Provenant de la célèbre collection de Roger Dutilleul, une nature morte peinte par Georges Braque (1882-1963) en 1928 sera présentée aux enchères le 13 juin par Cécile Conan à Lyon. Inédite sur le marché, elle est estimée à plus de 180 000 euros.
Roger Dutilleul, le collectionneur des temps modernes
Picasso, Derain, Vlaminck, Braque, Léger, Modigliani… Roger Dutilleul (1873-1956) constitua l’une des collections les plus importantes de l’art moderne. Dans un contexte hostile aux avant-gardes, il soutint dès 1904 une jeune génération de peintres qui allait bientôt s’imposer parmi les grands maîtres du XXe siècle. « Roger Dutilleul aurait bien voulu collectionner les Impressionnistes, explique Cécile Conan, mais leur cote était trop élevée lorsqu’il commence à s’intéresser à la peinture. Il décide alors de se tourner vers l’art contemporain de l’époque, dont les prix étaient plus attractifs, estimant avec modestie s’être intéressé aux jeunes par nécessité. » « Je n’ai pas de mérite particulier. C’est par nécessité que je suis allé aux jeunes », notait ainsi ce collectionneur des temps modernes. Avec le recul historique, sa modestie prête à sourire lorsque l’on considère les choix judicieux et novateurs dont il fit preuve. « Dutilleul suivait les artistes et acquit plusieurs œuvres de chacun d’eux avec perspicacité. Chacune d’elles représente un jalon, une étape dans le processus créateur de son auteur. »

Des œuvres majeures de la première moitié du XXe siècle
Dans la galerie de Daniel-Henry Kahnweiler (1884-1979), Dutilleul découvre ainsi les artistes cubistes et fait l’acquisition du Paysage à l’Estaque. Un arbre de Georges Braque (1882-1963). Peinte durant l’été 1908, cette œuvre est le premier tableau cubiste qui intègre la collection de Roger Dutilleul, et elle n’est autre que l’une des premières toiles cubistes de l’histoire de l’art. Autre témoin de cet œil acéré, l’acquisition d’une nature morte de Braque, résumant à elle seule le travail engagé au cours des années 1920. « Cette toile, que nous présentons aux enchères le 13 juin à Lyon, est un résumé didactique de l’art de Braque à cette époque, explique la commissaire-priseur lyonnaise. Tout d’abord par son sujet, la nature morte, si important pour Braque et significatif de son positionnement, non pas tourné vers la recherche de la nouveauté pour la nouveauté, mais bien vers l’inaccessible épuisement dans l’approfondissement. Ensuite, par l’héritage du Cubisme dont il y fait montre, avec la simplification des objets, la multiplication des points de vue, l’absence de lumière atmosphérique à travers l’adoption d’un éclairage frontal sans effet d’ambiance, ou encore dans le choix d’une gamme chromatique réduite aux bruns, noirs, blancs, gris bleutés et ivoires, et dont la richesse ne se situe pas dans la variété mais bien dans la qualité des rapports de tons subtils. Puis également par le recours au trompe-l’œil qui transcende les apparences pour figurer un nouvel espace, avec l’utilisation du faux-marbre, technique apprise dans l’entreprise de plâtrerie-peinture familiale que Braque avait fait découvrir à Picasso dès 1912. Et enfin par l’influence toute nouvelle de l’Antiquité grecque, avec cette poterie noire dont les contours sont incisés d’un filet blanc, préambule de l’intérêt de l’artiste pour la Grèce archaïque, dont l’apothéose sera la série des Canéphores.»

Une toile de Braque inédite sur le marché
Conservé jusqu’alors précieusement dans la famille de Roger Dutilleul, ce Pichet, pipe, tabac, proposé aux enchères le 13 juin prochain à Lyon, est l’un des derniers témoignages encore en mains privés de cette collection de tout premier plan, dont de nombreuses œuvres figurent au catalogue de musées prestigieux. « Cette œuvre, exposée à deux reprises du vivant de l’artiste, est inédite sur le marché, précise Cécile Conan. Habituellement, les pièces de la collection Dutilleul sont vendues dans de grandes maisons de vente américaines. Nous sommes très heureux et fiers de pouvoir la présenter en province, dans notre maison lyonnaise. » Estimée entre 180 000 et 250 000 euros, l’huile sur toile devrait attirer les collectionneurs du monde entier. « La vente d’une toile de Braque est toujours un événement. L’intérêt est d’ores et déjà soutenu et il pourrait également émaner de musées français ou étrangers. »