Pendant cinq ans, l’anthropologue Pia Torregrossa a suivi les acteurs des salles de ventes de Saint-Étienne, Lyon et Paris, du rendez-vous d’estimation au coup de marteau. Elle en tire Vivre les enchères. Raison et passion pour l’art et les objets de collection (éditions de la MSH, 2026), une enquête ethnographique qui donne à voir les codes, les hiérarchies et les savoirs cachés d’un monde peu connu du plus grand nombre.
En bonne anthropologue, c’est sur le terrain que Pia Torregrossa a cherché à comprendre le fonctionnement de la planète enchères. Une démarche qui demande de savoir où se placer, et les meilleurs endroits ne sont pas toujours ceux vers lesquels l’envie de rester discret nous dirige : « Pour ma première vente avec ma casquette d’anthropologue, j’ai voulu observer tous les acteurs de la salle et j’ai cru que le fond était le meilleur poste, celui où l’on se fait oublier et où les gens participent à la vente comme à leur habitude. C’était faux, bien sûr, car à l’arrière se tenaient surtout des professionnels, et notamment des brocanteurs qui ne m’avaient jamais vue, sûrement soucieux de ne pas savoir qui je pouvais bien être. »
La chercheuse rend d’ailleurs compte de ces moments d’immersion dès l’introduction, en retranscrivant mot pour mot les échanges entre le commissaire-priseur et les enchérisseurs autour d’un lot d’une vente « Arts d’Asie » à Paris, mais aussi à travers un court récit qui met en lumière les interactions humaines jalonnant une vacation, et dont voici un extrait : « Le commissaire-priseur descend saluer sa dernière spectatrice, qui s’acquitte du paiement de ses achats. Et tandis qu’il la conduit vers la sortie, clercs, comptables et commis rangent la salle dans des crissements métalliques desquels s’échappent quelques éclats de rire ».
Brocanteurs et collectionneurs : des regards singuliers sur les objets
À force d’assister à des ventes, Pia Torregrossa en comprend le fonctionnement et engage la discussion avec les habitués. Elle constitue ainsi, petit à petit, une galerie de personnages portant des regards singuliers sur les lots et sur cette façon de les vendre, « qui va bien au-delà de la simple transaction ». Victor, brocanteur et antiquaire, accorde par exemple au toucher une grande importance pour évaluer l’authenticité d’un objet : «Victor, qui n’est pas le seul dans ce cas, m’a expliqué que la sensation lui suffisait parfois. Il appelle cela le « goût de l’ivoire », cette sensation tactile sur les dents qui lui certifie qu’il a bien affaire à de l’ivoire. » Maurice, de son côté, collectionneur d’instruments de musique, « se sent investi d’une mission de sauvegarde du patrimoine, et tout spécialement des instruments populaires. Il considère que s’il n’achète pas ces instruments, personne ne le fera et ils seront détruits, alors que lui les conservera et les exposera. »
Le temps des enchères, entre torpeur et accélération
De ces différentes ventes, l’anthropologue a également retenu le caractère protéiforme du temps des enchères. Cyclique et lent, d’abord, car rythmé par la succession des lots sur parfois plusieurs heures, jusqu’à provoquer une certaine torpeur : « Les ventes sont parfois très longues, et il faut rester une après-midi entière pour attendre son lot. Tout un calcul s’organise alors autour des numéros de lot, qui servent à se repérer et finissent par se substituer à notre façon de mesurer le temps, d’où cette sensation d’étirement. Ce temps long peut devenir ronronnant : on présente le lot, l’enchère monte, le marteau tombe, et cela recommence. Si bien que Thomas, collectionneur amateur, m’a confié mettre des ventes sur son ordinateur en fond sonore parce que cela l’aidait à s’endormir ! » Mais régulièrement, cette langueur est brisée par des moments haletants et courts où tout s’accélère, notamment lors de batailles d’enchères. « C’est aussi cette dualité, ce paradoxe, qui fait la singularité de cette pratique. »

Vivre les enchères. Raison et passion pour l'art et les objets de collection, de Pia Torregrossa, préfacé par Monique Jeudy-Ballini, avril 2026, aux Éditions de la Maison des sciences de l'homme (collection « Ethnologie de la France et des mondes contemporains »). 260 pages, 24,00 €.