Le 28 janvier 2020 | Mis à jour le 22 septembre 2020

Record mondial au Havre : un dessin de Baccio Bandinelli adjugé à 816 000 €

par Diane Zorzi

Un dessin du très controversé sculpteur du Cinquecento, Baccio Bandinelli, s’est envolé à 816 000 euros lors d’une vente aux enchères organisée le 25 janvier au Havre par François-Xavier Allix et Philippe Revol, enregistrant un record mondial pour l’artiste. Découvert dans une collection normande et dévoilant un projet de sculpture colossale que la République de Gênes commanda au rival de Michel-Ange en 1528, il aurait été acheté par un collectionneur américain.

 

Inconnu jusqu’alors, ce dessin de Bacio Bandinelli a refait surface il y a quelques mois au Havre. « Une famille normande m’a apporté pour expertise un album constitué principalement de gravures des XVIIIe et XIXe siècles, raconte François-Xavier Allix, commissaire-priseur au Havre. Nombre d’entre elles présentaient des lacunes et certaines avaient même été griffonnées par des enfants. Mais au milieu de cet ensemble sans grande valeur, un dessin, particulièrement abouti et ayant échappé sans dommage aux affres du temps, m’a tout de suite sauté aux yeux. Je me rendais justement à Paris trois jours plus tard. J’en ai donc profité pour le soumettre aux experts du cabinet de Bayser qui, en quelques secondes, ont reconnu son illustre auteur. » Contacté par les experts, le spécialiste Roger Ward confirme à son tour l’attribution. « Il nous a confié qu’il cherchait ce dessin depuis plus de quarante ans, poursuit Matthieu de Bayser. Il se doutait qu’il existait mais n’en avait aucune trace. C’est la magie des collections de province. Elles dévoilent des œuvres inédites disparues depuis des siècles. »  

 

Baccio Bandinelli, le rival de Michel-Ange

Fils d’un maître orfèvre réputé à Florence, Baccio Bandinelli a marqué les esprits tant par sa carrière brillante que par sa personnalité sulfureuse. S’il fut le sculpteur attitré de la cour des Médicis et qu’il reçut de nombreuses commandes prestigieuses, il suscita les critiques les plus acerbes de ses contemporains, jugé arrogant, prétentieux et offrant à Vasari parmi ses Vies les plus romanesques. Ainsi l’auteur raconte-t-il ses querelles avec Benvenuto Cellini ou encore Michel-Ange, dont il fut même soupçonné en 1512 d’avoir volé et déchiré par accès de jalousie un carton prodigieux, détruit dans des circonstances mystérieuses. « Les uns prétendirent qu’il déchira ce chef-d’œuvre pour en posséder quelques parties ; d’autres pensèrent qu’il voulut ôter à ses jeunes rivaux les moyens de faire des progrès, en étudiant cette admirable page ; ceux-là dirent qu’il n’agit ainsi que par affection pour Léonard de Vinci, qui venait de voir sa réputation éclipsée ; ceux, enfin, qui savaient mieux apprécier les choses, attribuèrent son action à la haine dont il poursuivit pendant toute sa vie le grand Michel-Ange. Ce fut une perte immense pour les arts : aussi l’accusa-t-on justement d’envie et de méchanceté. »

 

Baccio Bandinelli (1488-1560), Projet de sculpture colossale de l’amiral Andrea Doria en Neptune. Plume et encre brune, pierre noire. 42,7×28,6 cm, Ancienne collection Martelli à Florence. Commande de la République de Gênes en 1528 Expert : cabinet de Bayser. Adjugé à 816 000 euros (frais compris) par Enchères Océanes le 25 janvier au Havre.

 

Un projet de sculpture colossale commandée par la République de Gênes

Mais si sous la plume de Vasari, Bandinelli fut « l’homme le plus exécré dans Florence et le plus exécrable par son arrogance, ses bassesses, ses violences et ses lâchetés », ses talents lui valurent aussi l’admiration des plus grands maîtres de son époque, à commencer par Léonard de Vinci, impressionné devant la qualité de son coup de crayon. « Notre dessin en est un témoignage probant, remarque Matthieu de Bayser. Il se rattache à l’une des commandes les plus ambitieuses que Bandinelli reçoit de la République de Gênes le 7 octobre 1528. A cette époque, sa carrière est déjà très installée et il est le principal rival de Michel-Ange. »

La commande consistait à ériger une sculpture colossale en l’honneur de l’amiral Andrea Doria qui, par ses succès militaires et son alliance avec Charles Quint, était parvenu à libérer la ville de Gênes après un siècle de domination étrangère. « Le monument imaginé par le sculpteur est abandonné en cours d’exécution, du fait, selon Vasari, de l’insatisfaction des commanditaires, mais plusieurs dessins témoignent de son envergure, tel que le projet pour le socle conservé au cabinet des arts graphiques du musée du Louvre qui dévoile des sculptures d’une grande richesse et qualité d’exécution. » Le British Museum de Londres conserve quant à lui un dessin montrant l’amiral nu en Neptune. « Notre dessin est d’une technique et d’un format similaires à celui du British Museum. On y retrouve l’amiral, non plus nu mais en général romain, sous les traits du dieu de la mer. Toutefois, il est beaucoup plus abouti. Il s’agit probablement d’un rare dessin de présentation dont l’artiste se servit pour présenter son projet final aux commanditaires. »

 

Un record mondial pour l’artiste florentin

Estimé autour de 60 000 euros, le dessin s’est envolé à 816 000 euros (frais compris), sous le marteau de François-Xavier Allix et Philippe Revol, dépassant le précédent record enregistré le 27 mars 2019 à Paris pour une étude de Nus masculins debout adjugée à 331 400 euros (frais compris). Il aurait été acheté par un collectionneur américain qui faisait face, au téléphone, à cinq enchérisseurs. « Les dessins de présentation sont plus rares et le nôtre documentait l’une des commandes les plus importantes de sa carrière », note Matthieu de Bayser. Le papier affichait en outre une illustre provenance, celle de la collection Martelli. « Les Martelli étaient une riche famille florentine du XVIIIe siècle qui possédaient des œuvres d’artistes majeurs comme Michel-Ange. On reconnaît les pièces de leur collection par la présence d’une numérotation en rouge. » 

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