Convention du Symev 2025 : ce qu’il faut retenir du rendez-vous annuel des commissaires-priseurs
Le 19 novembre s’est tenue à l’Automobile Club de France (Paris VIe) la Convention nationale des commissaires-priseurs, organisée chaque année par le Syndicat National des Maisons de Ventes Volontaires (Symev). À cette occasion, trois tables rondes ont été organisées successivement. La première a permis de faire le point sur le contexte économique des enchères, en France comme dans le monde ; la suivante s’est penchée sur la question complexe de la valorisation des maisons de ventes, puis un dernier échange a mis en perspective les potentielles intégrations de l’Intelligence artificielle (IA) dans les activités des commissaires-priseurs.
Après un discours introductif de Jean-Pierre Osenat, président du Symev, Philippe Charpentier, président du Comité Professionnel des Galeries d’Art, et Cyrille Froissart, président du Syndicat français des experts professionnels en œuvres d’art, ont dénoncé l’inscription de deux amendements dans le projet de loi de finances 2026, le 31 octobre lors d’un vote à l’Assemblée Nationale. Le premier prévoit de taxer la fortune improductive à hauteur d’1 % à partir de 2 millions d’euros, en incluant les œuvres d’art aux côtés des bitcoins, des yachts ou encore des lingots. Le second compte surimposer de 20 % le patrimoine des holdings, dont les œuvres et objets d’art font parfois partie. (Ndlr. La partie recettes du projet de loi de finances ayant été rejetée depuis par l’Assemblée nationale, c’est le budget initial proposé par le gouvernement, donc sans ces deux amendements, qui a finalement été soumis aux sénateurs.)

Discours d’ouverture. Jean-Pierre Osenat, président du Symev.
PLF 2026 : des conséquences économiques néfastes pour le marché de l’art français
Philippe Charpentier a invité les commissaires-priseurs à suivre l’exemple de la pétition signée par 2 000 artistes contre ces mesures. « Alors que le marché mondial est en récession, le marché français et la place de Paris gagnent du terrain. Et pourtant, au même moment, est renié au parlement l’exception culturelle française. Cela fait peser un risque existentiel sur la création et sur le patrimoine, j’en appelle donc à votre solidarité et à votre soutien pour agir. » Cyrille Froissart a ensuite abondé dans son sens : « La profession est désormais engagée dans une intense course d’influence en vue du vote au Sénat, puis de la deuxième lecture à l’Assemblée, afin d’obtenir des contre-amendements excluant les œuvres d’art du dispositif. Car un pays qui combat sa culture est un pays qui n’a pas d’avenir. »
Au-delà de la dimension symbolique, ce sont bien les conséquences économiques qui seraient néfastes pour le secteur, provoquant notamment le départ des collectionneurs, la diminution des acquisitions et la délocalisation des ventes. Les deux professionnels ont par ailleurs rappelé l’impact délétère que les mesures non libérales du Brexit ont eu sur la place de Londres.

Discours d’ouverture. [De gauche à droite] Cyrille Froissart, président du Syndicat français des experts professionnels en œuvres d’art, Philippe Charpentier, président du Comité Professionnel des Galeries d’Art et Jean-Pierre Osenat, président du Symev.
La France, un marché toujours en progression
C’est après cet appel à une réponse collective qu’a débuté la table ronde sur l’économie des enchères. En ce qui concerne la tendance globale, la France poursuit sa courbe ascendante avec en 2024 une augmentation de 8 % des montants adjugés par rapport à 2023, franchissant la barre symbolique des 5 milliards d’euros (source : rapport du CMV 2025). Néanmoins, cet état de forme ne va pas sans de nouveaux défis, et l’un de ceux qui a été particulièrement souligné est le creusement de l’écart de performance entre les biens à valeur modérée, qui peinent à atteindre leur estimation basse, et ceux de grande valeur qui, à l’inverse, surperforment régulièrement.
Des secteurs tirent néanmoins leur épingle du jeu, comme les ventes d’art ancien, de chevaux (+2,6 % par rapport à 2023), et de véhicules d’occasion (+19 %). Aux yeux de Guillaume Arnauné, dirigeant d’Enchères VO : « cette progression s’explique paradoxalement par la morosité des concessionnaires, qui voient dans les ventes aux enchères un moyen de fluidifier les transactions et de s’adresser à des clients internationaux. Il faut ajouter que l’inflation des prix des véhicules a eu tendance à gonfler le chiffre d’affaires. »

