Estimées entre 1 000 et 1 500 euros pièce, deux lettres autographes de Claude Monet se sont envolées jusqu’à 40 000 euros le 21 mars à l’Hôtel des ventes de Senlis, témoignant d’un intérêt particulièrement soutenu des collectionneurs en cette année de célébration du centenaire de la disparition du chef de file de l’impressionnisme. Décryptage du marché des autographes avec la commissaire-priseur Blandine Le Coënt-Drillien et l’expert Alain Nicolas.
« Lorsque nous avons publié la vente, nous avons reçu de nombreuses demandes quant à leur état, leur contenu et leur provenance, mais nous ne nous doutions pas que les enchères grimperaient aussi haut ! » L’Hôtel des ventes de Senlis était le 21 mars dernier le théâtre d’une bataille d’enchères inattendue : deux lettres autographes de Claude Monet (1840-1926), estimées 1 000 à 1 500 euros pièce, ont trouvé respectivement preneur à 27 500 et 40 000 euros (frais inclus). « La bataille s’est jouée essentiellement entre deux enchérisseurs, l’un au téléphone, le second connecté en Live, raconte la commissaire-priseur Blandine Le Coënt-Drillien, et c’est un collectionneur originaire du Royaume-Uni qui a eu le dernier mot pour les deux exemplaires ». L’histoire est d’autant plus séduisante lorsque l’on sait que les deux lettres confiées aux commissaires-priseurs de la maison Actéon avaient été refusées quelques mois plus tôt par un confrère parisien qui leur donnait une estimation dérisoire.
Des lettres de Monet adressées au critique d’art Gustave Geffroy
Les deux lettres présentées par la maison Actéon sont toutes deux adressées au critique d’art Gustave Geffroy, à qui l’on doit des articles élogieux et une biographie dédiés au peintre des Nymphéas. « Gustave Geffroy a été l’un des grands défenseurs de l’impressionnisme. Sa correspondance avec Claude Monet est bien connue. Elle fait l’objet de dispersions depuis plus d’une trentaine d’années, et les lettres ont été publiées par Wildenstein dans son Catalogue raisonné », détaille l’expert Alain Nicolas.
La première missive, adjugée 27 500 euros, est datée du 15 septembre 1910, et témoigne des liens intimes que nouèrent les deux correspondants, Monet évoquant les dernières heures de sa seconde épouse, Alice Hoschedé Monet qui décédera le 19 mai 1911 à Giverny. « Je ne vis plus que pour elle, écrit-il et ne puis penser à la peinture, c’est désespérant ». La seconde lettre (40 000 euros), datée du 5 avril 1918, rappelle quant à elle l’admiration que le peintre nourrit à l’égard du « Tigre » Georges Clémenceau. « Je travaille, mais mal, avec l’esprit ailleurs, confie-t-il. Comme je pense à notre cher Clémenceau, il est admirable, mais il s’expose beaucoup trop, Il devrait comprendre que sa vie est plus précieuse que jamais. » L’amitié qui unit Monet et Clémenceau était fondée sur une admiration réciproque, et si Clémenceau se rendit à plusieurs reprises à Giverny, Monet ira voir son vieil ami à Saint-Vincent-sur-Jard à son retrait de la vie politique en 1921.

Le Centenaire de la disparition de Claude Monet fait grimper les prix
La lecture de ces deux lettres est indéniablement un délice pour quiconque s’enthousiasme devant l’œuvre du chef de file de l’impressionnisme, mais les lettres autographes du peintre ne sont pas rares sur le marché. Comment expliquer dès lors l’engouement que ces deux exemplaires ont suscité à l’Hôtel des ventes de Senlis ? « Sur ce marché, le prix est intimement lié au contenu de la lettre : une lettre aura davantage de valeur si son contenu a un rapport direct avec le scripteur, souligne Alain Nicolas. Par exemple, il est toujours plus plaisant d’acquérir une lettre de Gauguin si celui-ci y évoque un tableau qu’il est en train de peindre à Tahiti. Or ici, Monet ne mentionne aucune œuvre et ne fait état d’aucun travail en cours. » Pour l’expert, le prix d’adjudication de nos deux lettres tient avant tout à la popularité de leur auteur. « Sur le marché des lettres et manuscrits, la notoriété du scripteur est primordiale. Les collectionneurs recherchent des noms connus – Marcel Proust, Victor Hugo, Louis-Ferdinand Céline, les grands auteurs, peintres ou compositeurs, ainsi que les figures de l’Empire. Et il y a des effets de mode. Aujourd’hui, on préfère Albert Camus à Jean-Paul Sartre par exemple. C’est un marché qui, bien qu’il ait été secoué par l’affaire Aristophil, se porte bien, avec de belles enchères émanant en grande part de l’étranger. » Claude Monet, dont la notoriété n’est pas nouvelle, bénéficie selon l’expert d’un intérêt particulièrement soutenu ces derniers mois, alors que l’année 2026 marque le centenaire de sa disparition. « Il suscite un intérêt accru, avec des achats quasi systématiques quel que soit le sujet. »

Les autographes, un marché dynamique depuis le XIXe siècle
La marché des autographes n’est pas récent, mais s’est particulièrement développé à partir du XIXe siècle. « Il connaît un essor en Europe au début du XIXe siècle avec des grands collectionneurs comme Alfred Bovet, Benjamin Fillon ou encore Alfred Morrison, explique l’expert. Les collections sont extrêmement variées. Elles sont consacrées à des écrivains, des personnages politiques, des philosophes, des scientifiques, des compositeurs, des artistes… » Et portée par des motivations elles aussi diverses, que l’on recherche à percer l’intimité d’une personnalité qui nous est chère ou à accéder à un document d’archive. « Certains collectionneurs ont une spécialité forte, c’est le cas d’Anne-Marie Springer qui ne collectionne depuis les années 1990 que les lettres d’amour ! De la déclaration, jusqu’à la rupture ou aux retrouvailles. » La collectionneuse a réuni un ensemble impressionnant de plus deux mille missives intimes signées de personnages célèbres, de Jean-Jacques Rousseau à Elvis Presley, en passant par Napoléon, Victor Hugo ou André Breton.
S’il n’est pas aisé d’imiter une écriture, le marché des autographes n’est pour autant pas épargné par la production de faux. « Les faux manuscrits existent, mais dans ce domaine le principal problème réside dans les homonymies et les reproductions, souligne l’expert. On retrouve par exemple, en maints exemplaires, le discours du Général de Gaulle lorsqu’il s’adresse à ses concitoyens pour les remercier, au lendemain de son retour au pouvoir en 1958, mais il s’agit de facsimilés ». Afin de débuter une collection d’autographes, et de s’assurer de l’authenticité des documents convoités, les ventes aux enchères restent ainsi le lieu idéal, les pièces mises à l’encan bénéficiant de l’expertise soignée de professionnels, commissaires-priseurs et spécialistes.