Le 6 janvier 2020 | Mis à jour le 20 janvier 2020

Le 10 francs Berthelot : un timbre au cœur d’un scandale

par Vincent Beghin

Tous les deux mois, la Chambre syndicale française des Négociants et Experts en Philatélie (C.N.E.P.), décrypte le résultat atteint par une pièce philatélique dans une vente aux enchères. Ce mois-ci, gros plan sur l’un des timbres les plus recherchés par les philatélistes français : le « 10 francs Berthelot » dont l’émission en 1928 a soulevé un concert de protestations.

 

Faire décoller un avion depuis un navire : aujourd’hui, l’idée semble banale, mais au début du XXe siècle, il s’agit d’une petite révolution. En France, la première tentative date de 1928. L’objectif est le suivant : faire gagner du temps aux liaisons postales avec les Etats-Unis, en expérimentant un nouveau mode de transport du courrier – par paquebot sur la plus grande partie du trajet puis par hydravion, plus rapide, une fois la terre ferme à proximité. C’est ainsi que, le 8 août, le paquebot Ile-de-France  quitte Le Havre pour New York, avec à son bord un hydravion. Le 13 août, à environ 400 miles des côtes, celui-ci est catapulté depuis la rampe de lancement installée sur la plage arrière du bateau. L’opération est un succès. Vers 17 h, l’hydravion amérit sans encombre à New York, après avoir parcouru la distance en seulement trois heures (là où il en aurait fallu cinq fois plus à l’Ile-de-France). Le lendemain, les grands quotidiens peuvent titrer « Ship’s plane saves 15 h with mail » (« Un avion embarqué sur un navire fait gagner 15 h au courrier »).

Lors du voyage retour, le 23 août, l’opération se renouvelle avec le même succès… à une différence près. Alors qu’à l’aller le courrier était affranchi avec des timbres ordinaires, au retour, il est porteur de timbres spécialement confectionnés pour l’occasion. L’initiative en revient à Jules Cohen, l’agent des postes embarqué à bord de l’Ile de France qui a profité de l’escale à New York pour faire apposer une nouvelle valeur faciale (10 francs) sur 3 000 timbres à 90 centimes (à l’effigie de Berthelot) et 1 000 timbres à 1,50 franc (à l’effigie de Pasteur). La raison d’être de cette opération ? Officiellement, il s’agissait de remédier en urgence à la pénurie de timbres à 10 francs existant à bord de l’Ile de France… En réalité, cette pénurie a été organisée par Jules Cohen lui-même, dans l’objectif de créer une spéculation. Le stratagème fonctionne : dès le 23 août au soir,  les timbres surchargés se négocient déjà 100 francs l’unité… soit 10 fois plus que leur prix de vente initial.

 

Paquebot Ile de France

 

L’affaire, on s’en doute, fait grand bruit. Les Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT) croulent sous les lettres de doléances et réclamations. Les (nombreux) philatélistes et négociants n’ayant pu se procurer les fameux timbres orchestrent une violente campagne de presse. Un député va jusqu’à interpeller le ministre du Commerce, via une question écrite retranscrite au Journal Officiel. Face à ces remous, l’attitude de l’administration postale ne varie pas d’un iota. Mise devant le fait accompli, elle entérine l’initiative de Jules Cohen : les « Berthelot » et « Pasteur » surchargés doivent être considérés comme des émissions officielles. Deux panneaux de cinquante exemplaires des timbres, récupérés par les services maritimes de la Poste à l’arrivée du bateau, sont d’ailleurs confiés au musée de la Poste, où ils peuvent encore être admirés aujourd’hui.

N°A3*, charnière légère, TB, signé A BRUN ET CALVES + CERTIF (COTE 3500 ). Adjugé à 1 291 euros (frais compris) par Blanchy Lacombe le 22 novembre 2019 à Bordeaux. 

 

Aujourd’hui encore, les « Berthelot » et « Pasteur » figurent en bonne place dans le Panthéon des timbres les plus recherchés par les collectionneurs français. C’est ce qui explique le prix de 1 291 euros (frais compris) atteint par l’exemplaire, avec légère trace de charnière*, proposé par la maison de ventes Blanchy et Lacombe le 22 novembre dernier à Bordeaux. A noter que le timbre était accompagné d’un certificat d’authenticité émis par un expert reconnu  : une précaution indispensable, quand on sait qu’il existe, sur le marché philatélique, de très nombreux « Berthelot » avec fausses surcharges.

 

*Les charnières sont les languettes apposées au dos des timbres qui servaient, jusque dans les années 1960, à coller les timbres dans les albums. Un timbre avec trace de charnière au verso est considéré comme avec défaut et perd donc une partie de sa valeur.

 

 

 


En partenariat avec la C.N.E.P.

La C.N.E.P. est, en France, l’unique syndicat de dimension nationale regroupant les négociants en philatélie, les experts reconnus et les fabricants et détaillants de matériel. Pour plus d’informations : www.cnep.fr

 

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