Ce panneau peint par Jean Bellegambe au début du XVIe siècle serait le revers d’une œuvre conservée au Metropolitan Museum of Art de New York.
Les commissaires-priseurs en herbe, dont l’Association Nationale des Elèves Commissaires-Priseurs (ANECP) assure la cohésion, proposent aux lecteurs du Magazine des enchères de revivre en direct des travaux d’expertise menés à quatre mains dans les coulisses des salles des ventes. Aujourd’hui, Flavie Raphaël, élève commissaire-priseur chez Mercier, se prête à l’exercice. Sous le regard du commissaire-priseur Patrick Deguines, elle décrypte pour nous un panneau peint par Jean Bellegambe au début du XVIe siècle.
Première impression ?
Flavie Raphaël : Nous avons retrouvé ce panneau dans une maison encombrée et poussiéreuse, derrière un amas d’objets. Bien qu’il ne soit pas très grand (68 cm de hauteur), la forme caractéristique de ce volet de retable a attiré notre attention. S’est alors révélé à nous un saint évêque, reconnaissable à sa mitre et à sa crosse, debout, dans une attitude de bénédiction ou d’intercession. À ses pieds, un orant est agenouillé en prière.
Patrick Deguines : L’écriture picturale m’a très vite parlé : la maîtrise de la lumière, les drapés anguleux, le rendu des matières, la gravité des figures m’ont rappelé la peinture régionale du tout début du XVIe siècle, celle des maîtres de la peinture flamande.

Une signature, une origine ?
Flavie Raphaël : Le panneau ne porte pas de signature, ce qui n’est pas surprenant. À cette époque, les œuvres étaient généralement réalisées en atelier et rarement signées. Mais les différents traits stylistiques de cette œuvre sont suffisamment caractéristiques pour orienter les recherches qui ont été menées par le cabinet de peintures anciennes Turquin à Paris.
Patrick Deguines : Il est possible de se familiariser avec la manière de Jean Bellegambe au musée de la Chartreuse de Douai où plusieurs de ses œuvres sont conservées. Peintre actif entre environ 1470 et 1534, il est l’un des principaux maîtres de la peinture flamande de cette génération. Plusieurs indices convergent vers un panneau issu de son atelier douaisien, réalisé au début du XVIe siècle, une découverte assez inédite.

Un mouvement artistique ?
Flavie Raphaël : Jean Bellegambe s’inscrit dans l’histoire des primitifs flamands, à la croisée du gothique tardif et des premiers apports de la Renaissance italienne. Actif toute sa carrière à Douai, alors ville du comté de Flandre, il développe une peinture qui conjugue ces différentes influences.
Patrick Deguines : Notre panneau s’inscrit dans cette même veine : une peinture religieuse du Nord, encore marquée par l’art gothique mais déjà attentive à la construction spatiale et au rendu des volumes. Il est notamment l’auteur du Polyptyque d’Anchin, aujourd’hui conservé au musée de la Chartreuse de Douai.

Une datation, une hypothèse de reconstitution ?
Flavie Raphaël : C’est là qu’a commencé le travail d’enquête. La forme de ce panneau est caractéristique des volets latéraux de triptyques, dont l’usage voulait qu’une fois fermés, ils révèlent au revers une œuvre à l’imitation d’un décor sculpté. Cette configuration implique qu’à l’origine, notre panneau avait un verso peint, aujourd’hui séparé de sa face principale. Or, un panneau de mêmes proportions et de mêmes dimensions, représentant le portrait de Charles de Saint-Radegonde, dit Charles Coguin, abbé d’Anchin, peint par Bellegambe et daté vers 1511-1520, est aujourd’hui conservé au Metropolitan Museum of Art de New York (inv. 32.100.125). Tout laisse penser que ce panneau du Metropolitan constitue le revers peint de notre volet.
Patrick Deguines : L’historien de l’art Charles Sterling avait d’ailleurs rapproché le panneau conservé au Metropolitan d’une Sainte Barbe peinte, comme notre panneau, en trompe-l’œil. Vendue chez Christie’s le 24 juin 2004, celle-ci a été acquise en 2011 par le musée de la Chartreuse de Douai. Cette Sainte Barbe serait ainsi le pendant de notre panneau : elle est de même largeur que celui-ci, mais légèrement plus haute (87 cm contre nos 68 cm). Notre volet a été raccourci d’une vingtaine de centimètres dans sa partie supérieure, très probablement pour en ôter un blason. Cette coupe est intervenue relativement tôt : dans son ouvrage Vie et l’œuvre de Jean Bellegambe, publié en 1890, l’historien Dehaisnes décrit déjà le panneau du Metropolitan, alors chez l’antiquaire parisien Arthur Forgeais, spécialiste de la Haute Époque, comme « scié d’un volet en chêne dont l’autre face était sans doute peinte aussi ».
Une estimation ?
Flavie Raphaël : Un panneau inédit de Jean Bellegambe, d’autant plus identifiable comme le revers d’une œuvre conservée au Metropolitan Museum of Art et le pendant d’une autre conservée au musée de la Chartreuse de Douai, constitue une découverte rare sur le marché. Les tableaux de primitifs flamands de qualité du tout début du XVIe siècle en main privée avec une attribution incontestable sont peu nombreux à circuler. À ce jour, une vingtaine d’œuvres de cet artiste sont connues, dont la plupart sont conservées dans des collections muséales.
Patrick Deguines : Cette découverte est susceptible d’intéresser aussi bien les musées européens et américains que les collectionneurs spécialisés dans la peinture des primitifs flamands et de l’école du Nord. Il sera présenté dans la Grande vente cataloguée d’art classique du 11 octobre prochain chez Mercier & Cie à Lille avec une estimation comprise entre 40 000 et 60 000 euros.