Le marché du dessin ancien, un secteur mature face à de nouveaux défis

27/03/2026

Le marché du dessin ancien affiche une santé florissante, soutenue par des ventes aux enchères prestigieuses atteignant des sommets, ainsi que par un Salon du dessin désormais incontournable. Les commissaires-priseurs et marchands s’emploient néanmoins à séduire une nouvelle génération d’acheteurs et à diversifier leurs domaines d’expertise, afin de préserver leur attractivité et d’assurer la pérennité du secteur.

En novembre 2025, une Étude de Daniele da Volterra avait été adjugée par la maison Millon pour un peu plus de 4 millions d’euros, alors que son estimation se situait entre 400 000 et 500 000 euros. À l’international, début février, chez Christie’s New York, une sanguine de Michel-Ange a trouvé preneur pour 27,2 millions de dollars (23 566 000  euros), dépassant largement son estimation initiale. Plus récemment, en marge du Salon du dessin, une feuille de Jacopo Ligozzi, estimée entre 100 000 et 150 000 euros et représentant Dante et Virgile au tribunal de Minos s’est vendue 820 880 euros (frais inclus) le 25 mars, lors de la vente « Dessins anciens & du XIXe siècle » chez Artcurial. Régulièrement, des dessins d’exception s’arrachent ainsi aux enchères à prix d’or : « certaines ventes atteignent de nouveaux sommets. Je ne sais pas si cela aurait été possible il y a dix ans », considère le marchand Benjamin Peronnet, qui a dirigé pendant dix ans le département des dessins anciens de Christie’s avant d’inaugurer sa galerie en 2017. Pour autant, ces performances sont-elles réellement révélatrices de la vitalité du marché du dessin ou masque-t-elle une réalité plus nuancée ?

Un marché stable et dynamique 

Pour Ludivine Pladepousaux, responsable du département des dessins anciens et modernes chez Millon, les ventes aux enchères de dessins anciens et modernes témoignent d’un marché stable et dynamique : « Certains enchérisseurs recherchent avant tout des œuvres prestigieuses, mais beaucoup s’intéressent aussi à des feuilles aux estimations intermédiaires. » Cette réalité montre que le marché ne se limite pas à quelques collectionneurs en quête de chefs-d’œuvre, mais qu’il est porté par une diversité d’amateurs, aux profils et nationalités variés, favorisant la circulation d’un grand nombre d’œuvres à des prix variés. Cette dimension internationale est également soulignée par Augustin de Bayser qui, expert en dessins anciens pour les maisons de vente, ainsi que galeriste, bénéficie du fait sa double activité d’une vision d’ensemble du marché : « Les collectionneurs étrangers sont nombreux, notamment les Américains. »

Par ailleurs, au-delà de la visibilité qu’offrent les ventes aux enchères prestigieuses, celles-ci servent, selon Benjamin Peronnet, à « donner le ton aux marchands, à leur fournir un indicateur du marché qui leur permet de moduler leurs prix, et à rassurer les clients sur la valeur de leurs acquisitions ».

Jacopo LIGOZZI Vérone, 1547 - Florence, 1627 Dante et Virgile au tribunal de Minos, le deuxième cercle de l'Enfer réservé aux péchés de luxure ; cinquième chant de l'Enfer de Dante
Jacopo Ligozzi (1547 -1627), Dante et Virgile au tribunal de Minos, le deuxième cercle de l’Enfer réservé aux péchés de luxure ; cinquième chant de l’Enfer de Dante, Plume et encre brune, lavis brun et rehauts d’or. Vendu chez Artcurial 820 880 euros (frais inclus)

Une reconnaissance soutenue par les institutions culturelles

Florence Chibret-Plaussu, co-présidente du Salon du dessin, abonde en ce sens : « les visiteurs sont curieux, passionnants et passionnés ». Enthousiaste, celle qui est également directrice de la Galerie de la Présidence ajoute : « il y a quinze ans, il n’y avait pas un tel engouement ». Elle en veut pour preuve l’exposition « Dessins sans limite. Chefs-d’œuvre de la collection du Centre Pompidou », qui s’est tenue jusqu’à fin mars au Grand Palais, saluée par la critique, ainsi que les nombreuses demandes d’institutions publiques souhaitant présenter leurs collections dans les travées de l’ancien siège de la Bourse de Paris. Cette année, c’est le Musée d’art moderne André Malraux du Havre qui en a bénéficié. 

