Design : le Belge Jules Wabbes à l’honneur dans une vente aux enchères à Bruxelles
Le 21 janvier prochain, la maison Piasa organisera à Bruxelles une vente consacrée en majorité aux designers européens du XXe siècle. Aux côtés des créations imaginées par Gio Ponti, Charlotte Perriand, George Nelson ou encore Jean Prouvé, celles du Belge Jules Wabbes seront présentes en nombre. Une sélection qui, sans être exhaustive, met en lumière de nombreux traits caractéristiques d’un style résolument moderne.
Les designers belges du XXe siècle demeurent peu connus du grand public. Jules Wabbes (1919-1974), figure importante du modernisme basé à Bruxelles, est l’un d’entre eux. Ses meubles et objets ont pourtant intégré nombre d’intérieurs, des villas d’architectes, d’ambassades et de sièges sociaux qui, dans l’après-guerre, poussaient comme des champignons. La vente « Design » de la maison Piasa, qui aura lieu le 21 janvier à Bruxelles, présentera aux enchérisseurs une vingtaine de ses créations aux provenances diverses, couvrant une grande partie de sa période d’activité. Les estimations s’échelonnent de 1 000 à 30 000 euros.
Un designer autodidacte
Imaginer des meubles, les faire fabriquer, puis monter son entreprise : Jules Wabbes n’y était pas prédestiné. Fils d’un droguiste en pharmacie, il arrête assez tôt ses études et se tourne vers la photographie. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, après avoir été démobilisé, il rejoint la troupe des “Comédiens routiers” belges, au sein de laquelle il rencontre Louise Carrey.

Jules Wabbes (1919-1974), Paire d’appliques dites « Nid d’Abeille », Laiton massif patiné, Modèle créé en 1953, H 25 × L 25,5 × P 27 cm. Estimation : 5 000 euros – 7 000 euros
Une fois la paix revenue, il ouvre avec cette dernière une boutique d’antiquités, motivé par son plaisir de chiner des pépites délaissées. Son goût sûr lui vaut d’être régulièrement sollicité pour des questions de décoration et d’agencement. À force d’être encouragé par ses amis, dont le peintre Georges Carrey, il finit par ouvrir en 1950, à Bruxelles, son bureau d’étude pour l’architecture et le design industriel. Le jeune entrepreneur et autodidacte a alors 31 ans.
Médaillé à la Triennale de Milan en 1957
Dans les années 1950, il collabore avec l’architecte André Jacqmain (1921-2014), avec lequel il imagine notamment l’applique « Nid d’abeille » en 1953, nommée ainsi en raison de sa trame en alvéoles. Conçue pour être appréciée sous tous les angles, la maison Piasa présentera à la vente une paire estimée entre 5 000 et 7 000 euros. Quelques années plus tard, il participe à plusieurs événements internationaux, dont la Triennale de Milan de 1957, à l’occasion de laquelle il présente l’une de ses premières créations : le bureau Gérard Philipe, ainsi nommé en hommage à l’acteur de Fanfan la Tulipe (1952), qui fut l’un de ses premiers acheteurs.

