Le 21 janvier 2021 | Mis à jour le 21 janvier 2021

Expertise : un cartel d’époque Régence en marqueterie Boulle

par Jacques Dubarry de Lassale

Les cartels comptent parmi les rares objets encore fabriqués en marqueterie Boulle au milieu du XVIIIe siècle. Jacques Dubarry de Lassale décrypte ce travail d’une extrême minutie à travers l’expertise d’un cartel d’époque Régence, signé Gourdain à Paris. 

 

Le cartel que nous allons analyser (photos 1 et 2) a été intégralement restauré. Un ébéniste a recollé la marqueterie, un horloger a remis en route le mouvement et un doreur a nettoyé les bronzes. L’examen de cette pièce est très intéressant car elle est entièrement d’époque. En effet, toutes les pièces sont absolument authentiques, jusqu’à la moindre vis. Ce cartel est en marqueterie Boulle de contrepartie, c’est-à-dire que le fond est en laiton et non en écaille. Son décor floral naturaliste polychrome (sur la face et la porte arrière) et son galbe harmonieux sont à rapprocher du style Louis XV qui s’affirmera à partir des années 1730. Sur les côtés et à l’amortissement, le décor floral est plus classique, à la manière de Jean Bérain, c’est-à-dire avec symétrie en utilisant les terrasses, les alignements et les encadrements. Les bronzes quant à eux sont de style Régence. Ils utilisent le registre classique de l’Antiquité gréco-romaine en respectant aussi la composition symétrique. Enfin, le cadran est à 13 pièces (12 cartouches et une plaque centrale émaillés sur cuivre) d’esprit Louis XIV, comme les belles aiguilles en fleurs de lys. Remarquons que les cartels sont parmi les rares objets encore fabriqués en marqueterie Boulle au milieu du XVIIIe siècle. Par la suite, cette technique tombera en désuétude, jusqu’à la fin de l’époque Louis XVI.

 

[Photos 1 et 2] Cartel d’époque Régence en marqueterie Boulle. Vers 1730. Gourdain, Paris. 

Du fait de son décor Régence, comportant déjà des caractères Louis XV, nous pouvons dater cette horloge aux alentours de 1730. Nous allons voir que l’analyse technique confirme cette datation. Mais avant de se pencher sur l’aspect technique, attardons-nous un peu sur le thème du bronze de la porte de façade : Janus.

 

Un décor mythologique pour le bronze de la porte de façade

Janus est une divinité essentiellement romaine, presque plus importante que Jupiter (photo 3). Sans entrer dans les détails des diverses thèses mythologiques, retenons seulement que Saturne, qu’il avait recueilli, lui donna la double science, celle du passé et celle du futur. C’est pourquoi il est représenté avec une tête bicéphale, au visage jeune et âgé. Par la suite, les Romains l’utiliseront comme gardien des portes ou des maisons, car il peut à la fois surveiller l’intérieur et l’extérieur. Il est aussi le dieu du commencement (janvier vient de Jantiarius) et des entreprises qui naissent sous de bons auspices. Ce n’est qu’à la Renaissance qu’il sera clairement associé au temps. On lui ajoutera le symbole antique de l’éternité – le serpent qui se mord la queue. Dans notre cas, Janus est effectivement vêtu à la mode romaine et tient les clés des portes dont il assure la protection.

 

[Photo 3] Bronze de la porte de façade représentant Janus.

Une trace d’estampille visible sur la caisse

La caisse a nécessité un travail d’ébéniste. Une trace d’estampille est visible sur la porte. Malheureusement, il n’a pas été possible de l’identifier. Cette belle caisse restera donc anonyme. Néanmoins la marque de contrôle de la jurande (JME) est bien visible. Cette marque n’apparaît qu’en 1751, lorsque l’obligation d’estampiller fut décrétée. La jurande passait alors dans les ateliers pour contrôler et apposer sa marque. Dans notre cas, nous n’avons pas pu trouver d’explication satisfaisante à cette marque tardive en contradiction avec la datation du décor. Il pourrait s’agir d’une marque appliquée soit après une réparation, soit chez un marchand-mercier qui aurait revendu le cartel.

 

Un bâti en chêne

Le bâti est entièrement en chêne. Il comprend une partie supérieure, appelée amortissement, qui dissimule le timbre. Celui-ci, posé sur le corps principal, est positionné par quatre tiges en fer forgé (photo 4). Une porte arrière permet d’accéder au mouvement. La terrasse marquetée d’un damier en perspective (photo 3 bis) est maintenue par deux baguettes recouvertes de laiton et collées dans les coins intérieurs à l’arrière. L’ensemble est composé de blocs de bois massifs collés sans montage. Mais on trouve aussi des assemblages plus complexes à base de feuillure pour la porte ou de mi-bois. Il est assez difficile d’identifier tous les assemblages surtout lorsqu’ils sont recouverts par la marqueterie. Le but visé par l’ébéniste étant uniquement d’obtenir une forme, le résultat n’est pas forcément homogène.

