Les commissaires-priseurs Valérie et Jules Régis organiseront prochainement une vente aux enchères d’une vingtaine de meubles rares et emblématiques imaginés après-guerre par le designer français Pierre Chapo à différentes périodes de son activité. Les enchérisseurs sont attendus le 3 février à l’hôtel des ventes de la vallée de Montmorency.
Formé aux Beaux-Arts de Paris, dans la section architecture, Pierre Chapo (1927-1987) s’envole à 24 ans vers les pays nordiques. Là-bas, au fil de quarante-neuf étapes entre la Suède et la Finlande, il s’initie aux savoir-faire locaux liés à la maîtrise du bois. De retour en France, il rencontre l’amour de sa vie, Nicole, avec laquelle il part en Amérique du Sud, avant de remonter tout le continent en Ford T lors d’une traversée au long cours dont le terminus est New York. Entre-temps, il découvre l’œuvre de Frank Lloyd Wright, se lie d’amitié avec Romain Gary et dessine même les dortoirs de l’Université d’Arizona. À la fin des années 1950, Pierre Chapo cumule ainsi connaissances et expériences, constituant le terreau de ses productions futures. La vente « Pierre Chapo : l’essence du bois – l’esprit d’un créateur« , proposée le 3 février par les commissaires-priseurs Valérie et Jules Régis, rend compte de l’élaboration d’un style caractérisé par l’usage du bois massif, essentiellement de l’orme.
Apprentissage dans les pays nordiques et en Amérique
Le couple est de retour à Paris à l’automne 1956. L’année suivante, ils fondent la société Chapo et inaugurent leur galerie au 14 boulevard de l’Hôpital, dans le Ve arrondissement. Sa démarche est simple : s’inscrire dans l’héritage du Mouvement moderne initié par le Bauhaus ou Le Corbusier, tout en employant, dans la fabrication de ses meubles, des techniques issues de l’artisanat. En ce sens, il travaille le bois et le cuir, ignorant les matériaux modernes.

Néanmoins, lorsqu’il dessine ses meubles, sa priorité n’est pas leur qualité esthétique, mais leur utilité pratique. Il crée ainsi, dans les années 1960, comme on peut le voir dans cette vente, un bureau ajustable « B19 E » (estimation : 1 200 – 1 500 euros), une enfilade type bahut R13 (estimation : 1 500 – 2 000 euros) ou encore la banquette coulissante « L07 B », entièrement modulable et pouvant se transformer en lit simple, en lit double ou en banquette (estimation : 5 000 – 8 000 euros).
Un style hybride entre techniques artisanales et formes modernistes
Cette hybridité, loin d’être paralysante, constitue un véritable levier d’innovation pour Pierre Chapo. Ainsi, en 1964, il brevette la technique « 48×72 », définie par Yannick Del Papa dans Pierre Chapo : un artisan moderne (2017) comme « l’assemblage de sections de bois de tailles différentes ayant la même épaisseur (48 mm sur 72 mm) et les mêmes extrémités, découpées selon le type « 48×72 »« .

De cette innovation découlent, à partir de 1971, la création de deux modèles aux piètements en faisceaux emblématiques, ayant nécessité deux années d’étude : le tabouret « S31 B », dont six exemplaires seront mis en vente (estimation : 1 000 – 1 500 euros), et la table « T21 A », dite « Sfax » (estimation : 2 000 – 3 000 euros).
Une collection Chapo cachée en plein milieu de la forêt
Par la suite, Pierre Chapo développe d’autres méthodes de fabrication, notamment le système « Go », consistant à s’appuyer sur l’outil informatique pour découper des panneaux d’une très grande finesse. Avant cela, il fait breveter le système « Chlacc » (pour Construction homogène lamellée assemblée collée clouée).

Ce dernier naît d’une adaptation du bois massif abouté, c’est-à-dire de l’assemblage puis du collage de pièces de bois. Cette technique se retrouve dans une œuvre présentée à la vente, qui porte le nom du système : la S45 (estimation : 800 – 1 200 euros).
Un ensemble très bien conservé
« La totalité des meubles se trouvait dans une maison d’architecte isolée dans les bois du Val-d’Oise, offrant un bel effet d’ensemble », indique Jules Régis. Il ajoute : « Il semblerait que les pièces aient été acquises au fur et à mesure, mais qu’une importante commande ait été réalisée en 1989. »

Dans l’ensemble, les œuvres mises à l’encan sont dans un très bon état de conservation, malgré quelques légères traces d’usure sur certains meubles, notamment sur le cuir du siège « S06 Y », vendu avec la table « R05 A » (estimation : 1 200 – 1 500 euros). La collection est également complétée par une demi-douzaine de meubles de la maison Regain, dont une paire de fauteuils en bois naturel, composée de lanières de cuir, avec coussins d’assise et de dossier en tissu lainé beige (estimation : 800 – 1 200 euros).
Une cote qui ne cesse de grimper
« Concernant les estimations, nous avons décidé de proposer des prix attractifs. » Un choix qui devrait encourager des enchérisseurs de plus en plus nombreux : « Dans le domaine du mobilier en bois massif, les œuvres de Charlotte Perriand sont devenues inabordables pour beaucoup. Les acheteurs se tournent donc vers les fabrications de Pierre Chapo, par ailleurs contemporain et ami de Perriand. »

En effet, lors de la vente « Design » de Piasa Bruxelles du 21 janvier, une paire de tabourets « S31 », estimée entre 3 000 et 4 000 euros, a été vendue 4 601 euros frais inclus, et une table dite « Sfax », estimée entre 8 000 et 12 000 euros, a atteint 23 663 euros frais inclus. Par ailleurs, un exemplaire du lit coulissant « L07 » avait été adjugé 48 100 euros (frais inclus), toujours chez Piasa en 2023, un record porteur de promesses pour Jules Régis.
Enchérir | Suivez la vente Pierre Chapo : l’essence du bois – l’esprit d’un créateur le 3 février en live sur interencheres.com