Le 27 octobre 2019 | Mis à jour le 13 novembre 2019

Un panneau de Cimabue s’envole à 24,2 millions d’€ à Senlis

par Diane Zorzi

Les enchères se sont enflammées ce dimanche au marché Ordener à Senlis. Devant une salle comble, le panneau du peintre primitif italien Cenni di Pepo, dit Cimabue (connu de 1272 à 1302) s’est envolé à 24,18 millions d’euros (frais compris) sous le marteau de Maître Dominique Le Coënt-de Beaulieu. Alors que les œuvres anciennes se font de plus en plus rares sur le marché, ce tableau avait refait surface dans une collection privée près de Compiègne, échappant de peu à la déchetterie. Il devient le tableau primitif le plus cher vendu aux enchères.

 

Mis à prix à 3 millions d’euros, Le Christ moqué de Cenni di Pepo, dit Cimabue (connu de 1272 à 1302) s’est envolé à 24,18 millions d’euros (frais compris), sous le marteau de Maître Dominique Le Coënt-de Beaulieu à Senlis. Découvert en juin dernier par Maître Philomène Wolf dans une collection près de Compiègne, le panneau devient le tableau primitif le plus cher vendu aux enchères. « Il est aussi le huitième tableau ancien le plus cher au monde derrière le Salvator Mundi de Léonard de Vinci (2017, Le massacre des Innocents de Rubens (2002), Loth et ses filles de Rubens (2016), le Portrait de Cosme de Médicis de Pontormo (1989), le Portrait de Femme de Rembrandt (2000), le Portrait de Laurent de Médicis de Raphaël (2007) et Le Grand Canal de Canaletto (2005). Ce record prouve bien qu’aujourd’hui on peut vendre un objet d’art depuis n’importe où dans le monde grâce notamment à la puissance de plateformes telles qu’Interencheres« , a précisé Maître Dominique Le Coënt-de Beaulieu.

Devant une salle comble pouvant accueillir jusqu’à 900 spectateurs, huit enchérisseurs, dont trois présents en salle, se sont livrés une bataille acharnée. Il faut dire que l’événement était historique : aucune oeuvre de Cimabue n’avait été jusqu’alors présentée en vente publique. « C’est une grande émotion et une grande responsabilité que de vendre cette œuvre du père de la Renaissance italienne. C’est la première fois que l’on va pouvoir donner une cote à cet artiste à la renommée internationale », confiait ainsi Maître Dominique Le Coënt-de Beaulieu avant de débuter les enchères. « C’est la peinture la plus ancienne que nous ayons expertisée au cabinet Turquin, s’enthousiasmait à son tour l’expert Stéphane Pinta. Cimabue est un artiste extrêmement rare. De lui, nous ne connaissons que dix œuvres dans le monde. »

 

 

La découverte de ce panneau, daté de 1280, constitue un apport considérable pour l’histoire de l’art. Outre sa rareté, celui-ci vient compléter une partie de l’unique œuvre de dévotion privée de Cimabue connue à ce jour. « De ce diptyque de dévotion, nous ne connaissions  jusqu’alors que deux panneaux : La Flagellation du Christ, conservée à la Frick Collection de New York depuis 1950, et La Vierge à l’Enfant trônant et entourée de deux anges, qui a rejoint la National Gallery de Londres en 2000 », a rappelé Stéphane Pinta.

 

Cimabue, « Le Christ moqué ». Élément d’un panneau de dévotion. Peinture à l’oeuf et fond d’or sur panneau de peuplier H. 25,8 cm ; L. 20,3 cm en tout H. 24,6 cm ; L. 19,6 cm, surface picturale. Epaisseur actuelle : 1,2 cm. 

 

Un panneau perdu appartenant à un diptyque de dévotion

La plupart des œuvres de Cimabue ont été peintes pour des églises à Pise, Florence, Bologne ou Arezzo. Une Vierge et l’Enfant en trône peinte vers 1280 pour l’église San Francesco de Pise se trouve ainsi au Musée du Louvre. Aux côtés de ces Maestà et fresques monumentales, un diptyque de dévotion privée demeure quant à lui incomplet et occupe depuis un certain nombre d’années l’historien de l’art Dillian Gordon. Pour ce spécialiste des peintures primitives italiennes, le diptyque, composé de huit panneaux figurant huit scènes de la Passion du Christ, comptait en son volet gauche quatre scènes : La Vierge à l’enfant (de la National Gallery), Le baiser de Judas (perdu), Le Christ moqué (retrouvé près de Compiègne) et La Flagellation (de la Frick Collection).

