Un portrait de Maurycy Gottlieb, l’un des peintres polonais les plus talentueux du XIXe siècle, sera dévoilé aux enchères le 14 avril à Paris. Peint en 1879, à l’aube de sa mort, ce tableau délicat témoigne d’un moment d’aboutissement dans une carrière aussi brève que maîtrisée.
Méconnu sur notre territoire, Maurycy Gottlieb (1856-1879) occupe une place centrale dans la peinture polonaise du XIXe siècle. Né en 1856 à Drohobycz, ville située dans l’actuelle Ukraine, Maurycy Gottlieb bénéficie d’une formation académique solide, qu’il acquiert d’abord à Lemberg, puis à Vienne, avant de rejoindre l’atelier de Jan Matejko à Cracovie. « Sous l’influence de ce maître de la peinture historique, il développe un sens aigu de la composition et un goût prononcé pour les sujets chargés de signification nationale et spirituelle », explique Élise Vignault, experte au sein de la maison Millon.
L’œuvre de Gottlieb se distingue par une profonde réflexion sur l’identité juive, dans un contexte européen traversé par les tensions politiques et culturelles. « Dans plusieurs tableaux, il explore avec sensibilité la vie religieuse, les traditions et les aspirations de la communauté juive, tout en cherchant à établir un dialogue entre les cultures juive et polonaise », détaille l’experte. Cette dimension culmine dans Juifs priant dans une synagogue pour Yom Kippour (1878), aujourd’hui conservé au Musée d’art de Tel Aviv et considéré comme son tableau le plus abouti. En parallèle de ces compositions ambitieuses, Gottlieb développe un corpus de portraits, où l’attention se porte sur la présence du modèle, dont il s’attache à saisir les expressions et la vie intérieure.

Un portrait estimé entre 40 000 et 60 000 euros
Peint en 1879, l’année de sa disparition, le Portrait de femme à la collerette que présentera aux enchères la maison Millon le 14 avril à Paris se caractérise par une économie de moyens et une précision d’exécution qui traduisent une parfaite assimilation des modèles anciens. « Le peintre livre ici un portrait saisissant de vérité. Une peinture aux détails délicats reflétant la grande douceur du modèle au regard droit et au teint clair accentué par la transparence des glacis. Cette œuvre évoque les portraits de maîtres anciens comme Rembrandt », souligne Élise Vignault.
Le cadrage resserré, le traitement des chairs et le contraste entre la carnation et la collerette blanche structurent la composition. L’arrière-plan sombre isole la figure et renforce la frontalité du regard. Cette construction, associée à une lumière maîtrisée, inscrit le tableau dans une tradition héritée du XVIIe siècle, que Gottlieb réinterprète sans effet démonstratif. « Son style conjugue la tradition académique héritée de ses maîtres avec une sensibilité personnelle empreinte de mélancolie et d’introspection, poursuit l’experte. Malgré une carrière extrêmement brève, Gottlieb fait preuve d’une maturité artistique remarquable ».
Les œuvres de Maurycy Gottlieb, dont la carrière est interrompue en 1879 alors qu’il n’a que 23 ans, sont rares sur le marché français. La dernière adjudication française pour un portrait remonte en effet à 2010 avec la vente, organisée par Ader, d’un Portrait de jeune juif adjugé 14 300 euros au marteau. A l’international, plusieurs portraits ont néanmoins été présentés en vente publique lors des cinq dernières années, dont le Portrait de Laura, la fiancée de l’artiste (1877) adjugé 76 529 euros (frais inclus) par Bonhams en 2024 à Londres. Notre portrait, quant à lui, est estimé entre 40 000 et 60 000 euros.