Le 31 août 2020 | Mis à jour le 2 septembre 2020

« Le Grand Art » : un thriller sur les ventes aux enchères

par Diane Zorzi

Après un premier roman dédié au milieu de la mode, Léa Simone Allegria fait du marché de l’art son nouveau terrain de jeu. Avec Le Grand Art, publié aux éditions Flammarion, l’écrivaine, galeriste et ex-mannequin dépeint les dernières heures d’un commissaire-priseur désabusé qui estime avoir tout vendu et rêve d’un dernier coup de maître. Elle invite le lecteur à pénétrer les coulisses des ventes aux enchères, à travers la découverte d’un retable du Quattrocento dont l’auteur oublié ne serait autre que l’inventeur de la perspective. Retour sur la genèse de cette fiction richement documentée et digne d’un thriller.

 

Comment vous est venue l’idée d’écrire ce roman ?

Une amie m’a raconté une histoire qu’un ami avait entendue. Selon elle, un commissaire-priseur lassé des illusions du marché de l’art avait voulu tromper son monde en inventant un artiste. Elle m’assura que l’homme peignit lui-même des natures mortes du XVIIe siècle et écrivit un journal digne de ceux de Léonard, qu’il vendit aux enchères à prix d’or. Devant l’excitation des collectionneurs et des journalistes, il révéla ensuite la supercherie au cours d’une conférence de presse. « Juste après l’aveu, il y eut un grand silence, puis tout le monde applaudit. » J’ai téléphoné à la source : l’ami de l’amie. Il s’agissait en réalité d’un commissaire d’exposition du nom de Gérard Bouté, qui avait créé un spectacle autour d’un personnage imaginaire, « Francisco de Torrenta », en 1999, à Aulnay-sous-Bois. Tout avait été créé pour entretenir l’illusion ; il avait reproduit jusqu’au parfum de Torrentera, que les visiteurs pouvaient sentir dans des fioles supposément d’époque. A la fin de l’exposition, une voix-off se faisait entendre, celle de son héros, qui avouait de lui-même n’être qu’un mirage. Le Grand Art est né de ces deux récits d’une même histoire.

 

Votre ouvrage offre une description précise et réaliste des coulisses du marché de l’art. Comment vous êtes-vous documentée ?

Je suis partie à la quête du vrai et du faux dans les salles de vente ; j’y ai rencontré des commissaires-priseurs et toute une galerie de collectionneurs et d’antiquaires. Je me suis également mise à lire tous les écrits de Maurice Rheims, les scandales du marché et l’autobiographie de Simon de Pury. Qui « fait » la côte ? Comment tel artiste atteint-il des sommets ? Je me suis alors prise au jeu des enchères – c’est ainsi qu’un jour, j’ai atterri par hasard dans l’antre d’un commissaire-priseur aussi sympathique que désabusé. Il vivait au dernier étage d’un immeuble ancien, rempli à ras bord de tableaux, de bibelots et d’affiches, la cuisine était semblable au salon, un entrepôt d’objets de tous les âges. Il m’invita à prendre un café sur l’Ile-Saint-Louis en présence de Kiki, son lévrier afghan, qui s’assit à côté de moi sur la banquette. C’est alors que le commissaire me révéla les dessous de son métier de « croque-mort ». On parla du Salvator Mundi dont la vente avait eu lieu la veille – pour lui, la plus grande enchère de tous les temps était un coup monté. Je lui racontai mon projet de livre : l’histoire d’un commissaire-priseur qui invente un artiste. « Ça s’est vu », m’a-t-il répondu, énigmatique. L’histoire du Grand Art est ainsi celle de tous ces personnages que j’ai lus ou rencontrés, et que j’ai mêlés à mon amour pour l’art Italien, pour Florence, Giotto, et Masaccio.

 

Vous êtes-vous inspirée de faits réels ?

Non, je ne me suis pas inspirée de faits réels, mais j’ai pioché ici et là des éléments du réel. Par exemple, les galeries creusées par les insectes xylophages permettant d’identifier les volets d’un même retable, ou encore les petits points blancs pas tout à fait secs – je les ai trouvés dans des livres, ce sont des témoignages d’historiens de l’art et de restaurateurs.

 

Au sein de votre roman, vous dépeignez un commissaire-priseur dépassé par l’évolution du marché, de plus en plus tourné vers le digital. Doit-on y déceler un brin de nostalgie ?  

Le marché de l’art évolue et s’accorde à son époque, on peut bien regretter le temps où l’on n’était pas joignable en dehors de son domicile, mais je crois que nous n’avons pas le choix. J’aime être nostalgique, mais je suis bien heureuse de toutes les possibilités que le monde digital nous offre.

 

Vous intéressiez-vous à l’art et son marché avant d’entreprendre l’écriture de ce roman ?

Je dirige un site dédié aux artistes émergents pour lequel je travaille surtout avec Instagram. Nous sommes basés à New York dans le quartier de Bushwick, à Brooklyn, où nous organisons des expositions. J’achète également souvent aux enchères, pour un usage toujours personnel, depuis cinq ou six ans. Un jour ma grand-mère m’a emmenée à une vente aux enchères où nous avons acheté une statuette du VIe de Béotie, et l’atmosphère de la salle m’a émerveillée. Depuis je n’ai plus arrêté. J’aime le suspens qui chaque fois me fait battre le cœur, j’ai l’impression que c’est un jeu, un jeu dangereux car souvent je m’emballe et je ne me sens pas capable de m’arrêter. D’autant plus que la valse des objets et les histoires qu’ils transportent me fascinent.

 

Quelles ont été vos dernières acquisitions en vente aux enchères ?

J’aime les dessins d’artistes modernes et contemporains, ainsi que la statuaire antique. J’ai récemment acheté un dessin de Jean Cocteau âgé de 17 ans, alors qu’il assistait à une représentation de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Il a dessiné l’acteur Coquelin (pour lequel Rostand a écrit sa pièce) avant et après sa transformation en Cyrano. Cocteau est un de mes auteurs préférés, Cyrano est la pièce que j’affectionne entre toutes… Ce dessin est un trésor à mes yeux.

 


 

Léa Simone Allegria, Le Grand Art

Paul Vivienne a tout vendu. Le commissaire-priseur a dispersé des palais entiers, des bols en argent, des vieux machins que l’on fait briller depuis des siècles. Le testament du Roi-Soleil et des machines à coudre. Des momies d’Égypte avant que l’on interdise le commerce des macchabées. Aujourd’hui, la partie lui échappe. Il ne maîtrise ni les réseaux sociaux, ni les enchères en ligne. Terminé le théâtre ; plus d’histoires à raconter. Paul Vivienne rejoint ses ombres. Jusqu’à ce qu’il découvre un mystérieux retable au fin fond d’une chapelle toscane. Vivienne, le désabusé, a une épiphanie : il tient son dernier coup. Son ultime chef-d’œuvre. Un tableau d’église, vraiment ? À l’heure où l’on s’arrache les Koons et les Basquiat ? Pour s’offrir une dernière gloire, ou peut-être pour séduire la redoutable experte à son côté, il lui faut à tout prix identifier ce maître inconnu de la Renaissance. Alors que l’obsession dévore Vivienne, le tableau prend son indépendance.

Paru aux éditions Flammarion, le 4 mars 2020. 352 pages – 20 euros.

 

Image en Une : Portrait de Léa Simone Allegria © Photo Augustin Doublet / Flammarion

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