Le 2 septembre 2020 | Mis à jour le 2 septembre 2020

Comment identifier un cartel en marqueterie d’écaille et de laiton de la fin du XVIIe ou du début du XVIIIe siècle ?

par Jacques Dubarry de Lassale

Encadrant des pendules ou des horloges d’applique, le cartel arbore différents décors au gré des règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Jacques Dubarry de Lassale nous dévoile ses techniques pour identifier un cartel marqueté de la fin du XVIIe ou du début du XVIIIe siècle.

 

Il faut remonter à la nuit des temps pour connaître l’invention de la « garde du temps ». Obélisques égyptiens, clepsydres (horloges à eau), cadrans solaires, sabliers et enfin l’horloge mécanique. Au XVe siècle, sont fabriquées les premières horloges domestiques à poids, à une seule aiguille, mais généralement munies de sonneries. Puis au XVIe siècle, le compte des jours en deux fois, 12 heures au lieu de 24 heures, est adopté presque partout, même si chaque ville garde son heure méridienne jusqu’à l’avènement des chemins de fer et de l’heure universelle. Il serait présomptueux de vouloir, dans cet article, donner tous les critères de datation d’un cartel. Je me bornerai à donner les repères les plus significatifs pour identifier un cartel de la fin du XVIIe ou début XVIIIe siècle.

Sous Louis XIV, il y a profusion de bronzes dorés. La première période du règne privilégie les attributs, les trophées d’armes. Les bronzes de l’amortissement représentent couramment Athéna la déesse de la Guerre, Chronos le dieu du Temps avec sa faux, une Renommée avec sa trompette et la palme de la victoire (photo 1). On retrouve également des thèmes mythologiques sur la porte comme les trois Parques déroulant le fil de la vie, le char de l’Aurore, etc.

Sous la Régence, l’ornementation est symétrique. La coquille est utilisée en motif central, elle peut être dressée sur des rinceaux de feuilles d’acanthe.

 

Photo 1. Cartel avec caisse du XVIIIe siècle et une console du XIXe siècle. Remarquer la disproportion entre le cartel et la console, ainsi que les différences dans la nature de la marqueterie.

 

Les mascarons, les lambrequins, les palmettes sont fréquents. L’aile de chauve-souris est un motif nouveau. Sous l’influence d’André-Charles Boulle, apparaissent les marqueteries en écaille rouge ou brune ornées de laiton ou d’étain sur fond d’ébène avec des décors dits « à la Bérain » : insectes, singes, oies, perroquets, écureuils, tête d’indiens, etc.

Les bronzes sont moulés au sable et dorés au mercure. Mais en 1687, l’usage de l’or est interdit pour l’ornementation et les bronzes sont alors recouverts d’un vernis à base d’ambre imitant la dorure. Il m’est arrivé de restaurer un cartel Louis XIV dont tous les bronzes étaient au « C » couronné (1745 à 1749). Il est probable qu’à l’origine, ce cartel (photo ci-dessus) avait reçu un vernis à l’ambre et qu’à l’époque Louis XV, les bronzes ont été démontés pour être dorés au mercure et à cette occasion poinçonnés.

J’ai également réparé et expertisé de nombreux cartels de cette époque sur lesquels j’ai été surpris de constater que le remontage d’éléments provenant de cartels différents était chose fréquente. Des mouvements ou des consoles ont été adaptés à des caisses ne leur appartenant pas. Sur la photo 1, la caisse est du XVIIIe siècle alors que la console est du XIXe et provient d’un cartel beaucoup plus important. Voici quelques points à vérifier pour l’expertise d’un cartel fin XVIIe ou début XVIIIe.

 

La caisse

La première vérification est de s’assurer que le mouvement est bien celui d’origine, ce qui n’est pas toujours chose aisée. Le haut de la caisse, qui supporte le timbre, ne doit comporter qu’un seul trou pour laisser le passage de la tige du marteau. Il faut aussi s’assurer qu’il n’a pas été agrandi car on peut avoir modifié les trous de passage de la tige du marteau pour adapter un autre mouvement. Sur la photo 2, on remarquera que le trou a été agrandi.

