Fruit d’une passion familiale transmise depuis le XVIIIe siècle, la collection Brölemann mise en vente le 18 janvier à Vannes avait de quoi faire rêver tout bibliophile. Incunables, livres à emblèmes, danses de la mort… elle comptait nombre de rares ouvrages, dont une bible en arabe du XVIe siècle, adjugée à plus de 24 000 euros.
A l’origine de la collection, un homme : Henri-Auguste Brölemann (1775-1854). A la tête d’une famille aisée de négociants en soie d’origine allemande établis à Lyon, ce bibliophile invétéré réunit aux XVIIIe et XIXe siècles un ensemble exceptionnel de quelques quatre milles volumes. « Son fils conserva précieusement sa collection composée notamment de manuscrits et livres d’heures, avant que son petit-fils Arthur-Auguste Brölemann (1826-1904) ne la reprenne et ne l’enrichisse », explique Caroline Velk, experte en livres anciens et modernes. « La collection fut ensuite scindée entre les héritiers. » Plusieurs ouvrages furent légués à des musées ou vendus à Londres en 1926, mais une branche de la famille en conserva jusqu’à ce jour un important ensemble, qui était mis en vente par Jack-Philippe Ruellan le 18 janvier à Vannes.

Des incunables et post-incunables
Parmi les 260 ouvrages qui ont tous trouvé preneur, on comptait plusieurs post-incunables (ouvrages imprimés en Europe entre 1501 et 1530) traitant d’astronomie, de médecine, de dévotion ou d’histoire naturelle (Le livre des profits champêtres et ruraux de Pierre des Crescens, adjugé à 19 590 euros (frais compris), ainsi que deux incunables (ouvrages imprimés en Europe avant 1501), adjugés jusqu’à 5 500 euros (frais compris). « Comme c’est souvent le cas, ces deux incunables traitent de théologie. Le plus ancien, daté de 1486 et adjugé à 3 203 euros (frais compris), est un texte du théologien breton, Hervé Nédellec, qui devint maître de théologie au couvent Saint-Jacques de Paris au début du XIVe siècle. Son mandat fut notamment marqué par le procès de canonisation de Thomas d’Aquin, dont il défendit vigoureusement la doctrine. Mais Nédellec fut dans le même temps un penseur original qui s’écarta sur plusieurs points du système thomiste et devint une référence importante dans les débats philosophiques et théologiques de l’époque. »

Une bible en arabe du XVIe siècle ayant servi à l’évangélisation au Moyen-Orient
Plusieurs ouvrages du XVIe siècle étaient également dispersés tels qu’un traité du rire (adjugé à 1 170 euros), un rare texte dévoilant les déconvenues amoureuses d’Hélisenne de Crenne, une érudite d’origine picarde (adjugé à 17 865 euros), et une bible en arabe ayant servi à l’évangélisation au Moyen-Orient qui a obtenu la meilleure adjudication de la vente en s’envolant à 24 642 euros. « Il s’agit du premier livre imprimé par la Tipografia Medicea Orientale, ou Medici Oriental Press, créée par Gregorius XIII en 1584 et soutenue financièrement par le cardinal et futur grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier de Médicis, détaille l’experte. Le texte arabe, basé sur la Vulgate d’Alexandrie, est imprimé dans la célèbre grande fonte de Robert Granjon, généralement considéré comme le premier type d’impression arabe satisfaisant. La version bilingue était utilisée en Europe pour l’enseignement de l’arabe et a donc survécu dans un nombre d’exemplaires beaucoup plus grand que l’édition en arabe pur, qui a été distribuée au Moyen-Orient pour l’évangélisation. Il semble probable que les belles illustrations incluses dans le livre pour aider les lecteurs n’aient pas du tout été appréciées par les musulmans, qui, selon le Coran interdisent la contemplation d’images de Dieu. Une grande partie de l’impression a ainsi peut-être été rapidement détruite. »

Des livres à emblèmes richement illustrés
Les Brölemann étaient en outre particulièrement sensibles à la gravure ancienne. En témoignait la présence de plusieurs livres à emblèmes, ouvrages prisés pour leurs gravures en Europe aux XVIe et XVIIe siècles, signés notamment d’André Alciat. « Chaque gravure sur bois ou sur métal était accompagnée d’un titre et d’un texte court expliquant le sens caché de l’image et répertoriant des maximes, des aphorismes ou des adages. L’emblème est en fait une synthèse entre une image à clef inspirée des hiéroglyphes égyptiens et un adage moral emprunté aux philosophes ou sages de l’Antiquité. »

Des danses macabres pour réveiller les vivants
Parmi les livres d’emblèmes proposés à la vente, plusieurs dévoilaient un motif artistique particulièrement populaire à la fin du Moyen-âge : les danses de la mort.

« Ces danses macabres soulignaient la vanité des distinctions sociales dont se moque le destin. Elles étaient de véritables leçons de morale adressées aux vivants afin de les faire réfléchir sur leur condition de mortels et de leur rappeler que personne n’est au-dessus de la loi et de la vie. Elles étaient souvent composées de manière hiérarchique : on se moque d’abord des grands (papes, empereurs, rois…), puis des petits (laboureurs, enfants…). On y découvrait des squelettes dansant et faisant des cabrioles en entraînant les vivants vers la mort et en s’affublant de leurs attributs (couronne, argent…). Sous le crayon du peintre et graveur Hans Holbein, ces danses de la mort furent largement diffusées dès 1530. »

Aux côtés de ces rares ouvrages étaient également dispersés des exemplaires des XVII, XVIII et XIXe siècles, ainsi que plusieurs éditions régionales, notamment lyonnaises.