 

[Photos 3 bis] La terrasse est marquetée d’un damier en perspective. [Photo 4] Le timbre est positionné par quatre tiges en fer forgé.

La compréhension des techniques peut être complexifiée par des repentirs. En effet, il semble évident que certaines petites pièces de bois ont été rajoutées pour rattraper un coup de scie malheureux, On trouve toutefois un montage qui est souvent usité. Ce sont les queues d’aronde qui assemblent les cloisons latérales au plancher et au plafond (c’est à ce niveau que l’on voit le repentir le plus flagrant). On trouve aussi ce montage sur les pendules en « tête de poupée » du XVIIe (croquis 1). Mais nous avons été étonnés de ne trouver aucune trace de rabot à dents. L’ensemble du bois massif, lorsqu’il est visible, est recouvert d’une teinte noire à l’eau. Au fond des fibres creusées par le temps, on voit apparaître une teinte rouge. Ces colorations ont été observées sur d’autres cartels.

 

[Croquis 1] Montage en « tête de poupée ».

Une marqueterie Boulle

La marqueterie a été obtenue par superposition. Sur un fond en laiton vient s’ajuster de l’écaille teintée en brun, de la nacre, de la corne teintée en vert, en rouge, en jaune ou en bleu. Ce type de décor est appelé « marqueterie Boulle ».  On notera la qualité de la découpe et de la gravure des motifs, ce qui est un signe d’authenticité. On remarquera aussi l’espace dû au passage de la lame du bocfil pour découper les différents éléments constituant la marqueterie, ainsi que la présence de cran de retournement de la lame. Enfin, on voit nettement par endroits le fond en laiton largement découpé par un trait de scie pour atteindre une découpe non débouchante. Au XIXe siècle, on utilise plutôt un perçage pour passer la lame du bocfil (photo 5).

 

[Photo 5] Décor en marqueterie Boulle. 

Des bronzes de style Régence

Les bronzes sont d’une qualité exceptionnelle, tout à fait d’esprit Régence (photo 6).

 

[Photo 6] Bronzes d’esprit Régence. [Photo 7] Motif à têtes de satyres au sourire Régence. [Photo 8] Pieds ornés de feuilles d’acanthe recouvrant la courbe du bas de la caisse.

On trouve sur les bronzes les motifs suivants : un vase antique à pieds en jarret, un fond en résille à la reine, une coquille symétrique, des rangs d’oves, des chutes à têtes de satyres au sourire Régence (photo 7), des pieds ornés de feuilles d’acanthe recouvrant la courbe du bas de la caisse (photo 8). L’authenticité des bronzes est confirmée par l’important évidement et la finesse de la fonte (photo 9), la granulométrie du moulage au sable visible au dos, la présence de petites fentes, l’assemblage de plusieurs morceaux fondus séparément pour les grandes pièces, la qualité du moulage et de la ciselure qui donne à chaque pièce une expression unique, les amatis irréguliers ( photo 10), la qualité de la dorure au mercure qui a retrouvé tout son éclat après nettoyage, ainsi que par l’absence de dorure au revers, caractéristique de la dorure au mercure.

 

[Photo 9] Finesse de la fonte. [Photo 10] Amatis irréguliers.

La quincaillerie 

Toutes les vis sont d’origine. On trouve des vis à bois et des vis à métaux, comme celles qui fixent Janus sur la porte. On trouve également d’autres pièces plus travaillées, le piton-gond inférieur de la porte de façade, le support du timbre, et le marteau (photo 11 et 12). Les charnières de la porte arrière sont caractéristiques. Elles sont fixées par seulement deux vis et sont fabriquées à partir d’une feuille de laiton repliée. Il a fallu remplacer quelques clous de fixation des bronzes. En effet, ceux d’origine sont très cassants et quelques-uns n’ont pas résisté au démontage. Certains auront remarqué l’absence des deux yeux forgés qui servent à fixer le cartel au mur. Sur la plaque supérieure de la caisse, les trous sont bien présents, mais on ne voit pas de trace de filetage dans le bois. Il se peut que la caisse ait été fixée au mur directement par une cordelette passant par ces trous.

 

[Photos 11 et 12] Vis à bois, vis à métaux et pièces travaillées (piton-gond inférieur de la porte de façade, support du timbre et marteau).