Table ronde sur L’économie des enchères. [De gauche à droite] Léopold Vassy, journaliste et modérateur de la table ronde, Guillaume Arnauné, commissaire-priseur, directeur général d’Enchère VO, Jean Minguet, directeur du département d’économétrie d’Artprice, Nathalie Moureau, professeur en sciences économiques à l’Université Paul Valéry de Montpellier et Pierre Taugourdeau, secrétaire générale du CMV.
Un marché mondial morose
Cette progression range la France parmi les bons élèves d’un secteur en perte de vitesse au niveau mondial, avec, par exemple, une baisse de 33 % des produits de ventes d’art en 2024. Jean Minguet, directeur du département d’économétrie chez Artprice a illustré cette contraction du marché en évoquant un tableau de Georg Baselitz adjugé 880 000 $ en 2022 à Hong Kong, puis revendu dans la même ville en septembre 2024 pour 375 000 $.
Par conséquent, de nombreuses maisons de vente, les anglo-saxonnes en particulier, ont réajusté leurs stratégies. Elles ont, par exemple, adopté une attitude prudente sur les estimations et augmenté le nombre de garanties. « Certaines d’entre elles ont fait des choix innovants, note Nathalie Moureau, professeure en sciences économiques spécialisée sur le marché de l’art à l’Université Paul Valéry de Montpellier. La maison Phillips Auction a notamment testé l’enchère prioritaire, à savoir une baisse de 4 % des frais de vente pour l’acquéreur à deux conditions : d’une part, que le prix de vente ait atteint la barre du million de dollars ; d’autre part, que l’acquéreur ait enchéri au moins deux jours avant le lancement des enchères avec un prix égal ou supérieur à l’estimation basse. »
Est-ce que cette période de disette est sur le point de prendre fin ? C’est en tout cas l’avis de Pierre Taugourdeau, secrétaire général du Conseil des maisons de vente (CMV). Les récentes bonnes performances, avec 2,2 milliards de lots vendus en novembre par Christie’s, Sotheby’s et Philips à New York, dont un portrait par Gustav Klimt adjugé 236,4 millions de dollars, soit la deuxième œuvre la plus chère jamais vendue aux enchères, et un tableau de Frida Khalo vendu 54,66 millions de dollars, le plus cher réalisé par une artiste femme, sont des signaux indubitablement positifs.

Table ronde sur La valorisation d’une maison de vente. [De gauche à droite] Olivier Juramie, directeur général de Nexia S&A, Arnaud Cornette de Saint Cyr, commissaire-priseur et président de Bonhams Cornette de Saint Cyr, Marie Mantrant, commissaire-priseur chez Salorges Enchères, Philippe Lannon, commissaire-priseur chez Thierry-Lannon & Associés et Nathalie Mangeot, commissaire-priseur chez Millon Auction Group et modératrice de la table ronde.
Quelle valeur donner à une maison de ventes ?
La deuxième table ronde proposait à quatre intervenants de répondre à la question suivante : comment valoriser une maison de ventes ? Olivier Juramie, directeur général de Nexia S&A, cabinet indépendant d’audit et d’expertise comptable, a rappelé les critères essentiels pour procéder à l’analyse économique d’une maison : le portefeuille de ventes, ses marges, ses taux de vente, mais aussi sa réputation, son potentiel de croissance et sa spécialisation. À ceux-ci s’ajoutent les actifs patrimoniaux : hôtel des ventes, site internet, localisation. Néanmoins, ces mesures de performances constituent avant tout une base de négociations comme l’a rappelé le commissaire-priseur Philippe Lannon.
Arnaud Cornette de Saint Cyr, qui a cédé la maison de ventes éponyme à Bonhams en 2022, a fait part de son expérience, mettant l’accent sur l’importance des conseillers financiers pour accompagner les négociations et assurer une transition sans accroc. Si cette étape est réussie, cela peut devenir un levier rapide de croissance économique tout en assurant une stabilité des équipes. De son côté, la commissaire-priseur Marie Montrant qui, des années après avoir appris le métier chez Salorges Enchères (situé à Nantes et La Baule), a racheté les parts de son prédécesseur, a également témoigné : « Il a fallu que je gère les attentes de la clientèle et celles du personnel, tout en imprimant de nouvelles valeurs. Ce n’était pas une mince affaire. »

