Une collection impressionnante retraçant l’histoire de la photo aux enchères à Paris

02/06/2026

Opticien de métier, collectionneur par passion, Jean-Marie Pradès (1946-2019) a consacré plus de quarante ans à réunir l’une des plus remarquables collections d’appareils photographiques anciens. Sept ans après sa disparition, sa femme et sa fille confient la dispersion de sa collection à la maison Artus Enchères : 907 lots seront présentés les 8 et 9 juin à l’Atelier Richelieu à Paris, sous le marteau des commissaires-priseurs Catherine Allemand et Estelle Nguyen-Hong, avec le concours de l’experte Isabelle Cazeils.

« C’est l’une des plus belles collections que j’aie vues depuis le début de ma carrière », confie d’emblée Isabelle Cazeils, experte en photographie et appareils photographiques des XIXe et XXe siècles. Une appréciation que partage la commissaire-priseur Estelle Nguyen-Hong, qui y voit « une extension du cabinet de curiosités », tant l’ensemble mêle science, technique, histoire et émerveillement.

L’opticien qui s’était fait conservateur

Le profil du collectionneur n’est pas anodin. « Il était opticien, et ce n’est pas un hasard, observe Estelle Nguyen-Hong. À une certaine époque, beaucoup d’amateurs d’appareils photographiques exerçaient des métiers liés à l’optique. » Quarante années durant, Jean-Marie Pradès écume brocantes, vide-greniers, ventes aux enchères et boutiques spécialisées, en France comme à l’étranger, traquant la pièce rare autant que le document oublié. À cette quête s’ajoute un savoir-faire de praticien : « C’était un homme de savoir autant que de pratique, rappellent sa veuve et sa fille dans l’avant-propos du catalogue. Il savait redonner vie aux objets, les comprendre, les restaurer avec précision et en transmettre toute la richesse. »

La singularité de la collection tient d’abord à son état de conservation, exceptionnel pour des objets aussi anciens et aussi fragiles. « C’est très rare, insiste Isabelle Cazeils. Cette collection a été admirablement conservée. Il avait aménagé chez lui une véritable salle de musée, où l’on pouvait s’installer, s’asseoir et admirer les pièces : vitrines, tables, chaises, tout y était. » Au dernier étage de sa maison, ce sanctuaire privé recevait les visiteurs avec une générosité qui a marqué les deux femmes. « C’était quelqu’un qui partageait très volontiers son savoir, se souvient Estelle Nguyen-Hong. Très cordial, très généreux. Des portes ouvertes pour tout le monde : j’y ai rencontré sa femme et sa fille. »

Deux lettres rares des pionniers Daguerre et Niépce

Le cœur historique de la vente réside dans un ensemble de documents inédits qui font remonter le visiteur aux origines mêmes de la photographie. Au premier rang, une lettre autographe de Louis Jacques Mandé Daguerre, datée de 1839, dans laquelle l’inventeur invite le duc de Nemours à venir découvrir son « modeste laboratoire » et le « grand nombre d’épreuves » qui y sont réunies. Le courrier précède le rapport de François Arago devant la Chambre des députés et l’Académie des sciences, qui révélera officiellement le procédé au monde quelques mois plus tard. « C’est grâce à Daguerre que la photographie a été divulguée en France, à Paris, rappelle Isabelle Cazeils. Il propose de soumettre sa découverte par l’entremise du duc de Nemours, et Arago valide. » Pour la commissaire-priseur, la pièce dépasse le simple marché des collectionneurs : « Dans l’histoire de la photographie, c’est quelque chose de très rare. On peut imaginer une acquisition de musée. »

Lettre autographe de Louis Jacques Mandé Daguerre, 1839. Certificat d’authenticité daté de 1995. Format environ 23,5 x 19 cm. Cachet rouge « Collection Jacques Roquencourt ». Estimation : 10 000 – 20 000 euros.

À ses côtés figure une lettre attribuée à Joseph Nicéphore Niépce, datée de 1821, adressée à son cousin. Sous prétexte de régler le versement des intérêts d’un prêt, l’inventeur y livre de précieuses indications sur le pyréolophore, le « moteur à explosion » que mettent au point les frères Niépce, et sur les difficultés rencontrées par son frère Claude, parti en Angleterre. Un témoignage rare de la correspondance familiale qui accompagna les premières recherches héliographiques. « En tant qu’historienne de la photographie, c’est tout simplement incroyable, s’enthousiasme Isabelle Cazeils. Ce sont des pièces de collection au sens le plus fort du terme. »

Lettre attribuée à Joseph Nicéphore Niépce, datée de 1821. Format environ 21 x 16 cm. Estimation : 5 000 – 10 000 euros.

Les chambres des premiers temps

La vente déploie ensuite un panorama saisissant des premières chambres photographiques, celles des opticiens-fabricants qui, au lendemain de l’annonce de 1839, rivalisèrent d’ingéniosité pour rendre le daguerréotype plus maniable. La pièce maîtresse, et l’estimation la plus haute de la vente, est une chambre daguerrienne conçue par Marc-Antoine Gaudin et fabriquée par Lerebours à Paris. Plus compacte que l’appareil de Giroux vendu sous les instructions de Daguerre, elle livrait une image ronde de 7,2 cm et se présentait dans un coffret en bois faisant aussi office de laboratoire de voyage, avec fioles et produits.

