Découverte au cours d’un inventaire dans la région de Lille, une peinture sur soie attribuée à Le Thi Luu, première femme peintre professionnelle du Vietnam moderne, sera proposée aux enchères le 12 septembre chez Artefact Enchères.
Lara Schweitzer, commissaire-priseur, raconte : « C’est à la faveur d’un inventaire dans la région de Lille que j’ai découvert cette peinture sur soie, dont j’ai perçu la qualité d’exécution au premier coup d’œil. La propriétaire n’avait pas prévu de me la montrer. J’ai demandé à décrocher le tableau pour l’examiner. » Présentée au cabinet Chanoit Expertise, cette Maternité, signée et datée « 73 », est finalement attribuée à l’artiste vietnamienne Le Thi Luu (1911-1988). La découverte est d’autant plus inattendue que l’œuvre est inédite sur le marché. Elle sera présentée pour la première fois aux enchères le 12 septembre prochain chez Artefact Enchères, avec une estimation située entre 150 000 et 200 000 euros.
Une œuvre vendue dans une galerie parisienne
« La propriétaire ne se doutait absolument pas de ce qu’elle avait », affirme Lara Schweitzer. Au dos du tableau, une étiquette éclaire son parcours : Galerie J. Le Chapelin, 71 faubourg Saint-Honoré, Paris 8e.

Active entre 1948 et 1977, cette enseigne fut l’une des rares galeries françaises à défendre les artistes de l’École de Hanoï, à laquelle appartient Le Thi Luu. L’œuvre a ensuite rejoint les collections d’une famille du Nord par transmission familiale jusqu’à aujourd’hui.
Le Thi Luu : première femme peintre du Vietnam moderne
Première femme peintre professionnelle du Vietnam moderne, Le Thi Luu naît en 1911 à Bac Ninh, dans une famille cultivée du nord du pays. Elle parvient à convaincre les siens de l’inscrire à l’École des Beaux-Arts d’Indochine, à Hanoï, où elle entre à quinze ans, seule femme parmi des condisciples masculins. Elle en sort major de la promotion de 1933, enseigne la peinture, puis rejoint la France à l’occasion de l’Exposition internationale de 1937. Elle y forme, avec Mai Trung Thu (1906-1980) et Vu Cao Dam (1908-2000), un groupe d’artistes expatriés issus de l’école de Hanoï.
L’École des Beaux-Arts d’Indochine : un style nouveau
Fondée en 1924 à Hanoï par le peintre français Victor Tardieu, avec Nam Son et Joseph Inguimberty, l’École des Beaux-Arts d’Indochine est la première institution d’enseignement artistique académique du Vietnam. Son objet : allier la tradition artistique locale et la modernité venue d’Occident. Concrètement, le programme combine les principes académiques européens (dessin d’après modèle, perspective, composition, anatomie) et les techniques vietnamiennes traditionnelles (peinture sur soie, laque, encre). Tardieu entendait permettre à ses élèves de créer un style inédit.

Cette Maternité de 1973 en est le parfait exemple. La composition, une mère serrant son enfant contre elle, les deux visages proches, appartient à la tradition de la peinture de dévotion occidentale, dont la Tempi Madonna de Raphaël (vers 1508) est l’un des exemples. La technique, elle, est vietnamienne. La soie absorbe la couleur autrement que la toile, les contours se fondent dans le support et la lumière vient du matériau lui-même.
Un marché en hausse pour les peintres de l’école de Hanoï
Depuis le début des années 2000, les artistes formés à l’École des Beaux-Arts d’Indochine enregistrent une croissance annuelle moyenne soutenue. Elle était de 21% pour trois artistes phares : Vu Cao Dam, Le Pho et Mai Trung Thu selon les analyses de Charlotte Aguttes-Reynier dans son ouvrage « L’Art moderne en Indochine » publié en 2023 aux éditions In Fine.

Cette progression est portée par une demande soutenue depuis l’Asie, notamment du Vietnam, de la Chine, où de nouveaux collectionneurs cherchent à réunir des œuvres dispersées hors du pays, et par une reconnaissance institutionnelle croissante en Europe. Cette Maternité devrait donc « susciter l’intérêt des enchérisseurs internationaux » affirme Lara Schweitzer.
Des maternités sur soie plébiscitées par les collectionneurs
Parmi ces artistes, Le Thi Luu occupe une bonne position. Seule femme du groupe, elle bénéficie d’une double valorisation, celle du mouvement dans son ensemble et celle, plus récente, des artistes femmes longtemps sous-représentées dans les grandes collections. Ses maternités sur soie sont particulièrement plébiscitées. En novembre 2025, Millon a adjugé Le lait de l’âme (1962) 410 000 euros (frais compris) et Tendresse maternelle (1964) 340 000 euros (frais compris) ; en avril 2021, Sotheby’s Hong Kong avait vendu Mère et enfants (1960) 733 850 euros (frais compris).