Le 18 novembre 2020 | Mis à jour le 1 décembre 2020

Peter Stämpfli : « Je peins le pneu automobile sans relâche depuis cinquante ans. »

par Diane Zorzi

Depuis cinquante ans, Peter Stämpfli s’empare des objets du quotidien comme autant de motifs graphiques à analyser et sublimer au gré de toiles à mi-chemin entre la Figuration et l’Abstraction. Faisant du pneu automobile une source d’inspiration inépuisable, le peintre Pop dépeint les symboles d’une société modernisée et dresse un Alphabet du monde – équivalent pictural des Mythologies modernes de Roland Barthes. Entretien…

 

Quand avez-vous commencé à peindre ?

Peter Stämpfli : J’ai commencé très jeune. A cinq ans, je tenais déjà un pinceau, et à huit ans je me suis mis à copier des œuvres d’artistes comme Cézanne ou Utrillo, reproduites sur des cartes postales. Les tableaux anciens m’ennuyaient, je m’intéressais davantage aux artistes modernes et contemporains, à l’art de mon époque, que je découvrais dans les expositions. 

  

A partir de 1954, vous avez suivi des études dans une école d’arts graphiques à Bienne. Que vous a apporté cet enseignement, à mi-chemin entre l’art et la publicité ?

P. S. : Je me suis inscrit dans cette école avant tout pour avoir un métier, car devenir artiste n’était pas un projet de carrière pour mes parents. Mais j’ai vite compris, tout comme mes professeurs, que je n’étais pas fait pour faire de la publicité, mais bien pour être peintre. Même si j’ai représenté tout au long de ma carrière des machines à laver ou des pneus automobiles, je ne l’ai jamais fait avec une visée publicitaire. J’ai donc quitté cette première école, avant même l’obtention du diplôme, pour rejoindre l’atelier de Max von Mühlenen à Berne, un artiste connu en Suisse, ancien élève d’André Lhote, avec qui je suis devenu très ami au point de devenir son assistant dans la réalisation de vitraux d’églises.

 

Qu’est-ce qui vous a ensuite décidé à rejoindre Paris en 1959 ?

P. S. : J’ai découvert les expressionnistes abstraits américains lors d’une exposition organisée en 1958 par Arnold Rüdinger à la Kunsthall de Bâle, et ça a été un véritable choc. J’ai été bouleversé par ces œuvres monumentales que je n’avais jamais vues auparavant et j’ai compris qu’après avoir vécu cette expérience, je ne pouvais plus retourner à Berne. Du haut de mes dix-sept ans, j’ai donc pris le train pour Paris et j’ai encore aujourd’hui mon billet de retour dans la poche ! J’ai eu beaucoup de chance en arrivant à Paris car j’ai trouvé, dans les trois jours et par hasard, un atelier de 180 m2. J’ai alors commencé à m’intéresser à l’interprétation en peinture des photographies et des images du quotidien. Je copiais tous les objets qui m’entouraient, du téléphone et frigidaire jusqu’à la voiture et au pneu automobile.

 

Ces objets du quotidien qui composent vos toiles illustrent les évolutions de notre société, marquée par l’industrialisation et la surconsommation. Quel regard portez-vous sur cette civilisation moderne ?

P. S. : Elle est pour moi un simple objet de représentation. Comme l’a écrit Georges Perec dans la préface du catalogue de mon exposition au Centre Pompidou en 1980, mes œuvres dressent un « Alphabet », un dictionnaire des objets. Il ne s’agit pas d’une critique, mais d’un simple constat de notre environnement. 

 

Peter Stämpfli, « Drink », huile sur toile, 88 x 64 cm. Adjugé à 90 000 euros par Versailles Enchères le 15 avril 2012 à Versailles.

 

Un « simple constat » que vous transcendez toutefois en ne vous contentant pas de représenter l’objet tel qu’il se manifeste à nous, mais en soulignant au contraire ses qualités plastiques et esthétiques, notamment à travers l’adoption de différents cadrages, à la manière d’un photographe. Est-ce pour vous un moyen d’échapper à une pure figuration ?

P. S. : Oui, avec le cadrage, l’objet est isolé sur un fond blanc. Cet espace infini permet de sortir l’objet de son contexte et ainsi d’en faire une analyse. 

 

Vos œuvres, bien que construites à partir d’un objet réel, tendent de ce fait vers une certaine abstraction. Peut-on parler d’abstractions figuratives ?

