Le 13 octobre à Lyon, quinze œuvres inédites de William Bouguereau étaient dispersées aux enchères. Provenant directement de l’atelier de l’artiste, elles ont attiré les collectionneurs du monde entier qui n’ont pas hésité à pousser les enchères bien au-delà des estimations pour acquérir l’une des études ou des réductions du peintre académique, longtemps déconsidéré à la faveur du modernisme.
C’est un ensemble exceptionnel que dispersait aux enchères la maison de ventes Conan le 13 octobre à Lyon. Quinze tableaux et œuvres sur papier de William Adolphe Bouguereau (1825-1905), provenant directement de l’atelier, étaient mis en vente. « Ces œuvres inédites sur le marché ont toutes appartenu à un même collectionneur lyonnais, ami de Monsieur Vincens-Bouguereau, petit-fils de l’artiste, de qui il les tint », précise Maître Cécile Conan. « Dans les années 1980, ce dernier offrit au collectionneur lyonnais plusieurs œuvres de son grand-père pour le remercier des meubles qu’il lui confectionnait. Des lettres émouvantes de Madame Vincens-Bouguereau témoignent d’ailleurs de ces échanges et relations amicales nouées entre voisins. »

A cette époque, Bouguereau ne jouit plus de la notoriété qui était la sienne au XIXe siècle. Loué de son vivant jusqu’aux Etats-Unis, il est décrié d’abord par quelques-uns de ses contemporains, fervents défenseurs du modernisme, et devient, tout au long du XXe siècle un parangon de l’art pompier. « Ses œuvres ne valent alors plus grand-chose et doivent attendre la fin du XXe siècle pour être de nouveau considérées. » Une réhabilitation progressive que Bouguereau doit notamment à la rétrospective organisée en 1984 au Petit Palais et aux travaux menés lors de l’ouverture du Musée d’Orsay en 1986, et dans le cadre de l’acquisition par le Musée d’Orsay de cinq tableaux en 2010.

De Bouguereau, l’on connaît aujourd’hui les grandes compositions savamment élaborées – La Naissance de Vénus, Dante et Virgile, Les Oréades – dans lesquelles le dessin se déploie avec hardiesse et précision pour donner corps à des nymphes lascives et sensuelles, d’une perfection toute académique. « Les œuvres que nous présentions en vente donnaient toute la mesure de son talent et de sa maîtrise technique », note Cécile Conan. Particulièrement abouties, les études invitaient à pénétrer les coulisses de la création de quelques-uns de ses plus grands chefs-d’œuvre – Tête d’enfant de 1872, L’Inspiration de 1891, Prêtresse de Bacchus de 1894, L’Admiration de 1897…

« Chaque étude montrait un travail sur l’expression du visage et la lumière de la carnation », détaille Olivier Houg, expert spécialiste de l’art moderne et contemporain. « La chevelure est bien souvent laissée naturelle ; ce n’est que dans le tableau final que l’artiste coiffera son modèle, en changeant parfois la couleur des cheveux. Mais les attitudes y sont déjà particulièrement bien saisies par ce portraitiste hors-pair, ce qui montre combien celui-ci devait avoir en tête l’œuvre imaginée au moment de peindre ces études. Ce sont des témoignages indispensables à la compréhension de l’œuvre de William Bouguereau. Moins connues du grand public, elles s‘affirment comme étant des tableaux à part entière, bien qu’elles n’étaient pas signées par l’artiste. En effet, elles étaient destinées à rester en sa possession, au contraire des tableaux sortant de l’atelier pour être exposés aux salons ou pour être vendus.»

Restées dans l’atelier avant de rejoindre la collection familiale des vendeurs, les œuvres mises en vente étaient inédites sur le marché. Adjugées de 3 750 euros pour une étude, à 60 000 euros (frais compris) pour la réduction sur toile d’une œuvre de 1867, elles ont attirées les collectionneurs du monde entier. Les Américains, qui ont toujours chéri ce grand représentant de la peinture académique, longtemps mis au banc de l’histoire de l’art français, étaient évidemment nombreux. « Plusieurs d’entre eux ont même fait le déplacement pour assister à la vente, détaille Maître Cécile Conan. Un couple de Libanais, amoureux de William Bouguereau depuis une visite au musée d’Orsay, était également présent et a acheté plusieurs toiles. » Enfin, plusieurs collectionneurs français ont participé à la vente et l’un d’entre eux a poussé les enchères jusqu’à 56 250 euros pour le Portrait de femme à la tête renversée [photo en Une] (estimé entre 15 000 et 20 000 euros), si caractéristique du style sensuel et élégant de William Bouguereau.
Une étude adjugée à 18 750 euros
Cette huile sur toile de 1895-1896 dévoile le portrait d’un des modèles phares de Bouguereau, Elize Brugière. « Afin de réaliser ses compositions finales, l’artiste représentait plusieurs fois le même modèle dans des attitudes différentes », détaille Olivier Houg. Ce portrait est une étude pour L’Admiration de 1897. « On retrouve dans le tableau cette même expression, les yeux fixant vers le haut l’un des personnages de la scène. » Bouguereau y révèle une technique toute particulière dans l’étude de la carnation. « Il utilisait un fond gris préparé à l’avance, sur lequel il venait ensuite poser le visage du modèle dans un contraste adouci. »
Une réduction adjugée à 60 000 euros
Cette huile sur panneau est la deuxième réduction connue à ce jour de l’œuvre Loin du pays, peinte en 1867. De son vivant, Bouguereau peignit de nombreuses reproductions à la demande de ses marchands, reproduisant ainsi ses plus fameuses peintures afin de proposer à ses clients des versions réduites tant en taille qu’en prix. « Damien Bartoli, auteur du catalogue raisonné de William Bouguereau, dénombrait environ 70 réductions, mais il est possible qu’il y en ait eu davantage, précise Olivier Houg. D’après lui, les réductions faites avant 1872 ont été peintes entièrement par l’artiste, au contraire des réductions postérieures, Bouguereau laissant alors à ses élèves le soin de les accomplir. » Dans cette réduction, figurant Emilienne Césil, fille d’une domestique chez les Bouguereau, quelques détails différent de l’œuvre originelle tels que l’absence de personnages en haut des escaliers à droite. « Émilienne posera de nombreuses fois pour l’artiste, dans des tableaux importants comme Le Lever, La Prière ou encore Les Bulles de savon. »
Une copie d’après Delacroix adjugée à 6 250 euros
Cette huile sur toile n’est autre qu’une copie des Femmes d’Alger peinte d’après Eugène Delacroix. Formé aux Beaux-Arts de Paris, Bouguereau, comme tous les artistes de son époque, copia les œuvres de ses illustres prédécesseurs – les maîtres italiens du XVIIe siècle lors de son voyage en Italie, mais aussi les grandes figures de la peinture française au musée du Louvre. « On connaît de lui plusieurs copies restées après sa mort dans son atelier, précise Olivier Houg. De Delacroix, il disait en avoir la plus grande admiration, en le plaçant au sommet de la peinture française à côté d’Ingres. »