Jules Wabbes (1919-1974), Bureau dit « Gérard Philipe », Wengé massif lamellé collé, acier à patine canon de fusil et contreplaqué noir, Modèle créé vers 1952, H 78 × L 140 × P 73,5 cm. Estimation : 20 000 euros – 30 000 euros
Au catalogue de la vente, un de ses exemplaires présenté par Piasa est estimé entre 20 000 et 30 000 euros. D’apparence assez sobre, ce bureau mobilise des techniques longtemps réservées aux seuls artisans, mais alors tout juste maîtrisées par les ateliers industriels, notamment le collage de lamelles sur bois massif, qui rend la pièce moins vulnérable aux déformations du bois dans la durée. Ses meubles reçoivent un accueil enthousiaste, si bien qu’il remporte la médaille d’argent.
Le Mobilier Universel pour équiper toutes les intérieurs de Belgique
Dans la foulée de cette récompense, il fonde sa société Le Mobilier Universel”. Comme son nom l’indique, cette entreprise se fixe pour mission de proposer une gamme de produits standardisés suivant des méthodes industrielles, reflet du pragmatisme économique de leur auteur : « De nos jours, une pièce unique, dont l’invention serait mise à exécution de façon industrielle pour un destinataire unique, serait de l’extravagance et d’un prix exorbitant. D’où la nécessité d’éditer un meuble en plusieurs exemplaires. »
Il crée alors de nombreuses pièces, comme le porte-manteau mural, composé de huit patères, dont un exemplaire est mis en vente chez Piasa (estimation : 10 000 à 15 000 euros), une console à tréteaux (estimation : 10 000 à 15 000 euros) ou encore une table-bureau et son caisson (estimation : 3 000 à 4 000 euros). Il installa d’ailleurs lui-même ce dernier ensemble dans ses locaux, puis dans le bâtiment fonctionnaliste qui accueillit le siège de la compagnie d’assurances Royale Belge.
Un voyage décisif aux Etats-Unis
En 1959, il effectue un voyage aux États-Unis qui le marque profondément, comme le relate sa fille, Marie Ferran-Wabbes, dans son ouvrage Jules Wabbes, 1919-1974 – Architecte d’intérieur (2002) : « La découverte de l’architecture moderne de ce pays fut déterminante pour son travail », écrit-elle. Effectivement, dans une lettre envoyée à Louise Carrey depuis New York, Jules Wabbes partage son enthousiasme après la visite du Guggenheim : « Lumière d’entrée merveilleuse, impression générale très bonne, de la grandeur et de la majesté qui ne se perdent en rien dans les détails bien faits. L’idée des toiles suspendues à une tige inutile.»

Jules Wabbes (1919-1974), Table bureau et son caisson, Placage de bois et lames d’aluminium mat, Modèle créé vers 1960, Bureau H 76 × L 180 × P 80 cm ; Caisson H 68 × L 47 × P 58 cm. Estimation : 3 000 euros – 4 000 euros
Les années 1960 voient Jules Wabbes poursuivre la conception de nouveaux meubles destinés en particulier aux entreprises : l’enfilade, modèle « 473 » (estimation : 6 000 à 9 000 euros), le canapé trois places, modèle « 800 » (estimation : 2 500 à 3 500 euros), ainsi que l’une de ses créations préférées, la table-guéridon à piétement tulipe (12 000 à 15 000 euros). Par ailleurs, attaché aux détails et à la cohérence esthétique de ses agencements, comme ce fut le cas lors de l’aménagement de l’ambassade américaine de La Haye en 1959, il dessine également des objets tels qu’une lampe à poser (estimation : 2 000 à 3 000 euros) ou la suspension à treize bandeaux (estimation : 8 000 à 12 000 euros).

Jules Wabbes (1919-1974), Suspension à treize bandeaux, Lames de laiton massif superposées, Modèle créé vers 1968, H 135/45 × Ø45 cm. Estimation : 8 000 euros – 12 000 euros
Ce modèle semble annoncer une autre création réalisée deux ans plus tard : la suspension dite « Osaka », imaginée dans un style très Art déco, pour éclairer le restaurant de luxe du pavillon belge lors de l’Exposition universelle d’Osaka de 1970, « une pièce rare, peu présentée en salle de ventes », souligne Valentine Roelants du Vivier, co-directrice de Piasa Bruxelles.
Des créations plébiscités par les enchérisseurs
Jules Wabbes disparaît quatre ans plus tard, emporté par un cancer à l’âge de 54 ans. « Il est aujourd’hui bien identifié par les collectionneurs en Belgique et sa cote demeure stable.» Une cote stable et soutenue, ainsi qu’en témoigne la vente d’octobre 2025 de Bonhams Cornette de Saint Cyr.

Jules Wabbes (1919-1974), Table – guéridon, Bois debout de chêne et bronze brut patiné, Modèle créé en 1966, 76,5× Ø122,5cm. Estimation : 12 000 euros- 15 000 euros
A cette occasion, la maison avait vendu de nombreux meubles dessinés par Jules Wabbes : un exemplaire du porte-manteau avait été adjugé 11 520 euros (frais inclus), une applique « Nid d’abeille » était partie pour 4 096 euros (frais inclus), tandis qu’une table à piètement tulipe avait atteint 48 640 euros (frais inclus).