 

 

« Notre panneau rejoint donc parfaitement cette reconstitution. De même, les traces de l’ancien encadrement, les petits pointillés ronds exécutés de la même façon au poinçon, le style, l’ornementation du fond d’or, la correspondance des dos des panneaux et leur état respectif confirment que notre panneau, ainsi que les panneaux conservés à la National Gallery et à la Frick Collection, constituaient le volet gauche du même diptyque, remarque Maître Dominique Le Coënt-de Beaulieu. Enfin, la présence des barbes [agglomérats de matière picturale se constituant sur les bords d’un tableau (N.D.L.R.)] de la couche picturale bordant le côté vertical gauche et le côté horizontal inférieur permet de placer Le Christ moqué en-dessous de La Vierge à l’enfant et à gauche de La Flagellation. »

 

[Détail du panneau] Un personnage de la foule situé à droite semble placer au-dessus de la tête du Christ ce qui pourrait être une partie de la couronne d’épines.

L’un des premiers témoignages de l’art occidental

Complétant l’unique œuvre de dévotion privée de Cimabue, Le Christ moqué apporte également un précieux témoignage quant à l’évolution stylistique qu’emprunte le peintre florentin au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle. « Cimabue assure le renouvellement de la peinture byzantine en rompant avec son formalisme et ses images codifiées par le dogme. Il est l’artiste qui ouvre les portes au naturalisme de l’art de la pré-Renaissance, en donnant une âme à ses personnages, et en créant de la profondeur à travers les premières perspectives. »

A quelques années de distance de son élève et successeur Giotto, ainsi que de son émule, le jeune siennois Duccio, Cimabue pose dès la fin du XIIIe siècle les jalons d’un art occidental qui donnera la primauté à la représentation réaliste et humaniste de l’espace et des corps. Ainsi, si le fond d’or ne permet pas encore de marquer la profondeur, de petites architectures, encadrant la scène sous la forme de volumes simples, suggèrent déjà le désir de l’artiste de représenter un espace en trois dimensions. Et, de même, alors que la position des personnages est encore régie par des rapports symboliques – le Christ surpassant au premier plan une foule de personnages empilés les uns sur les autres sans soucis de différenciation d’échelle -, le dessin rompt avec le hiératisme byzantin et donne aux figures une véritable présence plastique, modelant avec souplesse des corps, dont les drapés épousent le mouvement, et dont les visages sont désormais empreints d’humanité.

 

 

« Le Christ demeure le pivot central autour duquel se pressent, comme les plateaux d’une balance, les deux groupes humains compacts, décrit Stéphane Pinta, expert en art ancien au cabinet Turquin. Leur disposition serrée les uns contre les autres crée un sentiment d’étouffement prégnant, renforcé par le jeu des bras et des jambes entremêlés, exprimant avec force l’idée d’encerclement du Christ à laquelle s’ajoute celle des expressions : visages, ou plutôt ‘trognes’ grimaçantes, hargneuses, regards chargés d’animosité définis par un dessin linéaire, souple, modelant les formes naturelles par le jeu d’accents lumineux. Contrastant avec ce tumulte, le Christ dépasse ce groupe humain par sa haute stature et ce, non seulement physiquement mais aussi moralement. Aux invectives et aux coups, il oppose une sérénité traduite par son attitude d’abandon, d’abnégation en laissant pendre ses bras et par son expression de sérénité. Les traits de son visage sont décrits par un dessin souple, le nez, la bouche, la barbe, la chevelure n’ont plus rien de conventionnels. Nous sommes en présence d’un véritable être humain qui s’abandonne et non plus devant une divinité puissante et presque abstraite. En ce sens, notre panneau est l’un des premiers témoignages de l’art occidental. »

 

« Au milieu du déluge de calamités qui ruina et noya la malheureuse Italie, non seulement avait disparu tout ce qui pouvait porter le nom d’édifice, mais encore, ce qui est plus grave, la race des artistes était complètement éteinte, quand naquit, comme par la grâce de Dieu, dans la ville de Florence l’an 1240, de la noble famille des Cimabui, Giovanni, surnommé Cimabue, qui devait rendre son lustre à l’art de la peinture. »

Giorgio Vasari, Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, 1550

 

 

Une œuvre inédite sur le marché

La mise à jour de ce trésor révèle à nouveau l’importance primordiale du travail de proximité que mènent quotidiennement les commissaires-priseurs installés en région.« Rien ne présageait une telle découverte, poursuit le commissaire-priseur. En effet, lorsque Philomène Wolf, commissaire-priseur avec qui je suis associé, a été sollicitée pour débarrasser une maison près de Compiègne, c’est au milieu d’objets courants et sans intérêt particulier que trônait le panneau, accroché au mur, à côté de la plaque de cuisson d’une cuisine américaine. Les propriétaires ne se doutaient pas de la valeur de leur œuvre, qu’ils considéraient comme une icône et dont il voulait se séparer. »

La vente du panneau était d’autant plus inédite qu’aucune œuvre de Cimabue n’avait encore été proposée aux enchères. « Provenant toutes deux de collections particulières, La Vierge à l’enfant était entrée dans les collections de la National Gallery en 2000, du fait d’une transaction privée, et La Flagellation avait été acquise en 1950 auprès de la Galerie Knoedler à Paris, après avoir été présentée chez les marchands parisiens G. Rolla puis E. Moratilla », précise Maître Dominique Le Coënt-de Beaulieu.

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