Le fonds Roderic O’Conor : des archives et œuvres du peintre irlandais aux enchères à Enghien-les-Bains

20/03/2023

Le 26 mars à Enghien-les-Bains, Isabelle Goxe et Laurent Belaïsch dévoileront aux enchères un ensemble exceptionnel d’œuvres et archives de Roderic O’Conor, un peintre irlandais qui s’établit à Pont-Aven à la fin du XIXe siècle. Au catalogue figurent notamment de rares correspondances témoignant des liens d’amitié que l’artiste noua avec Paul Gauguin et Charles Filiger.

 

A la fin du XIXe siècle, une petite ville reculée de Bretagne fait de l’ombre à la capitale. Blottie au fond d’un vallon verdoyant, rythmée de rochers en granit chahutés par les flots, Pont-Aven attire les peintres du monde entier. A rebours de l’industrialisation, les artistes entendent réenchanter le monde et renouer avec un paradis perdu en cette contrée sauvage où persistent encore une catholicité rurale vigoureuse, la croyance en des phénomènes occultes, des traditions et rituels ancestraux. Si les peintres américains s’y établissent dès les années 1850, c’est à l’arrivée de Paul Gauguin en 1886 qu’afflue une poignée d’artistes avant-gardistes qui allait bientôt former l’Ecole de Pont-Aven et bouleverser le cours de l’histoire de l’art.

Aux Français Emile Bernard, Paul Sérusier, Maurice Denis, Charles Filiger ou Maxime Maufra succèdent des artistes étrangers à l’instar de Burrell, Donaldson, Meyer de Haan, Mortimer Menpès, Slewinski, Thorndike ou encore Roderic O’Conor. De ce peintre irlandais, proche de Paul Gauguin, une vente aux enchères prévue le 26 mars à Enghien-les-Bains dévoile un ensemble exceptionnel d’œuvres et archives. « J’ai retrouvé cet ensemble dans les combles d’une maison familiale angevine, détaille la commissaire-priseur Isabelle Goxe. L’aïeul, antiquaire brocanteur, avait acheté au lendemain de la mort de René Honta, l’épouse d’O’Conor, des photographies, archives, correspondances, dessins, esquisses et toiles qui demeuraient dans la maison du peintre ».

 

Roderic O’Conor, un peintre irlandais à Pont-Aven

Né dans une famille bourgeoise établie à Milton, en Irlande, Roderic O’Conor (1860-1940) se forme au sein d’écoles d’art londoniennes et à l’Académie Saint-Luc à Anvers, avant de faire de la France sa terre d’élection. En 1887, alors qu’il s’installe à Paris pour étudier dans l’atelier de Carolus-Duran, il séjourne une première fois à Pont-Aven, au sein de la pension de Marie-Jeanne Gloanec qui, proposant des tarifs attrayants, offre aux artistes toutes les commodités nécessaires à leur épanouissement artistique. « Il résidera par la suite de longues années à Pont-Aven, où il rencontre en 1892 Bernard, Sérusier, Seguin, Filiger, Chamaillard, avant de se lier d’amitié avec Gauguin revenu en 1894 de son premier voyage de Tahiti », explique l’experte Irénée Brun.

A la vente, une lettre inédite illustre les liens privilégiés que nouèrent Roderic O’Conor et Paul Gauguin. Dans cette missive rédigée en 1895, Gauguin confie à son ami son désir de rejoindre en solitaire les îles Marquises en dépit de la maladie et de ses difficultés financières. « Je suis maintenant assez malade. Et je ne pourrai me risquer à partir qu’en Mai. Cette fois, ce sera le bon coup. Puisque je ne dois plus partir que seul, je pars quand même pour les îles Marquises cela me fatigue de tenter les combinaisons je partirai avec ce que j’ai d’argent et advienne que pourra. Peut-être d’ici un an j’aurai trouvé le reste en mon absence. C’est vous dire que d’ici Mai je cherche à avoir le plus possible. »