Généralement en chêne, la caisse doit être assemblée à queues d’aronde dans les quatre angles. J’ai trouvé parfois certains éléments de caisse en châtaignier ou des portes arrière en chêne provenant de récupérations de douves de barriques.

 

Les charnières de la porte arrière

Elles sont généralement en laiton. La feuille de laiton est pliée en deux et n’a qu’un seul trou de fixation de chaque côté de l’axe. Cette charnière, à deux trous de fixation d’un côté, est du XIXe siècle (photo 3).

 

 

L’amortissement

Cette partie en bois, en forme de couvercle, qui supporte une figurine en bronze, est destinée à cacher le timbre. L’amortissement est posé sur la caisse et centré grâce à des tourillons qui viennent se positionner dans des trous aménagés dans la caisse. Sur la photo 4, on remarque six trous dans la caisse et sur la photo 5, seulement quatre tourillons dans l’amortissement, dont un est manquant. Ce qui dénote une fabrication plus tardive de l’amortissement.

 

Les pitons de suspension de la caisse

Ils doivent être en fer forgé, des pitons industriels dénotent une fabrication du XIXe siècle (photo 4).

 

 

Le mouvement

Pour l’expertise du mouvement, il y a lieu d’examiner les quelques pièces suivantes :

1. Les entretoises (photo 6)

Elle servent à maintenir l’écartement des deux plaques (dites platines) qui supportent les axes des engrenages. Elles doivent être tournées en forme de balustres et clavetées. Des entretoises cylindriques peuvent dénoter une fabrication du XIXe.

 

2. La roue de compte (photo 7)

Elle sert à déclencher la sonnerie. Sous Louis XIV et la Régence, elle est constituée d’un disque de métal avec les chiffres des heures gravés. A partir de Louis XV, elle aura des rayons.

 

 

3. La suspension

C’est l’élément où est accroché le balancier. Il doit être à fil jusque sous Napoléon III. La photo 8 présente une suspension à fil. Sur la photo 9, la suspension est à lame métallique. Malheureusement, sur la majorité des cartels, il a été remplacé à la fin du XIXe siècle par une suspension à lame métallique, qui augmentait considérablement la précision (la longueur du fil variant avec l’hygrométrie ambiante).

 

 

4. La platine arrière

Le nom de l’horloger y est gravé (photo 7), avec un rappel dans un cartouche émaillé en façade (photo 10). L’orthographe n’est pas toujours parfaitement respectée.

 

5. La fixation des cartouches

Les cartouches émaillés, portant les heures, ainsi que celui du nom de l’horloger, sont fixés au cadran par une tige soudée percée d’un trou et tenue par une goupille (photo 11). Une fixation avec des tiges filetées et des écrous dénote une fabrication XIXe.

 

 

6. Les trous de remontage

Au XVIIIe siècle, ils sont assez espacés. Dans les petits cartels, ils mordent parfois sur les cartouches en émail. Ils ne sont pas toujours exactement symétriques. Petits et rapprochés, ils seraient probablement du XIXe. Les carrés de remontage sont assez importants. (photo 10)

Il est malheureusement assez rare de trouver un cartel de cette époque où tout est d’origine. Ce cartel est significatif : l’amortissement, la porte arrière et la console sont du XIXe siècle. Le mouvement est bien du XVIIIe siècle, mais il n’est pas celui d’origine. Par ailleurs, la suspension du balancier, initialement à fil, a été remplacée au XIXe siècle par une suspension à lame métallique. Ce cartel n’intéressera donc pas un collectionneur mais il reste tout de même un très bel objet de décor.

 

 

Image en Une : Cartel et sa console dit « Cartel aux chevaux » en marqueterie Boulle d’écaille rouge et laiton, richement orné de bronzes dorés et ciselés, le cadran émaillé et doré à chiffres romains présentant sur le tablier Apollon sur son char encadré de cariatides aux quatre angles, le dôme surmonté de Chronos en Maître du Temps. Mécanisme signé Adolphe Mougin (1848-1928). Balancier et clé. Epoque Napoléon III. 140 x 65 x 30 cm. Adjugé à 15 000 euros (hors frais) le 27 novembre 2016 par Osenat à Fontainebleau © Osenat

Autres photos : © Jacques Dubarry de Lassale.

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