Les traces du travail manuel d’un horloger du XVIIIe siècle

Le cadran d’un côté et le mouvement de l’autre sont fixés sur une plaque en laiton. Celle-ci est elle-même fixée à la caisse par deux crochets en bas et un piton cheville en haut. Sur cette plaque, on trouve un traçage à la pointe sèche et on distingue aussi plusieurs dates, dont octobre 1735, en calligraphie typique du XVIIIe siècle. Octobre est écrit en utilisant le 8 pour octo : 8bre. Le maître a même signé cette plaque de sa main (croquis 2). Cette plaque présente donc les traces du travail manuel d’un maître horloger du XVIIIe. On voit aussi qu’elle a été martelée à la main. La cloche, elle aussi d’origine, possède un son superbe dû à la présence d’argent dans l’alliage.

 

Un mouvement signé Gourdain à Paris

Le mouvement est signé « Gourdain à Paris » sur la platine arrière avec une très belle écriture anglaise (photo 13). Le A et le P sont réunis. La roue de compte est pleine et les chiffres sont joliment gravés sur le périmètre. Il s’agit donc d’un mécanisme de timbre à chaperon sonnant les heures et les demi-heures. La suspension est à fil sans réglage. C’est la lentille du balancier qui est ajustable en hauteur par un petit écrou. Il est relié à la soie par une petite palette en laiton. Les roues sont à 4 branches minces. La serge est fine et les dents sont taillées en ogive. L’échappement est à ancre, de type Graham à demi-recul. Il ne faut pas croire que ce type de mécanisme est seulement du XIXe siècle. On peut en trouver dès la fin du XVIIe siècle. Sur les ressorts, on trouve les dates suivantes : « Buzot, juillet 1741. Réparation de l’œil » et « 1735. Réparation de l’œil de fixation ». On trouve d’habitude la date de fabrication sur les ressorts. Il s’agit plutôt ici d’une réparation. En général, lorsque les ressorts cassent, cela intervient au cours des premières années de leur vie.
On trouve une multitude d’autres dates et de noms sur l’ensemble du mouvement : sur le support de cadran « Turq 1824, septembre 1847, 1851 », sur le barillet du mouvement « Mullot 27 mars 1732, 8bre 1732, 1869 », sur le barillet de sonnerie, « Juillet 1821, novembre 1835 », et sur l’intérieur de la platine arrière « Vanderstein 2 mars 1808, 8bre 1825, Berella 1865, Stephen 1869 ».

 

[Photo 13] Mouvement signé « Gourdain à Paris » sur la platine arrière. [Photo 14] Noms de Gourdain et de Paris suivis d’un symbole non identifié. [Croquis 2] Plaque signée à la main.

Un cadran 13 pièces

Le cadran est un 13 pièces : 12 cartouches où les heures sont représentées en chiffres romains bleus et une plaque centrale signée Gourdain à Paris. Toutes ces plaques sont émaillées sur cuivre. Le recto est de couleur bleu-granité caractéristique d’une cuisson du XVIIIe siècle. Sur l’émail blanc, on peut voir de nombreuses taches bleues et noires, provenant de particules en suspension dans le four. La plaque centrale présente une énigme et je suis sûr qu’un lecteur nous fournira une explication. En effet, les noms de Gourdain et de Paris sont suivis d’un symbole que nous n’avons pas identifié (photo 14). Les carrés de remontage des ressorts, assez écartés en raison de leurs tailles, débouchent à cheval sur la plaque centrale et le cadran en bronze doré. Les aiguilles sont très élégamment façonnées en fer. Celle des minutes est en forme de fleur de lys.

Pour conclure, il s’agit d’une pièce exceptionnelle, d’abord parce que tous les éléments sont absolument d’origine, mais aussi du fait de ses qualités esthétiques et techniques. L’ensemble galbé et décoré de fleurs polychromes sur fond de laiton est très réussi. La qualité des bronzes se passe de commentaires. Le mouvement a été exécuté par un bon horloger du XVIIIe siècle. Son échappement à ancre est plutôt moderne pour l’époque. Il est tout à fait étonnant de voir avec quelle précision il continue à mesurer le temps après 270 ans de fonctionnement.

 

 

Photos © Jacques Dubarry de Lassale.

Photo en Une : Cartel et son cul de lampe de forme violonnée en écaille brune façon Boulle à décor à la Berain de motifs feuillagés, rinceaux, fleurettes et feuillages, bronzes dorés ciselés et vernis. Epoque Régence. 131 x 46 x 20 cm. Adjugé à 3 000 euros par Hubert Deloute le 5 juillet 2020 à Amiens.  

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