Le regard de Maximilien Coulon, élève commissaire-priseur, sur un tableau d’Hubert Robert

30/07/2026

Un tableau d’Hubert Robert a été confié à la maison Artcurial pour expertise. Maximilien Coulon, élève commissaire-priseur, nous livre ses observations et le fruit de ses recherches, sous la supervision de Matthieu Fournier, commissaire-priseur et directeur du département Maîtres Anciens et du XIXe siècle.

Les commissaires-priseurs en herbe, dont l’Association Nationale des Elèves Commissaires-Priseurs (ANECP) assure la cohésion, proposent aux lecteurs du Magazine des enchères de revivre en direct des travaux d’expertise menés à quatre mains dans les coulisses des salles des ventes. Aujourd’hui, Maximilien Coulon, élève commissaire-priseur chez Artcurial, se prête à l’exercice. Sous le regard expert de Matthieu Fournier, commissaire-priseur et directeur du département Maîtres Anciens et du XIXe siècle, il décrypte pour nous un tableau d’Hubert Robert (1733-1808).

Première impression ?

Maximilien Coulon : J’ai d’abord été intrigué par le sujet de cette huile sur toile : la composition est dominée par un grand chêne au pied duquel se concentrent des figures habillées en pèlerins.

Matthieu Fournier : On est en effet frappé par l’originalité et l’étrangeté d’un sujet qu’une fois de plus, la personnalité de peintre à tiroirs qu’est Hubert Robert va nous inviter à découvrir. Chez cet artiste, les tableaux où la végétation prend la place principale sont assez rares : c’est un peintre d’architecture qui s’amuse avec les volumes et les formes architecturées mais il est moins courant dans ses compositions qu’un arbre ou un bosquet occupe l’ensemble de l’espace.

Hubert Robert (Paris, 1733 – 1808), Pèlerins en prière près d’un grand chêne, huile sur toile, 82 x 65 cm.

Une signature ?

Maximilien Coulon : Le tableau n’est pas signé. On distingue toutefois des étiquettes au revers de la toile : l’une d’entre elles, datant de la seconde moitié du XXe siècle, révèle une attribution à Hubert Robert. La touche fluide, les pigments et le traitement du paysage permettent de rattacher cette œuvre à l’école française du XVIIIe siècle ; il faut ensuite faire appel au connoisseurship afin d’évaluer la justesse de cette attribution qui paraît opportune.

Matthieu Fournier : Nous reconnaissons sans hésitation la main d’Hubert Robert. S’il a séjourné dans sa jeunesse à Rome, il s’agit d’un peintre éminemment franco-parisien. Il passe la plus grande partie de sa carrière à peindre pour une clientèle aristocratique installée à Paris où l’artiste assouvit sa curiosité insatiable. Observez la richesse de sa palette, notamment les nuances de bleu et de vert dans le ciel et le feuillage : il s’agit d’un tableau très réussi.

Nous identifions également une étiquette de garde-meuble ainsi que celle du marchand de cadres Lebrun qui est un gage de qualité : les grands collectionneurs faisaient au cours du XXe siècle et font encore appel aux services de la prestigieuse maison Lebrun.

Le sujet ?

Maximilien Coulon : On observe qu’une statue de la Vierge a été installée dans l’arbre. A ses pieds, une mère dépose son enfant sur un autel antique pour mettre le nouveau-né sous sa protection. Un feu brûle près d’eux, une famille prie à l’ombre d’une branche tandis qu’à l’arrière-plan, d’autres pèlerins semblent en route vers le chêne. On comprend que l’arbre est un ancien lieu de culte païen consacré à la dévotion mariale et c’est alors que se révèlent la profondeur et le mystère de ce sujet. Il s’agit, semble-t-il, d’une scène imaginaire que l’artiste a composée en atelier.

Matthieu Fournier : La touche franche et assurée de ce tableau montre qu’il s’agit d’une œuvre de maturité, probablement peinte vers 1790. Ce vieux chêne ravale mais n’est pas mort. Symbole de l’identité gauloise, il est malade et fragile à l’image de la France au début de la Révolution française. On s’interroge alors sur ce qu’Hubert Robert veut nous dire : évoque-t-il la victoire du Christianisme sur le paganisme ? Il pourrait aussi être analysé comme l’immuabilité de son pays face aux bouleversements sociétaux qu’il rencontre.

Un courant artistique ?