Chambre photographique daguerrienne, conçue par Marc-Antoine Gaudin, fabriquée par Lerebours, Paris, circa 1841. Vendue avec ses fioles et produits. Format coffret environ 26 x 23 x 24 cm. Estimation : 15 000 – 30 000 euros.

Suivent deux autres jalons : une chambre de Pierre-Ambroise Richebourg, opticien et photographe formé chez Vincent Chevalier, et une chambre à tiroir de Charles Chevalier, figure tutélaire de l’optique parisienne du Quai de l’Horloge. Plus loin dans le temps, la quête de la couleur trouve son expression dans les appareils de Louis Ducos du Hauron, pionnier de la trichromie, dont un mélanochromoscope figure parmi les lots phares de la section.

Appareil Le Mélanochromoscope L. Ducos du Hauron, appareil pour la photographie des couleurs, objectif Hermagis, circa 1900. Estimation : 10 000 – 15 000 euros.

L’art du camouflage : les appareils espions

C’est sans doute la section la plus spectaculaire de la vente, et celle qui suscite le plus d’émerveillement. « L’appareil photo espion, ce sont des choses qu’on voit peu, ou plus du tout aujourd’hui », souligne Estelle Nguyen-Hong. À la fin du XIXe siècle, la photographie clandestine devient une véritable mode et les fabricants déploient des trésors d’imagination pour dissimuler l’objectif au sein d’objets du quotidien. Le plus célèbre est le Photo-Cravate, fruit de l’imagination débordante des frères Bloch : l’objectif se cache derrière un faux bijou en forme de fer à cheval simulant une épingle de cravate, tandis que le déclencheur, une poire dissimulée dans le veston, permet de réaliser six clichés sans éveiller le moindre soupçon. La panoplie de l’espion compte également des appareils camouflés en jumelles, en canne, ou portés sous le veston, à l’image des « plastrons » dont l’objectif passait par une boutonnière.

Appareil photographique de type espion Photo-Cravate, inventé par Edmond Bloch et fabriqué par Charles Dessoudeix, objectif 16/25 mm, circa 1890. Livré avec trois cravates de motifs différents. Estimation : 5 000 – 10 000 euros.

Avant le cinéma, la lumière et le mouvement

La collection ne se limite pas à l’appareil photographique. Fidèle à sa passion pour l’histoire des images, Jean-Marie Pradès a réuni un remarquable ensemble d’objets de pré-cinéma et d’optique de divertissement, qui racontent comment le XIXe siècle apprit à projeter et à animer l’image. Lanternes magiques de la maison Lapierre ou de Louis Aubert, polyoramas reproduisant en miniature le célèbre Diorama de Daguerre, zograscopes, kaléidoscopes ; autant de pièces qui séduiront aussi les amateurs non spécialistes.

Avec ses vues, une bougie et son trépied, Praxinoscope standard. Estimation : 500 – 800 euros. 

Les objets fondateurs du dessin animé y côtoient les appareils savants : phénakistiscopes, zootropes des années 1830 et, pièce emblématique, le praxinoscope d’Émile Reynaud, breveté le 30 août 1877, qui perfectionnait les principes de Plateau et de Horner.

« On peut avoir envie d’acheter une lanterne magique sans être collectionneur, note Estelle Nguyen-Hong. Ce sont de très beaux objets de vitrine. » Avec un prix moyen autour de 500 euros, l’événement s’adresse à toutes les bourses.

Lanterne Magique « Tour Eiffel » Louis Aubert, avec une bougie, de couleur doré et rouge, hauteur environ 27 cm, en l’état. Estimation : 3 000 – 5 000 euros.

Un marché des appareils photos en pleine effervescence

Au-delà des pièces d’exception, cette dispersion intervient dans un contexte porteur. « Le marché français des appareils photographiques se porte très bien, analyse Isabelle Cazeils. Il a beaucoup évolué depuis quinze ou vingt ans, et il s’est ouvert au monde entier. » L’experte décrit une clientèle d’une grande diversité, « du Parisien de vingt ans qui veut apprendre à utiliser une pellicule, à l’individu plus âgé qui collectionne dans sa province ». De fait, on observe « une vraie passion du retour à l’appareil », argentique comme ancien.

Cet engouement dépasse largement nos frontières. « Il y a de très belles ventes en Allemagne, à Hong Kong, à Vienne, énumère Isabelle Cazeils. Les clients viennent du monde entier. » Estelle Nguyen-Hong confirme un intérêt international réparti de façon homogène entre « les États-Unis, la Chine, l’Allemagne et la France », et rappelle combien ces collections scientifiques fascinent un large public.

Reste un phénomène nouveau, que l’experte suit de près : l’influence des réseaux sociaux sur la cote des appareils. « Certains modèles ne valaient plus rien il y a encore un an, et il suffit qu’un influenceur en présente un en ligne pour qu’il s’arrache ensuite aux enchères, observe-t-elle. Je suis beaucoup les réseaux. » Une volatilité qui ajoute du piquant à une vente déjà riche en surprises.

Les amateurs pourront prolonger leur exploration au-delà des allées de l’Atelier Richelieu : la traditionnelle Foire internationale de la photo de Bièvres se tient le premier week-end de juin, en marge de la vente.

Enchérir | Suivez la vente Histoire de la photographie. Collection d’une vie les 8 et 9 juin en live sur interencheres.com

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