Le 24 novembre 2020 | Mis à jour le 26 novembre 2020

Expertise : un secrétaire en armoire d’époque Louis XV

par Jacques Dubarry de Lassale

Apparu au cours du règne de Louis XV, le secrétaire en armoire connut un grand succès au XVIIIe siècle, meublant tant les demeures bourgeoises que les hôtels aristocratiques. Décoré sobrement ou arborant de riches marqueteries, il séduisit notamment par son aspect fonctionnel, formant une table à écrire et disposant de nombreux tiroirs et casiers de rangement. Le maître ébéniste Jacques Dubarry de Lassale dévoile les particularités de ce meuble à travers l’expertise d’un exemplaire d’époque Louis XV, estampillé B. Durand et Delorme.

 

Le secrétaire en armoire serait apparu vers 1740. Ainsi, dès 1760, le terme figure au sein des inventaires tels que celui de la couronne, dans lequel est mentionné « un secrétaire en armoire dont le devant, fermant à clef, s’abat et forme une table à écrire […] le bas à deux battants fermant à clef ». A leur création au milieu du règne de Louis XV, les secrétaires en armoire ont immédiatement connu un grand succès, aussi bien dans les demeures bourgeoises que dans les hôtels aristocratiques. Ils pouvaient être richement ornés d’une marqueterie de bouquets de fleurs sur fond de frisage et de forme plus ou moins mouvementée, ou être au contraire de formes et de décors très simples, à l’image de celui que nous allons examiner. Ce secrétaire en armoire d’époque Louis XV, estampillé de B. Durand et de Delorme (photos 1 à 4), présente en effet une forme des plus classiques : côtés plats, façade légèrement mouvementée, traverse basse chantournée, pieds Louis XV, placage en frisage à fil contrarié, plus communément appelé en « ailes de papillon » et disposé en quatre panneaux sur la façade.

Photos 1 à 4 : Meuble de face, avec un agencement classique du caisson. Le panneau intérieur à deux portes est contreplaqué de chêne. Les traverses du dos montées à tenons et mortaises ne sont pas chevillées mais collées.

 

Les matériaux

Pour la caisse, les côtés sont en sapin, ainsi que l’âme de l’abattant et les deux portes du bas. Tout le reste est en chêne plaqué de bois de violette à l’exception des pans coupés des deux montants antérieurs. Il est à noter que le panneau intérieur des deux portes a été contreplaqué de chêne, ce qui est un signe de qualité (photo 3). Pour le caisson, il a été choisi de fines planchettes de noyer teinté. Les quatre tiroirs sont en chêne, leur façade est plaquée de bois de rose dans des encadrements d’amarante. Le dessus de l’abattant est foncé d’un cuir vert d’époque postérieure dans un encadrement de palissandre du Brésil. Comme tous les secrétaires en armoire du XVIIIe siècle, d’un modèle aussi simple que celui-ci, ce sont les planches du fond de l’ossature du meuble qui servent de fond au caisson. Ce n’est qu’à partir de l’Empire que les caissons indépendants de l’ossature auront leurs propres fonds.
L’agencement du caisson est classique (photo 2) : quatre tiroirs, deux à gauche et deux à droite. Celui du bas à droite (photo 5) est généralement garni de petits compartiments, pour loger l’encrier et la boite à poudre qui servait à sécher l’encre. Les deux portes de la partie inférieure ouvrent sur trois logements (photo 3), dont l’un contient une cassette en chêne (photo 6) fermant à clef grâce à une serrure dite « auberonnière ». Une cheville amovible (photo 7) sert de butée sur le montant avant et limite ainsi son déplacement lors du retrait de son logement (cheville visible sur les photos 6 et 7). Ceci avait pour but de ne pouvoir extraire totalement le caisson si l’on ne disposait pas de la clef. On peut noter que les traverses du dos sont montées à tenons et mortaises, et qu’elles ne sont pas chevillées comme ordinairement, mais collées (photo 4).

Photos 5 à 7 : Tiroir en bas à droite garni de petits compartiments (à gauche). Cassette en chêne (au centre). Cheville amovible servant de butée sur le montant avant (à droite).

 

Un double estampillage 

Le meuble est estampillé deux fois : on distingue le poinçon de Jurande des Menuisiers Ebéniste, JME, (photo 8) sous le marbre à l’aplomb des montants arrières, ainsi que la signature de B. Durand (Bon). Ce dernier était prénommé Bondurand ou Durand le jeune pour le distinguer de son frère Antoine qui exerçait la même profession comme ouvrier libre. Il gagna la maîtrise à Paris le 18 février 1761, s’établit rue de Charenton et travailla dès le début pour des marchands. Le meuble est également estampillé deux fois Delorme (photo 9) sur le montant arrière. Adrien Delorme, dont le nom patronymique était Faizelot, fut maître le 22 juin 1748 et juré dans sa communauté en 1768 où il remplaça son père qui venait de décéder. Il est connu comme fabricant et marchand de meubles. C’est cette double qualité de fabricant et de marchand qui explique cette double estampille. On trouve aussi des doubles estampilles dans les cas de sous-traitance ou de restauration. Dans les deux premiers cas les dates doivent coïncider. Dans le cas d’une restauration, la date de la seconde estampille doit toujours être plus tardive.

 

Des transformations abusives

Il est bon de regarder un meuble à une certaine distance avant d’en pratiquer l’expertise, ceci afin d’en apprécier les proportions. Dans le cas de ce secrétaire de petites dimensions (123 x 76 x 38,5 cm), on remarque tout de suite une disproportion dans la hauteur des pieds (photo 1). A l’examen, il apparaît que les quatre pieds ont été coupés pour être greffés (photo 10), afin d’être rallongés de 8 centimètres environ. Ceci est très certainement la conséquence d’une modification commandée afin de rehausser le plan de travail que l’utilisateur devait trouver trop bas pour son usage personnel. Toute la quincaillerie et serrurerie est d’époque. Il subsiste encore un certain nombre de vis faites à la main. Au contraire, à l’exception des quatre boutons marguerite des tiroirs du caisson, tous les bronzes sont postérieurs. Certains secrétaires en armoire de cette époque peuvent être surmontés d’un tiroir en doucine (photo 11), ce qui est un signe de qualité supplémentaire, mais il faut bien vérifier qu’il ne s’agit pas d’un rajout postérieur pour enjoliver le meuble. Dans ce cas, il y a lieu d’examiner le placage qui doit être d’aspect homogène, c’est à dire de la même essence sur la totalité du meuble et de patine semblable. L’arrière du meuble est aussi révélateur, le bois des fonçures doit présenter le même aspect de vieillissement.

Photos 8 à 10 : Poinçon de Jurande des menuisiers ébénistes (à gauche). Poinçon Delorme (au centre). Les pieds ont été greffés pour être rallongé de 8 cm environ (à droite).

 

En conclusion, ce secrétaire est un joli petit meuble de grande simplicité, malheureusement transformé abusivement sur ordre de son propriétaire en lui faisant rehausser les pieds. Par ailleurs, le placage est trop raclé, c’est à dire trop aminci au racloir par un ébéniste restaurateur.

 

Photo 11 :  Certains secrétaires en armoire de cette époque sont surmonté d’un tiroir en doucine.

 

Photos © Jacques Dubarry de Lassale.

Photo en Une : Secrétaire en armoire en noyer et bois noirci par Jean-François Hache, époque Louis XV, vers 1768, 130 x 120 x 43 cm. Adjugé à 5 000 euros (hors frais) par Ader -Nordmann le 14 décembre 2017 à Paris.

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