La vente témoigne également des liens d’amitié que Roderic O’Conor noua avec le peintre anglais Joseph Milner-Kite, l’artiste américain Francis Brooks Chadwick, ainsi qu’avec les peintres français Ernest de Chamaillard, Arman Seguin et Charles Filiger. Quatorze lettres autographes rédigées entre 1896 et 1904 révèlent le regard que Charles Filiger porta sur ses confères de l’école de Pont-Aven, à l’instar d’Arman Seguin dont il interroge la production : « Je ne vois absolument rien de marquant dans ce que Seguin a produit, écrit-il, mais peut-être n’ais-je pas tout vu ? […] il y a un je ne sais quoi « qui manque » c’est toujours hâtif comme si le temps lui avait manqué ». Cette correspondance exceptionnelle révèle encore « l’homme, son travail, ses crises de mysticisme et ses tourments », détaille l’experte.

 

 

Au contact des peintres de l’école de Pont-Aven, Roderic O’Conor abandonne le style impressionniste qui caractérisait ses premières œuvres et emprunte la voie du synthétisme, un mouvement inédit né de la rencontre de Paul Gauguin, alors âgé d’une quarantaine d’années, et d’Emile Bernard, un jeune artiste fougueux. Lasses de la touche virgule impressionniste et des petits points néo-impressionnistes qui, selon eux, dépouillent la couleur, ces artistes abandonnent la perspective, le modelé, les ombres, les dégradés et synthétisent leurs sensations lumineuses en des tons posés en aplats colorés qu’un trait de contour appuyé délimite. Les œuvres de Roderic O’Conor se distinguent quant à elles par l’emploi de larges hachures colorées. Une technique singulière qu’il abandonnera à son retour en 1905 à Paris où, isolé dans son atelier, il renoue avec un style plus académique, ainsi qu’en témoigne la nature morte Soucis de 1927 présentée à la vente. 

 

Roderic O’CONOR (1860-1940), Soucis, 1927. Huile sur panneau signé et daté en haut à gauche, porte au dos au crayon ‘ROConor n°6, soucis’ et à la craie bleu O’2729. 46 x 37,8 cm. Estimée entre 20 000 et 30 000 euros.

 

Des correspondances aux fusains

S’il peignait pour son plaisir, une fortune personnelle le plaçant à l’abri du besoin, Roderic O’Conor a participé de son vivant à maintes expositions, à Paris, – du Salon officiel au Salon des Indépendants – mais aussi à Bruxelles, Londres ou New York. Il bénéficiera d’une exposition personnelle en 1937 à la galerie Bonaparte à Paris, avant que son travail en Bretagne ne soit mis en lumière à l’occasion de la vente de son atelier parisien en 1956. Ses œuvres sont depuis conservées majoritairement au sein de collections privées. En 2021, le musée d’Orsay se félicitait ainsi d’accueillir pour la première fois en ses murs une œuvre d’O’Conor, « un artiste très rare en collections publiques à travers le monde ». Gageons que la vente de ce fonds exceptionnel attirera les enchérisseurs autant que les institutions. Outre les correspondances qui livrent de précieux témoignages quant à l’émulation artistique qui se joua à Pont-Aven à l’aube de la modernité, le fonds regorge de dessins au fusain, l’une des techniques de prédilection du peintre irlandais qui a laissé notamment de nombreuses études de paysans croqués sur le vif lors de promenades dans la campagne bretonne. De sa vie intime, qu’il partageait avec son épouse, peintre et ancien modèle, Renée Horta, dont plusieurs œuvres figurent au catalogue, la vente dévoile enfin des archives émouvantes, à l’instar d’un passeport, d’une carte d’identité attestant de leur changement de domicile en 1935 ou encore d’un ensemble de documents relatifs à l’enterrement du maître irlandais. 

Enchérir | Suivez la vente du fonds Roderic O’Conor le 26 mars en live sur interencheres.com ou sur auction.fr

 

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