Le 17 janvier 2020 | Mis à jour le 17 janvier 2020

Comment reconnaître une table-chiffonnière ?

par Jacques Dubarry de Lassale

Destinée au XVIIIe siècle à la couture ou à la broderie, la table-chiffonnière habille encore aujourd’hui nombre d’intérieurs et les modèles ne manquent pas dans les ventes aux enchères. Pour apprendre à reconnaître à cette petite commode atypique, zoom sur un exemplaire d’époque Directoire…

 

Il faut attendre l’année 1755 pour trouver, dans le livre journal du marchand mercier Lazare Duvaux (1703-1758), la première mention d’une « table-chiffonnière ». Puis dans l’inventaire de l’ébéniste Jean-François Oeben (1721-1763) en 1763 figure celle du « bâti d’une chiffonnière en bois d’aune ». Dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, le modèle devient courant et est caractérisé par un tiroir de côté, dénommé « chétron ». Roubo explique en termes si révélateurs le soucis de rationalité des vieux maîtres qu’il convient de citer son texte : « les chiffonnières sont des espèces de petites commodes à l’usage des dames, dont elles se servent lorsqu’elles travaillent, soit à coudre, soit à broder. Ces tables ont deux ou trois tiroirs par devant ou, ce qui est mieux, par le côté de la table, afin de ne point nuire à celles qui en font usage. » La chiffonnière était donc une table à ouvrage. L’obligation de tirer à soi les tiroirs aurait obligé les dames à se déplacer, l’ébéniste le leur épargne en logeant au moins un des tiroirs sur le côté du meuble. On trouve également des chiffonnières à écran de feu qui en rendait l’usage commode l’hiver près d’une cheminée.

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[Photo 1] Chiffonnière d’époque Louis XV équipée d’un « chétron », petit tiroir sur le côté. [Photo 2] Chiffonnière d’époque Directoire à tablette d’entrejambe et deux tiroirs dont un grand en simulant trois.

La chiffonnière que nous allons examiner en détail est d’époque Directoire [photo 2].

Elle ne possède pas de « chétron » comme sur la chiffonnière Louis XV [photo 1]. La caisse proprement dire est en cerisier, assemblée à rainures, languettes et tenons. Les traverses de façade de support des tiroirs sont, elles, assemblées à double tenon. Le tournage des pieds est typiquement Directoire. Les pieds antérieurs sont en noyer et les pieds arrière en cerisier, ils sont terminés par de petits sabots de laiton. Cette chiffonnière est coiffée d’une tablette en noyer, encadrée d’une petite ceinture de bois sur trois côtés. Une tablette d’entre-jambe ceinturée sur quatre côtés est positionnée en partie inférieure.

Ce meuble est agréable par sa forme, ses proportions et sa patine. Cependant, il a été considérablement repris, au point que l’on ne puisse plus l’annoncer : « restaurations d’usage ».

 

Faisons l’inventaire des restaurations.

1. La tablette supérieure a été remplacée par une planche recoupée dans un panneau de bois ancien.

2. La petite cimaise (baguette en relief) entre le haut des pieds et la caisse est neuve.

3. La tablette d’entrejambe ainsi que sa ceinture sont rapportées et ont été confectionnées à partir de bois ancien sur lequel l’on aperçoit nettement les traces de rabotage récent ainsi que la découpe à la scie circulaire sur la ceinture [photos 3 et 4].

 

[Photos 3 et 4] Vue par dessous de la tablette d’entrejambe. On distingue nettement le réemploi de bois ancien par la différence de couleur du bois après rabotage, les galeries tranchées et les traces de scie circulaire sur les baguettes d’encadrement de la galerie.

4. Les sabots sont neufs.

5. Sous les pieds, on voit très visiblement les tiges de fer des anciennes roulettes qui ont été sciées [photo 5].

 

[Photo 5] Les modifications apportées aux bouts de pieds sont ici visibles, ont voit nettement les tiges des anciennes roulettes sélectionnées et le bois affiche également des galeries tranchées.

6. Les bronzes des tiroirs sont rapportés, on distingue nettement la trace des anciennes entrées de serrures en forme d’écusson [photo 6].

 

[Photo 6] En démontant les bronzes des tiroirs, on aperçoit la trace des anciennes entrées de serrure en forme d’écusson.

Il est intéressant de noter que le meuble a été conçu dès l’origine avec un tiroir double simulant en façade deux tiroirs [photo 7].

 

[Photo 7] Vue de profil de la table chiffonnière, on voit ainsi le grand tiroir dont la façade en simule deux.

Le tiroir double est parfaitement monté en cerisier et noyer. Le fond en chêne est embrevé dans une rainure sur trois côtés, comme dans les productions Louis XVI, et l’ébéniste n’a pas pratiqué de languettes sur la planche de fond, mais un mollet, ce qui dénote une fabrication plutôt tardive. Ce même constat est valable pour l’utilisation de mine de plomb pour les signes conventionnels de montage et ceci malgré la présence de traces de sciage manuel [photo 8].

 

[Photo 8] Traces de sciage manuel sur le tiroir et planche de fond mise au mollet. Voir ci-dessous les différentes techniques utilisées.

 

Si l’on regarde attentivement la face intérieure des pieds avant [photo 9], à l’endroit où la traverse aurait dû s’assembler au pied, on distingue l’emplacement de deux tenons bouchés.

 

[Photo 9] Vue intérieure du pied avant. On distingue l’endroit où une traverse aurait dû s’assembler sur le pied si l’on avait conçu un troisième tiroir. La présence de deux tenons bouchés laisserait penser à une transformation, il n’en est rien.

Ceci pourrait faire penser à une transformation postérieure, mais il n’en est rien, car l’emplacement du coulisseau correspondant à cette traverse [photo 10] a été tracé mais non creusé.

 

[Photo 10] Sur le pied arrière à l’intérieur du meuble, on distingue le tracé de positionnement du coulisseau qui n’a pas été creusé. Ceci est bien la preuve qu’il n’y a pas eu de transformation au sujet d’un troisième tiroir.

Ce n’est pas la première fois que je rencontre cette modification de la conception en cours de construction, particulièrement en ce qui concerne le nombre ou l’emplacement des tiroirs.

Les serrures sont bien du XVIIIe siècle [photo 11].

 

[Photo 11] Serrure des tiroirs qui est bien du XVIIIe siècle.

 

 

Image d’accueil : Table chiffonnière en placage de bois de violette et d’amarante dans des encadrements de filets. Epoque Louis XV. H.: 67 cm, L.: 41 cm, P.: 33 cm. Adjugé à 1 612 euros (frais compris) par Rémy Le Fur le 26 novembre 2014 à Paris. © AuctionArt Rémy Le Fur.

Autres photos : © Jacques Dubarry de Lassale.

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