Maximilien Coulon : Hubert Robert nous montre qu’il est bien plus qu’un peintre de ruines. Né en 1733 à Paris où il meurt en 1808, Hubert Robert s’approprie la leçon des vedutistes et peintres de caprices romains comme Giovanni Paolo Pannini ou Piranèse. Rentré en France, il peint des scènes plaisantes pour l’aristocratie mais se fait aussi chroniqueur du quotidien. Sa personnalité transcende les cases où l’on pourrait essayer de le ranger. L’artiste est notamment marqué par le passage du temps et un goût pour l’immuable, l’immanent, mais aussi le fugitif. Si l’on retrouve régulièrement des figures modernes vivant dans des ruines, comme des lavandières dans des monuments antiques, il représente également la destruction d’églises parisiennes durant la révolution, des vues imaginaires de bâtiments détruits à l’instar du Louvre.

Elisabeth Vigée Le Brun (1755-1842), Hubert Robert, 1788, huile sur toile, 105 x 84 cm, Paris, musée du Louvre.

Matthieu Fournier : Hubert Robert se distingue assurément par le caractère intemporel de son œuvre. Cela explique en grande partie son succès commercial, continu depuis 250 ans ! Doué d’une grande curiosité et d’une imagination insatiable, ses dessins et ses peintures montrent un véritable penchant pour l’anecdote. Il confronte souvent de simples scènes quotidiennes à la grande Histoire. Nommé garde des tableaux du Roy en 1784, il est l’un des premiers conservateurs du grand Museum conçu à la demande du roi Louis XVI et qui deviendra le musée du Louvre. Il imagine le premier un éclairage zénithal dans la Grande Galerie qui ne verra le jour qu’après sa mort.

Hubert Robert (1733-1808), Vue de la Grande Galerie du Louvre en ruine, 1796, huile sur toile, 114,5 x 146 cm, Paris, musée du Louvre.

L’état de conservation ?

Maximilien Coulon : Le tableau a été rentoilé, c’est-à-dire qu’une toile de renfort a été collée pour soutenir le support d’origine et stabiliser le tableau. Le vernis est oxydé et jaunit la composition. En observant le tableau sous lumière UV, on observe de rares repeints dans des zones périphériques du ciel.

Matthieu Fournier : Le rentoilage, datant probablement du début du XXe siècle, a été fait dans les règles de l’art. La toile présente une bonne tension. Le tableau est encrassé mais en excellent état, les empâtements offrent de beaux effets de matière. La palette est en effet assombrie par un vernis ancien et empoussiéré, mais le nettoyage dévoilera une palette aux intensités pastel particulièrement heureuse.

La provenance ?

Maximilien Coulon : Ce tableau se trouve dans la même famille depuis longtemps, au moins depuis le XIXe siècle.

Matthieu Fournier : Il provient d’une grande famille aristocratique française. Si cette provenance est prestigieuse, la discrétion est l’une des qualités premières de notre métier. Notre professionnalisme nous invite à rester discret concernant l’identité de la famille qui se sépare d’une partie de son patrimoine longtemps chéri par les générations antérieures.

Hubert Robert (Paris, 1733 – 1808), Pèlerins en prière près d’un grand chêne, huile sur toile, 82 x 65 cm.

Les potentiels acquéreurs ?

Maximilien Coulon : Comme nous l’avons évoqué, il s’agit d’une œuvre en bon état, au sujet extrêmement original et de la main d’un des plus grands peintres français du XVIIIe siècle. C’est un tableau de connaisseur qui a toute sa place dans une vente dédiée à la peinture ancienne.

Matthieu Fournier : Ce tableau est résolument fédérateur : le format est idéal, ni trop grand, ni trop petit. Les personnages sont attachants, tant par leurs attitudes saisies sur le vif que par leurs expressions heureuses. Un amateur de paysages pourrait autant enchérir qu’un collectionneur de peinture de genre. La cote d’Hubert Robert est stable et établie en raison du grand nombre d’œuvre peintes par l’artiste et d’une grande régularité sur le marché. Ce tableau pourrait tant intéresser des collectionneurs français, étrangers ou encore des institutions. Si l’on veut un bel et original Hubert Robert, celui-ci coche toutes les cases.

Maximilien Coulon, élève commissaire-priseur chez Artcurial, devant le tableau d’Hubert Robert.

L’estimation ?

Matthieu Fournier : Nous le proposerons dans notre vente de prestige Maîtres Anciens et du XIXe siècle qui se tiendra le 10 novembre prochain. Son estimation est de 40 000 à 60 000 euros. Le caractère inédit du tableau ainsi que son bel état de conservation laissent augurer une véritable bataille d’enchères !

Maximilien Coulon : Pour patienter avant novembre, je vous invite à consulter les catalogues des ventes de la rentrée qui auront lieu chez Artcurial, à commencer par la vente Le Goût Rothschild en héritage dans laquelle on retrouve d’exceptionnelles vedute de Francesco Guardi qui résonnent avec l’œuvre d’Hubert Robert ! La collection Louis Grandchamp des Raux, rassemblant un exceptionnel ensemble de peinture moderne, sera également un moment important.

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