Le 28 février 2024 | Mis à jour le 29 février 2024

Des maquettes de Jean Dubuffet pour le Salon d’été de la régie Renault ressurgissent aux enchères

par Diane Zorzi

Le 1er mars à Toulouse, le commissaire-priseur Guillaume Suduca dévoilera aux enchères cinq maquettes que l’inventeur de l’Art brut Jean Dubuffet réalisa pour le Salon d’été de la régie Renault, un projet qui ne vit jamais le jour et qui anima l’une des batailles judiciaires les plus marquantes de l’histoire de l’art.

 

L’histoire remonte aux années 1960. Jean Dubuffet (1901-1985) jouit d’une notoriété internationale depuis la publication de son Manifeste pour l’art brut en 1949. Avec Vasarely et Arman, il s’attire les faveurs de la firme automobile Renault qui, pour son nouveau service dédié au mécénat artistique, lui commande plusieurs œuvres. A cette époque, Renault fait figure de précurseur ; le mécénat, largement développé aux Etats-Unis, est encore timide sur le territoire français. Les liens que l’inventeur de l’Art brut noue avec Renault sont néanmoins mis à mal, la décennie suivante, avec à la clé un procès retentissant : c’est l’ « affaire du Salon d’été ».    

 

Le Salon d’été de la régie Renault au cœur d’une bataille judiciaire

Au début des années 1970, Renault entend moderniser ses usines, basées à Boulogne-Billancourt. « Le siège de la régie Renault devait à l’origine être construit par Oscar Niemeyer, mais c’est finalement un bâtiment très standard qui est érigé. Renault décide alors de créer une œuvre d’art dans la cour et confie le projet à Jean Dubuffet en 1973 », explique le commissaire-priseur Guillaume Suduca. L’artiste imagine un salon d’été destiné à devenir un lieu de détente et de repos pour les salariés des usines. Il livre ses premières maquettes en 1974, proposant une immersion dans son monde hourloupéen, à travers un ensemble de sièges, bancs, arbres et nuages confectionnés en résine et peints au polyuréthane en blanc, bleu et noir. Le directeur de Renault Pierre Dreyfus est séduit et les travaux sont lancés.

« La fabrication des structures hautes est confiée à une entreprise spécialisée, la SAMM basée à Nouan-sur-Loire. Mais le chantier n’avance pas comme prévu, il est ralenti par des défauts d’étanchéité et l’on reproche à Dubuffet le manque de solidité des structures. » Pour y répondre, Dubuffet fait appel à Jean Prouvé qui supervise dès lors les travaux. Mais la facture s’alourdit, et le changement de direction de Renault porte finalement un coup d’arrêt au projet. « Dubuffet a proposé de nombreuses solutions, et a même évoqué la possibilité de financer lui-même le surcoût des travaux. Mais il comprend très vite que la volonté de Renault est d’abandonner le projet », précise Guillaume Suduca.

Si l’artiste entretenait d’excellents rapport avec Pierre Dreyfus, le nouveau directeur Bernard Vernier-Palliez ne partage pas la passion de son prédécesseur pour l’art contemporain. Les travaux sont interrompus en 1975, et la régie Renault fait part de sa volonté de raser l’installation pour la recouvrir de gazon et de béton. « Dubuffet est furieux. Il intente un procès contre Renault qui durera 8 ans, de 1975 à 1983, émaillé de nombreux rebondissements. » Il obtient finalement gain de cause auprès de la Cour de cassation qui enjoint Renault à respecter le droit moral de l’artiste en construisant l’installation conformément au contrat originel. « Ce procès a fait jurisprudence en appliquant le droit moral à une œuvre d’art non aboutie », ajoute le commissaire-priseur. Si Dubuffet sort victorieux du procès, il refuse néanmoins de voir son projet érigé in-situ. Du salon d’été, nous ne conservons ainsi aujourd’hui que les maquettes.

 

 

Des maquettes préservées par un technicien de la SAMM

Des maquettes qui ressurgissent aujourd’hui à Toulouse à la faveur d’une vente aux enchères organisée par la maison Suduca. « A l’époque, l’artiste se rendait régulièrement à la SAMM, s’asseyait sur une chaise, pour observer et commenter le rendu grandeur nature de ses maquettes. Il effectuait même des modifications lorsqu’un élément lui déplaisait. Il s’est alors lié d’amitié avec un technicien à qui il a offert cinq de ses maquettes lorsque le projet a été abandonné. » Un trésor que ce salarié a conservé précieusement sa vie durant. « Ses héritiers m’ont sollicité pour les vendre. C’est très émouvant de découvrir ces maquettes. Elles témoignent d’un projet qui à taille réelle devait être 10 fois plus important et qui aurait pu être extraordinaire ! », s’enthousiasme Guillaume Suduca. 

Si la Fondation Dubuffet conserve encore une maquette, au même titre que la Fondation Renault, aucun musée n’a encore ce privilège. Faut-il s’attendre à une préemption ? La réponse le 1er mars… L’ensemble comprend une « Fourche », un « Nuage », deux « Tronc » et un « Mur ». Les maquettes seront vendues séparément, avec faculté de réunion. Elles sont estimées de 6 000 euros à 18 000 euros. « L’estimation la plus basse concerne une pièce qui est légèrement accidentée, mais il sera aisé de la restaurer. L’estimation la plus élevée correspond quant à elle au Nuage, une très belle pièce de 65 x 46 cm. » A noter que les fiches descriptives accompagnant chacune des maquettes ont été rédigées de concert avec la Fondation Dubuffet, et sa directrice Sophie Webel.

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