Table ronde sur l’IA au service des commissaires-priseurs. [De gauche à droite] Antoine de Rochefort, directeur général délégué de Drouot Digital, Romain Chaumais, directeur général et co-fondateur d’Allmates.ai, Frédéric Lapeyre, président du directoire d’Interencheres et Grégoire Veyres, commissaire-priseur et fondateur de Start. Table ronde modérée par Vincent Pestel-Debord, commissaire-priseur.
L’IA au service des commissaires-priseurs
En préambule de la dernière conférence, consacrée à l’Intelligence Artificielle (IA), le premier intervenant Romain Chaumais, directeur général et cofondateur d’Allmates.IA, a suggéré de penser l’IA « non pas comme un outil mais bien comme un collaborateur à part entière. » Considérée ainsi, l’IA peut intégrer des équipes avec un rôle précis (data analyst, creative designer, rédacteur…) offrant de nombreux moyens pour des maisons de vente de se développer sans procéder nécessairement à des phases de recrutement. Antoine de Rochefort, directeur général de Drouot Digital, a quant à lui évoqué les atouts d’un outil de recommandation qui permet de « maximiser le nombre de matchs » entre les lots et les acheteurs, tandis que le commissaire-priseur Grégoire Veyres a présenté son application « Start » qui reconnaît automatiquement à partir d’une photo l’objet ciblé et pré-remplit les champs catégorie et description. Une solution qui fait la promesse d’accélérer drastiquement les inventaires.
Les applications concrètes de l’IA
Cette accélération sans précédent est l’une des singularités qui permet à l’IA d’intégrer « le club des grandes révolutions de l’histoire », a ensuite souligné le président du directoire d’Interencheres, Frédéric Lapeyre, rappelant qu’ »Internet a mis dix ans pour toucher cent millions d’usagers ; le smartphone six ans, ChatGPT quelques mois. » Pour Frédéric Lapeyre, la question n’est dès lors plus « est-ce que l’IA va arriver dans nos métiers, mais quel commissaire-priseur je veux être dans un monde où l’IA est déjà là ? », positionnant Interencheres en partenaire technologique privilégié. « Chez Interencheres, nous constituons une boîte à outils complète pour aider les commissaires-priseurs à être plus efficaces et plus compétitifs. »
En guise d’exemple, Frédéric Lapeyre est revenu sur l’atout que constitue la base d’adjudications d’Interencheres pour perfectionner la reconnaissance d’objets et œuvres photographiés : « J’ai demandé à un module d’IA d’estimer une bague en lui envoyant une simple photo, il m’a donné une estimation comprise entre 1 500 et 2 500 euros. J’ai ensuite effectué la même demande, mais avec l’IA enrichie par la base d’adjudications d’Interencheres. L’estimation n’était plus du tout la même : nous sommes passés de 1500-2500 à 700-1 000 euros. Le commissaire-priseur l’avait quant à lui estimée 600-800 euros, et elle a été adjugée 400 euros ! Plus l’IA voit de lots, plus elle devient bonne, et la base d’adjudications d’Interencheres est son plus grand musée d’apprentissage. » Ainsi nourrie, l’IA devient un formidable instrument qui « enrichit la boîte à outils des commissaires-priseurs. »
Aide à la saisie et à l’estimation, outils de mise en conformité, modules de recherche intelligents ou suggestions de scénarios de vente (une vente de vins triés par millésime, des bijoux triés par pierres, des vinyles par styles de musique…), Frédéric Lapeyre a évoqué, cas concrets à l’appui, les nombreuses opportunités que l’IA peut offrir aux commissaires-priseurs, avant de rappeler que si elle place l’humain dans les meilleures conditions, ce n’est jamais pour se substituer à lui. « L’IA est une boîte bien pleine, mais elle n’est rien sans une tête bien faite : à la fin de la journée, c’est le commissaire-priseur qui tient le marteau, a conclu le président du directoire d’Interencheres. Le véritable intérêt de l’IA est ainsi de vous permettre de vous recentrer sur ce que la technologie ne remplace pas : votre expertise, votre jugement… et votre relation aux personnes. »
En clôture de cette journée, Jean-Pierre Osenat et Édouard de Lamaze, président du CMV, ont rappelé qu’ils partageaient la même vision de l’avenir de la profession, en évoquant la création prochaine d’un institut de formation paritaire entre le CMV et le Symev.
Crédit photos © Francesca Avanzinelli
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