Maccaferri et Selmer : les origines d’une guitare mythique

Comme en témoigne son fils Yeshen Venema, Søren aimait beaucoup Django Reinhardt et les beaux modèles de guitares Selmer de sa collection n’en sont que le reflet. Rappelons que Django Reinhardt était un inconditionnel des guitares Selmer et qu’il les adopta dès l’invention du premier modèle par Mario Maccaferri en 1931. Le célèbre luthier à l’origine des emblématiques guitares Selmer-Maccaferri avait en effet imaginé une guitare à résonateur interne et à caisse plus volumineuse donnant davantage de puissance, de justesse et de timbre à l’instrument, lui permettant de jouer en solo avant le développement de l’ampli. Il avait aussi élaboré des caisses en contreplaqué pour améliorer la solidité et le poids de la guitare. Maccaferri est également reconnu pour avoir installé des mécaniques très novatrices à l’engrenage enfermé sous un capot. Recherchant la perfection technique plutôt qu’esthétique, les dos de ses guitares ne possédaient jamais de filet central mais étaient tout de même bordés, au même titre que la table, d’une série de filets généralement composés de deux bandes jaunes et d’une large bande noire sur l’extrémité. Très inventif, il élabora aussi quelques rares modèles de guitare-harpe. Le 9 avril 1931, Maccaferri déposa un premier brevet d’invention sous le titre « Improvements in Guitars, Violins, Mandolins and like Stringed Instruments », mettant en évidence l’intérêt du résonateur pour les instruments. Il obtint comme premier numéro de brevet le « 10.431 », que l’on retrouve sur ses premières guitares et sur deux modèles Hawaïens de la vente de Vichy Enchères.

Sa collaboration avec Selmer débuta dès 1931 et donna un nouveau tournant à la Maison qui était jusque-là célèbre pour ses clarinettes et saxophones. Les guitares furent rapidement adoptées par les musiciens, ainsi que par les formations instrumentales de l’époque, que ce soit les orchestres de jazz, de swing ou de musette. Bien que la collaboration Maccaferri-Selmer s’interrompit dès 1933, Selmer continua de fabriquer ce type de guitare en lui apportant quelques innovations grâce aux luthiers de l’atelier, tels que Lucien Guérinet, les Cénérini, Edouard Planchais ou encore les Roulot. Le succès, lui, ne s’interrompit pas et l’instrument continua de séduire les plus grands musiciens, dont le fidèle Django Reinhardt qui n’aurait échangé ses Selmer pour aucune autre guitare. En seulement vingt ans, de 1932 à 1952, ces iconiques modèles de la Maison Selmer devinrent le symbole du jazz manouche.   

 

Des guitares hawaïennes des années 1930

Il était ainsi impensable que Søren Venema, grand admirateur de Django Reinhardt et éminent connaisseur de guitares, n’ait pas rassemblé dans sa collection de beaux modèles Selmer des riches années 1932-1952. Parmi les instruments de la vente Vichy Enchères du 5 novembre se trouvent notamment deux modèles Hawaïens réalisés durant la période dite de transition – environ de 1934 à 1936 – qui suivit le départ de Maccaferri de la Maison Selmer et vit l’élaboration de nouvelles inventions par les luthiers de l’atelier. Ces deux guitares, pourtant réalisées durant les années de transition, suivent encore le modèle Hawaïen de Maccaferri de la première époque et présentent sur la tête la première marque. Celle-ci est reconnaissable à son logo Selmer surmonté du nom de Maccaferri, suivi du numéro de brevet « 10.431 ». La présence de ce numéro du premier brevet de 1931 pourrait surprendre puisqu’elle ne devrait se trouver que sur les instruments réalisés avant le 11 juillet 1932 – date à laquelle Maccaferri reçut un nouveau numéro de brevet « 376.338 ». Pourtant nos deux guitares sont datées vers 1936 et en ce qui concerne l’instrument n°140, les carnets de production Selmer nous apprennent qu’elle a précisément été fabriquée le 19 mai 1936 à destination de Paris. Elle a donc été réalisée avec une tête gravée avant juillet 1932, ce qui n’est pas rare dans la production Selmer puisque de nombreux manches étaient gravés avant leur montage et qu’après le départ de Maccaferri, les ouvriers continuèrent à utiliser des parties d’instruments préexistantes. Il y a de fortes chances pour que l’autre guitare de la vente du 5 novembre, également gravée de l’ancien brevet et numérotée 150, ait été fabriquée postérieurement à 1932, probablement vers 1936.