P. S. : Je pense que mes objets sont plutôt liés à une figuration abstraite dans la mesure où ils ne sont pas les témoignages d’une narration, comme ils peuvent l’être avec mes amis français de la Figuration narrative. Mes œuvres se rapprochent davantage du Pop art anglo-saxon et américain. 

 

Après plus de cinquante années de carrière, vous continuez à peindre les objets du quotidien et le pneu automobile occupe encore une grande part de votre travail. Comment parvenez-vous encore à renouveler ce motif ?

P. S. : Oui, je peins le pneu automobile sans relâche depuis cinquante ans. Je n’ai jamais reculé ! Il n’y a pas de fin dans ce domaine. Chaque exposition est une avancée, une suite et mon œuvre a évolué au fil du temps. Elle tend certainement de plus en plus vers l’abstraction. 

 

Peter Stämpfli, « Pneu », 1978, mine de plomb sur papier, 118 x 110 cm. Adjugé à 13  000 euros par Versailles Enchères le 16 décembre 2018 à Versailles.

 

En 2006, vous avez constitué la Fondation Stämpfli dans le but d’ériger un musée d’art contemporain à Sitges, près de Barcelone. Pourquoi avoir choisi la Catalogne ?

P. S. : Tout simplement car mon épouse est née là-bas et qu’elle m’a fait découvrir ce lieu magnifique au bord de la mer, touristique autant que culturel. Je m’investis beaucoup dans la vie culturelle de la ville. J’ai d’ailleurs lancé dix ans de Fêtes culturelles à Sitges et réalisé un film pour raconter l’histoire des lieux (Sitges 1900). Et puis un jour, lors d’une conférence de presse à la mairie, j’ai fait remarquer au maire que si la ville avait trois musées, des œuvres de Picasso, du Greco, et un festival de cinéma, danse ou poésie, l’art contemporain y était totalement absent. Il m’a répondu qu’il n’avait pas les fonds nécessaires et lorsque je lui ai dit que nous pouvions nous en charger avec mon épouse, il m’a répondu : « L’ancien marché de poissons sera dédié à votre Fondation ». C’est ainsi que tout a commencé et aujourd’hui, la Fondation réunit des donations d’artistes de plus de trente-deux nationalités différentes. Elle fait partie des musées de Sitges et c’est une belle entreprise dont je suis particulièrement fier. 

 

Comment avez-vous constitué la collection de votre Fondation ? 

P. S. : Cette collection est le fruit de relations amicales. Le premier artiste que j’ai contacté était Peter Klasen. Je lui ai demandé s’il serait prêt à céder certaines de ses œuvres. Il m’a alors demandé à son tour quelles pièces j’avais d’ores et déjà dans cette collection, ce à quoi j’ai répondu que je n’avais rien pour le moment et qu’il serait le premier. Il m’a suivi dans cette aventure et depuis la collection s’est considérablement enrichie. 

 

La collection réunit désormais une centaine d’œuvres qui retracent à elles seules les cinquante dernières années de la création contemporaine…

P. S. : C’est tout à fait cela, toutes les tendances y sont représentées et nous avons également organisé des expositions dédiées à des peintres donateurs comme Jacques Villeglé, Peter Knapp, Jacques Monory ou Peter Klasen. En 2013, l’ancien directeur du musée d’Orsay, Serge Lemoine, y a également organisé une exposition sur l’art cinétique où nous avons pu montrer des œuvres d’Horacio Garcia-Rossi, Jesús Rafael Soto ou Carlos Cruz-Diez. 

 

Quelle place occupe votre œuvre dans cette collection ?

P. S. : Une place énorme ! Trois salles retracent mon parcours : la première est consacrée à mes œuvres figuratives des années 1962-1964, la seconde est dédiée aux années 1970 avec l’empreinte et le pneu, et la troisième présente mon travail des années 1980, centré sur la couleur. 

 

Quelles sont les expositions prévues dans les prochains mois ?

P. S. : Nous avons plusieurs expositions prévues, mais le contexte sanitaire ne nous permet pas de fixer de dates exactes. Actuellement, la Fondation n’ouvre que les week-ends et pourrait bien fermer au public. Nous exposons donc pour le moment uniquement les œuvres de la collection, avec des roulements réguliers. Toujours est-il que nous préparons avec la Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, qui me représente depuis six ans, une troisième exposition dédiée à mon travail et prévue début 2022.  

 

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