Un tableau oublié du maître de la première Renaissance Antonello de Messine, ainsi qu’une œuvre de jeunesse inédite de Pierre Paul Rubens seront vendus aux enchères par la maison Ader le 16 juin prochain. Un événement sur le marché des tableaux anciens.
« Les œuvres d’Antonello de Messine qui nous sont parvenues sont si rares, que je ne pensais pas avoir la chance un jour d’en expertiser une.» Éric Turquin a eu l’honneur de se voir confier par la maison Ader l’expertise d’une œuvre oubliée d’un maître de la peinture ancienne, Antonello de Messine (1430-1479). Donnant à voir le Visage d’un jeune saint (fragment), le tableau sera présenté à la vente en même temps qu’une toile de jeunesse de Pierre Paul Rubens (1577-1640), La bataille des Amazones (nous reviendrons bientôt sur ce tableau de Rubens dans un article dédié).
Les deux œuvres, inédites sur le marché, appartiennent au même propriétaire et seront vendues conjointement le 16 juin par la maison de ventes Ader. D’un côté, un fougueux Anversois s’inspirant des maîtres de la péninsule italique pour parfaire son style, « aimé de tous, en tout temps », de l’autre, un pionnier italien à l’apogée de son art qui, employant la technique révolutionnaire de l’huile, atteint un niveau de réalisme exceptionnel, sur le modèle des primitifs flamands.
Authentifié à la faveur de cette vente, le Visage d’un jeune saint (fragment) rejoint un corpus très restreint d’environ quarante œuvres connues d’Antonello de Messine.
Antonello de Messine, un peintre majeur de la Renaissance
Sicilien d’origine, Antonello de Messine se rend à Naples vers 1445, où il devient l’élève du peintre Antonio Colantonio. La ville, riche et cosmopolite, accueille à la cour de René d’Anjou puis d’Alphonse V d’Aragon de nombreuses œuvres des primitifs du Nord. C’est là qu’Antonello découvre la peinture à l’huile, une technique nouvelle offrant davantage de précision et de subtilité dans les couleurs et les effets de lumière que la tempera, méthode traditionnelle à base d’eau et de jaune d’oeuf utilisée par ses aïeuls. Cette innovation, déjà exploitée par les peintres flamands comme Jan van Eyck, fascine Antonello, notamment pour le réalisme minutieux de leurs portraits. Sa rencontre avec l’œuvre de Giovanni Bellini à Venise, entre 1474 et 1476, parachève sa quête de réalisme. Fort de ces expériences et d’une technique parfaitement maîtrisée, Antonello retourne en Sicile, où il réalise notre Visage d’un jeune saint, probablement saint Laurent, entre 1476 et 1477. Éric Turquin reconnaît la touche du maître à « la simplification des formes, la tête ovale, les lèvres dures, le travail subtil des ombres ».

La conservation exceptionnelle des couleurs témoigne de son savoir-faire dans la préparation des pigments, un art qui contribue autant à l’originalité de l’œuvre qu’à sa composition. Ce portrait, considéré comme un fragment, ne provient pas d’un retable démantelé, mais serait issu d’un tabernacle commandé par une église sicilienne, conçu pour être vu de loin. Il était autrefois entouré d’un fond doré dont ne subsiste aujourd’hui que quelques traces autour du visage, visibles sous lumière rasante. La détérioration pourrait être l’œuvre d’opportunistes souhaitant revendre cette matière précieuse, ou encore celle de révolutionnaires iconoclastes, selon Éric Turquin. L’expert souligne que cette peinture aurait pu arriver en France dès le XVe siècle, à la faveur des échanges réguliers entre l’île et la France avec la domination de la Sicile par Charles d’Anjou, frère de Louis IX de France.
Un important travail de restauration
L’œuvre a fait l’objet de restaurations importantes, explique Philippine Motais de Narbonne, experte du cabinet Turquin, « nous avons pris la décision avec la restauratrice Agnès Malpel d’effacer les précédentes restaurations afin d’épurer l’œuvre, la rendre plus lisible. Concrètement, Agnès Malpel a nettoyé la peinture, remplacer les empattements ocres par un aplat de ton beige, ainsi que réintégré l’œil droit. L’ensemble est proche d’une restauration muséale.» Ce travail a ainsi permis de révéler le velouté original et l’intensité des pigments. Pendant le nettoyage, le col du saint alors noir s’est teinté de vert, nuance que l’on retrouve dans le Retable de San Cassiano (1475-1476) conservé au Kunsthistorisches Museum de Vienne. Ce travail a permis de retrouver l’épaisseur originelle de la matière, ce qui constitue « le génie de Antonello de Messine » aux yeux d’Éric Turquin.

Une authentification unanime des spécialistes de la Renaissance
Achetée comme une œuvre anonyme par son propriétaire, la peinture avait alors été attribuée de façon informelle, il y a quelques décennies, à Antonello de Messine par l’ancien président-directeur du musée du Louvre, Michel Laclotte. Mais c’est l’avis de l’historien de l’art italien Mauro Lucco, sollicité par Éric Turquin, qui a finalement confirmé la paternité de ce fragment. La rareté du corpus du peintre, limité à une quarantaine de tableaux, rend chaque œuvre exceptionnelle. Bien que le portrait soit estimé entre 1 et 2 millions d’euros, sa valeur exacte sera déterminée par le marché. La vente récente chez Sotheby’s New York le mois dernier d’un Ecce Homo pour 14,9 millions de dollars (environ 12,5 millions d’euros) donne néanmoins le ton.