Une figure de colosse en biscuit de porcelaine de Sèvres a été confiée à la maison Daguerre pour expertise. Delphine Baumann, élève commissaire-priseur, nous livre ses observations et le fruit de ses recherches, sous la supervision de Cyrille Froissart, expert en céramiques anciennes.
Les commissaires-priseurs en herbe, dont l’Association Nationale des Elèves Commissaires-Priseurs (ANECP) assure la cohésion, proposent aux lecteurs du Magazine des enchères de revivre en direct des travaux d’expertise menés à quatre mains dans les coulisses des salles des ventes. Aujourd’hui, Delphine Baumann, élève commissaire-priseur chez Daguerre, se prête à l’exercice. Sous le regard de Cyrille Froissart, expert en céramiques anciennes, elle décrypte pour nous une Figure de colosse de Memnon en biscuit de porcelaine dure.
Première impression ?
Delphine Baumann : Lors d’une journée d’expertise chez Daguerre Savoie, le commissaire-priseur Benoît Derouineau porte mon attention sur un biscuit de la manufacture de Sèvres représentant une figure égyptienne assise. C’est un colosse de Memnon en biscuit de porcelaine, marqué ‘SEVRES’ à l’avant de la base et mesurant 21 cm de haut. Compte tenu de son style, je reconnais une œuvre du début du XIXe siècle. Maître Derouineau se doute de la rareté de cet objet et est enthousiasmé par cette découverte. Nous décidons de contacter Cyrille Froissart, expert en céramiques anciennes, avec qui nous avons l’habitude de travailler.
Cyrille Froissart : A la vue de ce biscuit, ma première impression fut tout à fait positive. C’est une pièce qui n’est pas courante, et la première que l’on m’apporte pour expertise. Je reconnais ici un élément du « Service Égyptien », livré en 1808 pour le compte de l’Empereur Napoléon Ier. Il est composé d’un service de table et d’un surtout en biscuit de porcelaine architecturé.

Des marques et signatures?
Delphine Baumann : En plus de la marque ‘SEVRES’ estampée en creux sur la base, le revers du trône du colosse présente d’autres marques et signatures. Nous pouvons lire les initiales incisées ‘O.G.’ et ‘J.B’, ainsi que la date ‘27 m 8’. Avant de connaître l’année de livraison, une de mes interrogations a été de savoir si la date correspondait au calendrier républicain ou grégorien. Dans le premier cas, la pièce daterait de 1800, dans le second cas de 1808.
Cyrille Froissart : Les marques de la manufacture de Sèvres permettent une datation précise des pièces de porcelaine. ‘O.G’ correspond au sculpteur Jean-Jacques Oget (1759-1842) et ‘J.B.’ correspond à un autre sculpteur travaillant pour la manufacture impériale. Ils ne sont pas à l’origine du modèle mais ont un travail de façonnage et de réparure des pièces du surtout. La date ‘27 m 8’ correspond au 27 mai 1808. Bien que le service de table fût achevé dès 1806, le surtout en biscuit ne fut terminé qu’en 1808.
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Un courant artistique ?
Delphine Baumann : Les campagnes du général Bonaparte de 1798 à 1801 ont insufflé une vague d’égyptomanie en France et en Europe. Des savants, scientifiques et artistes font partie de l’expédition, à l’instar de Dominique Vivant-Denon (1747-1825) qui publie en 1802 Voyage dans la Basse et la Haute Égypte. Les planches de cet ouvrage servent de sources d’inspiration pour les figures et éléments d’architectures du surtout. Ainsi, le colosse de Memnon reprend les dessins de la planche n°44.
Cyrille Froissart : Un renouveau artistique complet a lieu lors de la nomination d’Alexandre Brongniart (1770-1847) à la tête de la manufacture de Sèvres en 1800. C’est un scientifique et minéralogiste, qui se concentre sur la production de porcelaine dure, renouvelle les décors peints, diversifie les sources d’inspiration iconographique et innove avec de nouvelles techniques. Il utilise la porcelaine comme moyen de diffusion de la connaissance, mais également comme un moyen de diffusion de l’image impériale. Nous parlerions aujourd’hui de propagande. C’est Vivant-Denon qui eut l’idée de créer ce service qu’il qualifiait de « charmant groupe égyptien » et pour lequel il trouvait judicieux de mélanger « du bronze et du biscuit ». Conquis par cette idée, Brongniart lança la création de cet ensemble. Jean-Baptiste Lepère (1761-1844), un architecte qui a également participé à l’expédition en Égypte, fut mandaté pour réaliser le dessin général du surtout.
Une fonction ?
Delphine Baumann : Cet ensemble est un cadeau diplomatique monumental. Le surtout en biscuit est composé de plusieurs pièces de grandes dimensions : trois temples égyptiens, deux môles, quatre parties de colonnades, quatre figures de Memnon, quatre obélisques et de nombreux sphinx à l’image de ceux de Karnak.
Cyrille Froissart : Ce premier service égyptien est livré le 2 octobre 1808 pour le compte de l’Empereur puis offert par Napoléon Ier au Tsar Alexandre Ier pour sceller le succès diplomatique que constituait la signature des accords de Tilsit du 7 juillet 1807. Il est aujourd’hui conservé avec le surtout au musée Kuskovo à Moscou.
Un second service identique a été confectionné pour l’impératrice Joséphine de 1810 à 1812. Elle le refusa le jugeant trop austère. Il fit lui aussi l’objet d’un cadeau diplomatique, car en 1818, Louis XVIII décida d’offrir le service à Arthur Wellesley, 1er duc de Wellington, pour son aide à la restauration de la monarchie Bourbon. Il est aujourd’hui conservé au Victoria and Albert Museum à Londres.

L’état de conservation ?
Delphine Baumann : Nous pouvons voir des éclats restaurés au niveau des mains et des petits éclats aux angles arrières de la base. Il y a des imperfections dues à la cuisson sur les bras et les chevilles.
Cyrille Froissart : Les « coups de feu » dus à la cuisson ne sont pas anodins. Il se trouve que les quatre figures de Memnon faisant partie du surtout offert au Tsar sont aujourd’hui à Moscou. Notre présente statue de Memnon, certainement en raison de ses imperfections, n’a pas été envoyée en Russie, mais a été vendue séparément. Les sorties au magasin de la manufacture mentionnent la vente d’une figure de Memnon au prix de 24 francs le 7 décembre 1808.
Une estimation ?
Cyrille Froissart : Cet élément de surtout est une pièce rare et extravagante ! Le service et le surtout égyptien ont été conçus comme un ensemble spectaculaire. Vivant-Denon en parlait comme d’un service « tout à fait monumental ». Il y a parfois des assiettes qui passent sur le marché de l’art, mais quasiment aucun biscuit. Compte tenu de l’intérêt historique et de l’originalité du sujet, je propose une estimation de 3 000 à 5 000 euros.
Delphine Baumann : Cette figure égyptienne trouvera toute sa place dans notre vente des souvenirs du château de Goulaine prévue le 29 septembre prochain. En effet, nous proposons également à la vente la Découverte d’Égypte, ouvrage encyclopédique majeur issu des campagnes de Bonaparte sur les bords du Nil dont fait partie Voyage dans la Basse et la Haute Égypte de Vivant-Denon.