 

Guitare à sept cordes de marque Selmer faite en 1936, modèle « Hawaïenne », n° 140 à résonateur. Estimée entre 2 000 et 3 000 euros.

 

Après le départ de Maccaferri en 1933, Henri Selmer poursuivit la production des premiers modèles inventés par ce dernier – Concert, Hawaïen, Classique, Espagnol -, tout en mettant au point des innovations. Celles-ci mirent du temps à s’imposer et durant une période d’environ 1934 à 1936, des guitares de transition furent réalisées, reprenant les caractéristiques des anciens modèles et intégrant parfois une ou deux nouvelles inventions, rendant leur datation plus difficile. Durant ces années, des guitares à 12 cases hors du manche continuèrent à être produites – comme c’est le cas des instruments Hawaïens de la vente -, tandis qu’apparaissaient progressivement des modèles à 14 cases, probablement à la demande de musiciens. En outre, il n’est pas étonnant que les deux guitares de la vente numérotées 140 et 150 soient à 12 cases et à bouche en forme de D, car ce n’est qu’à partir du numéro 400 que les premiers modèles à 14 cases et bouche ovale furent fabriqués.

Comme c’est le cas de la plupart des instruments de la période de transition, ces deux guitares reprennent dès lors les caractéristiques principales du modèle Hawaïen élaboré par Maccaferri. Celui-ci est comparable au modèle Orchestre mais il possède des ajustements permettant de jouer à l’hawaïenne, c’est-à-dire à plat, à l’image de son sillet de tête surélevé. Les modèles Hawaïens et Orchestres sont toutefois similaires par leur caisse renfermant un résonateur, par leur absence de pan coupé ou encore par leur bouche en forme de D et leurs filets multicolores. En effet, la rosace est composée de filets verts et rouges au centre, flanqués de deux bandes d’une succession de filets noirs, lui donnant plus d’ampleur.

De plus, ces deux modèles arborent le chevalet emblématique de la guitare Selmer-Maccaferri, constitué d’une partie centrale recevant les cordes et entouré, de chaque côté, de pièces pointues de même largeur évoquant les moustaches des guitares baroques. Outre leur fonction esthétique, ces pièces supplémentaires servaient à indiquer l’emplacement du chevalet puisque ce dernier pouvait être retiré et remplacé par d’autres chevalets de hauteurs différentes. Enfin, ces deux guitares conservent leur cordier typique aux formes arrondies, et non plus anguleuses comme c’était le cas des tous premiers modèles. Le modèle Hawaïen était fabriqué en deux versions – à six ou sept cordes – dont rendent compte les deux guitares de la collection de Søren Venema. Le modèle à sept cordes était toutefois préconisé par le virtuose de guitare hawaïenne Gino Bordin…

 

Guitare Hawaïenne Selmer Maccaferri, pat. n° 10431, modèle « Hawaïenne » six cordes, n° 150 faite vers 1932. Estimée entre 5 000 et 6 000 euros.