L'une des œuvres exposées par le MuMa Le Havre au Salon du dessin, Alexandre Jacques Chantron, (1842-1918), Le Repos du modèle, 1889, pastel. © 2013 MuMa Le Havre / Charles Maslard
L’une des œuvres exposées par le MuMa Le Havre au Salon du dessin, Alexandre Jacques Chantron, (1842-1918), Le Repos du modèle, 1889, pastel. © 2013 MuMa Le Havre / Charles Maslard

Renouveler sa clientèle et son offre, les nouveaux défis du marché

Si l’on peut se réjouir du dynamisme du secteur, les acteurs de ce marché ne ménagent pas pour autant leurs efforts. Les organisateurs du Salon ont ainsi pris cette année des mesures incitatives destinées à accueillir de nouveaux collectionneurs. : « nous avons, par exemple, mis en place un parcours “jeunes collectionneurs”, composé de feuilles dont les prix se situent entre 2 000 et 8 000 euros », précise Florence Chibret-Plaussu. De plus, loin d’être constants, les centres d’intérêt des amateurs de dessins évoluent, comme le souligne Augustin de Bayser : « les collectionneurs s’intéressent de plus en plus aux qualités intrinsèques d’une feuille, alors qu’il y a quelques années, les œuvres se vendaient davantage sur le seul nom de l’artiste, qui ne fait plus autant autorité ».

Benjamin Peronnet ajoute : « On recherche aujourd’hui des œuvres plaisantes à regarder, plus seulement des études. Même si la connexion à une toile célèbre ou l’authentification d’une étude demeurent fondamentales, les dessins documentaires sont moins recherchés qu’auparavant. » Certaines œuvres aujourd’hui se vendent bien, comme celles des artistes hollandais du XVIe et XVIIe siècle avec par exemple Nicolaes Berchem (1621/1622-1683), ainsi que celles du dessin français du XVIe siècle comme en témoigne la très belle performance de Jupiter et Sémélé de Jean Cousin le fils (c.1522-c.1594) qui  lors d’une vente Ader en 2024 avait été vendu 662 400 euros (avec frais) pour une estimation entre 30 000 euros  et 40 000 euros. « Les feuilles italiennes de la seconde moitié du XVIe siècle d’artistes confidentiels sont quant à elles moins recherchées qu’avant » considère Benjamin Peronnet. 

Jean COUSIN le fils (vers 1536 - Paris 1595) Jupiter et Sémélé
Jean Cousin le fils (vers 1536 – Paris 1595), Jupiter et Sémélé, Plume et encre brune, lavis gris-beige et rehauts de gouache blanche.. Vendu chez Ader 662 400 euros (avec frais)

Outre la nécessité de répondre à l’évolution de la demande, les marchands doivent également se diversifier. « Il est de plus en plus difficile pour les marchands de s’approvisionner en dessins anciens », indique Benjamin Perronnet. L’expert en dessins anciens, passionné de feuilles scandinaves, a ainsi décidé, comme plusieurs de ses confrères, d’élargir son champ d’activité en se spécialisant dans les créations suédoises autour de 1900. Une aquarelle de Carl Johan Forsberg (1868-1938), Pax (1905), a ainsi été acquise dans sa galerie (ou sur son stand à la TEFAF ?) par le musée d’Orsay qui l’expose actuellement dans le cadre de l’accrochage « Lumière du Nord. Dessins scandinaves et néerlandais ».

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