Le 22 avril 2021 | Mis à jour le 22 avril 2021

Comment détecter une restauration abusive sur un meuble ancien ?

par Jacques Dubarry de Lassale

Le temps a un impact non négligeable sur la qualité et l’aspect des meubles et objets d’art, tant et si bien que ces derniers font fréquemment l’objet de restaurations, propres à leur redonner leur éclat d’origine. Néanmoins, une restauration maladroite peut engendrer des erreurs d’appréciation, et parfois les faussaires dissimulent volontairement certaines interventions dans le but de tromper l’acheteur. Il apparaît ainsi capital d’éduquer son œil de manière à repérer les restaurations abusives et maquillées. Jacques Dubarry de Lassale nous livre ses techniques et secrets à travers l’analyse d’une table entièrement restaurée.

 

Cette table laquée à dessus cuir, de bon aspect et généralement recherchée par les amateurs d’antiquités provençales, renferme une riche histoire. Trouvée dans un très mauvais état et démunie de son tiroir d’origine, la table a retrouvé son lustre d’antan par les soins d’un habile maquilleur (photos 1 et 2).

 

[Photo 1] La table avant restauration. [Photo 2] La table après restauration et maquillage, entièrement laquée et patinée.

La démarche du faussaire

Cette table avait perdu son tiroir d’origine. Or, il est pratiquement impossible de fabriquer intégralement un tiroir d’aspect ancien. En effet, si le bois est neuf, cela se remarque immédiatement, et si le tiroir est fabriqué avec du vieux bois, il y a trop de coupes de bois à faire sans que des galeries de vers n’apparaissent. Par ailleurs, l’usure fonctionnelle du coulissage du tiroir est très difficile à imiter. C’est pour cela que, généralement, un faussaire obtiendra de meilleurs résultats en partant d’un tiroir authentique et en construisant une table autour. Dans le cas de notre table, le faussaire a choisi l’option de boucher l’orifice du tiroir dans la ceinture (photo 3) et faire disparaître des masses de pieds l’emplacement des mortaises de fixation des coulisseaux du tiroir (photo 4).

 

[Photo 3] L’emplacement du tiroir dans la ceinture est bouché par une planche de noyer. [Photo 4] Les masses des pieds ont été remplacées tout en conservant la surface extérieure du bois. Cela a permis de cacher les mortaises de fixation des coulisseaux du tiroir.

L’état initial des bois

L’état général de cette table avant restauration était très mauvais. Le bois était très attaqué par les vrillettes, et l’on notait de nombreuses fractures et manques, des bouts de pieds absents (photo 5), des masses de pieds éclatées (photo 6), ainsi qu’un plateau manifestement irrécupérable (photo 7).

[Photo 5] Les bois étaient en mauvais état et les bouts de pieds avaient perdu leur sabot. [Photo 6] Les assemblages des traverses de côté étaient éclatés. [Photo 7] Le dessus du plateau était irrécupérable pour une finition cirée.

Les interventions sur bois menées par le faussaire

Pour supprimer l’orifice du tiroir sur la traverse frontale, on a donc complété la traverse avec une planche dont une face présentait des traces anciennes de sciage à la main. Cette planche a été fixée entre le plateau et la traverse, soutenant le tiroir, qui a été conservée (photo 8). Les quatre masses de pieds ont été changées tout en conservant la face extérieure du bois patiné (photo 9). Le bois employé est un vieux chêne dont on a conservé la croûte pour la face apparente, permettant de faire disparaître toutes les traces de mortaise et de fixation de coulisseau. Cette manière de procéder crée l’illusion en présentant sous la ceinture des bois avec une patine ancienne.

 

[Photo 8] Vue intérieure de la ceinture. La traverse qui supportait le tiroir a été complétée par une planche ancienne à sciage à la main, on aperçoit néanmoins le collage des deux pièces. [Photo 9] On aperçoit sur cette photo la coupe du pied pour remplacer les masses de bois.

Le faussaire a également chevillé la ceinture sur les pieds, en prenant bien soin de ne pas faire déboucher les chevilles à l’intérieur de celle-ci. En effet, il est bien connu qu’un orifice de sortie de cheville ne peut pas se maquiller, le trou apparaîtrait trop récent et la cheville neuve. Or, il faut savoir que dans tous les pieds de table ou de sièges chevillés, les chevilles doivent déboucher à l’intérieur de la ceinture. De plus, les chevilles n’ont pas été totalement enfoncées pour mieux imiter un montage ancien (photo 10). Le dessus du plateau, compte tenu de son état, a été doublé d’un contreplaqué de deux millimètres avant la pose d’un cuir. Une petite ceinture de bois à recouvrement a été clouée sur le pourtour du plateau et maquille l’ensemble (photo 10).

 

[Photo 10] Les chevilles de fixation des traverses de ceinture dans le piètement n’ont pas été totalement enfoncées pour laisser croire à un montage ancien.

Le maquillage final

Il ne restait plus qu’à régler le problème de la finition. Il était impossible d’envisager une finition cirée compte tenu de l’état de dégradation des bois et du nombre de pièces rajoutées, sans même évoquer les bouchages à la résine de polyester (photos 11 et 12). Le faus­saire a donc préféré laquer l’ensemble en utilisant la méthode traditionnelle : blanc de Meudon et colle de peau, additionnés de colorants – oxyde noir et oxyde vert – avec un rechampis de la moulure ronde bordant le tour inférieur de la ceinture et le piètement (photos 10 et 13). Enfin, un maquillage de salissure artificielle a été réalisé avec du bitume de Judée.

 

[Photo 11] Bouchage des lacunes à la résine de polyester. [Photo 12] Restaurations sur les pieds. [Photo 13] Bout de pied restauré laqué et rechampi.

Les conclusions de l’examen critique

Un examen attentif du meuble permet cependant de déceler rapidement la fraude. Tout d’abord, une observation critique à distance permet de voir une hauteur de ceinture trop importante pour une table dénuée de tiroir. Ensuite, l’examen de l’intérieur de la ceinture du meuble permet d’observer un certain nombre d’anomalies : les chevilles ne débouchent pas des masses de pieds, des traces de coulissage de l’ancien tiroir sont visibles sous le plateau, de même que les traces des restaurations sur bois et notamment celles de coupe et de collage des quatre masses de pieds. Enfin, on constate la différence de patine du bois sur la planche ayant servi à boucher l’orifice du tiroir.

 

Photos © Jacques Dubarry de Lassale.

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