 

Une guitare Selmer classique de 1942

La vente de la collection de Søren Venema comprend également une guitare Selmer Classique portant le n°550, réalisée en 1942. Ce modèle fait partie de ceux élaborés par Mario Maccaferri pour Selmer entre 1932 et 1933 afin d’améliorer les qualités des guitares classiques de son temps. Il se distingue de la plupart des autres modèles Selmer-Maccaferri par son absence de résonateur. Dans le principe, cette guitare reprend les innovations mises au point par Antonio de Torres durant la seconde moitié du XIXe siècle, qui avait augmenté les dimensions de l’instrument et changé ses caractéristiques structurelles et constructives, contribuant à la naissance de la guitare classique moderne. Ce modèle de guitare classique Maccaferri présente notamment un barrage de la table en éventail évoquant celui conçu par Torres. S’il se distingue de la plupart des autres guitares Selmer-Maccaferri, il reste très proche du modèle Espagnol, bien que sa caisse soit moins volumineuse.

A la différence des autres guitares à résonateur, sa bouche est ronde et non en D. Sa rosace est là encore composée des mêmes filets verts et rouges flanqués de deux bandes de filets noirs, mais elle est plus large que celle des deux modèles Hawaïens, grâce à l’adjonction d’un filet noir supplémentaire sur chaque bande. Le chevalet est classique, de forme rectangulaire et horizontale, en deux parties et il se différencie du modèle Espagnol et Concert par sa taille plus petite. Sans décoration, il se caractérise également par son attache des cordes au travers du chevalet. Ce modèle Classique a certainement été conçu en réponse aux demandes des musiciens et n’a probablement pas été fabriqué en grande quantité. Tout comme certains autres modèles de la première époque, on retrouve quelques exemplaires de guitares Classiques durant la deuxième époque, à l’instar de l’instrument de la vente du 5 novembre réalisé en 1942 et numéroté 550. En effet, les guitares présentant les n°548 et 550 ont été fabriquées après le départ de Maccaferri de chez Selmer. Difficile à quantifier, les guitares Classiques qui nous sont parvenues sont généralement en mauvais état. Le modèle en vente est donc précieux à bien des égards.

 

Guitare de marque Selmer, modèle Classique n° 550, faite en 1942. Estimée entre 2 000 et 3 000 euros.

 

Une guitare jazz Selmer de 1948

Il aurait probablement plu à Søren Venema de voir figurer le 5 novembre, aux côtés des guitares Selmer de sa collection, un beau modèle typique de la deuxième époque, particulièrement apprécié de Django Reinhardt. Cette guitare jazz Selmer de 1948 présente en effet toutes les nouvelles caractéristiques apparues de manière désordonnée durant la période de transition et fixées lors de la deuxième époque, à partir de 1936. Les guitares ont cessé d’avoir un résonateur et une bouche en D, si bien que la petite bouche ovale a définitivement été adoptée, puisqu’il n’était plus nécessaire de percer une grande bouche rendant accessible le résonateur. La rosace à filets noirs, verts et rouges, a quant à elle été remplacée par une succession de filets noirs et blancs d’une élégante allure. Sur la tête, l’inscription « MACCAFERRI » suivie du numéro de brevet a disparu.

Les modèles ne présentent plus que des manches à 14 cases hors de la caisse allongeant le diapason, la table a été renforcée par une barre supplémentaire, mais la caisse a conservé son pan coupé. Ce nouveau modèle a instantanément été adopté par les musiciens, en premier lieu Django Reinhardt, à tel point que l’inscription de son nom fut ajoutée sur les têtes des guitares fabriquées entre juin 1939 et mars 1940 – sans que ces instruments diffèrent structurellement des autres. Durant l’année 1948 – date à laquelle fut réalisé le modèle en vente à Vichy Enchères – plusieurs guitares présentèrent une table à l’épicéa marqué et qualifié par les Américains de « bear claw ». Numérotée 700, ce très bel exemplaire à six cordes en vente le 5 novembre a été fabriqué, selon les carnets de la Maison Selmer, le 7 janvier 1948 et livré le 2 février 1948 à Soranne.

 

Guitare jazz de marque Selmer de 1948, modèle petite bouche, XIV cases, portant étiquette et marque au fer Selmer Maccaferri, n° 700. Estimée entre 13 000 et 15 000 euros. 

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