Tous les mois, l’Association Nationale des Elèves Commissaires-Priseurs propose aux lecteurs du Magazine des enchères de revivre en direct un travail d’expertise mené par un étudiant dans les coulisses d’une salle des ventes. Ce mois-ci, Héloïse de Baudus décrypte un miroir colombes de Mithé Espelt, sous l’œil aguerri d’Hugues Watine, commissaire-priseur de la maison Mercier.
Ils ne sont chaque année qu’une vingtaine à réussir l’examen tant redouté d’accès au stage de commissaire-priseur. Cette poignée d’étudiants, formés au droit et à l’histoire de l’art, effectue alors deux années d’immersion en maison de vente, ponctuées d’un examen intermédiaire, avant de passer l’examen final qui signera leur entrée dans la profession. Durant leur stage, les élèves se familiarisent avec les différentes facettes du métier, à commencer par l’expertise. Identifier l’époque de réalisation d’une œuvre d’art, sa signature, sa technique ou sa matière, avant d’en déterminer la valeur… Autant de compétences qu’ils acquièrent au contact de maîtres passionnés qui – ainsi est-ce souvent le cas lorsque la passion s’en mêle – ont à cœur de transmettre leur savoir-faire pour garantir la relève. Ces commissaires-priseurs en herbe, dont l’Association Nationale des Elèves Commissaires-Priseurs (ANECP) assure la cohésion, proposeront chaque mois aux lecteurs du Magazine des enchères de revivre en direct ce travail d’expertise mené à quatre mains dans les coulisses des salles des ventes.
Héloïse de Baudus et Hugues Watine expertisent un miroir de Mithé Espelt…
Héloïse de Baudus, vice-présidente de l’ANECP et élève commissaire-priseur au sein de la maison Mercier, s’est prêté la première à l’exercice. Sous l’œil aguerri du commissaire-priseur Hugues Watine, la jeune étudiante à l’initiative de ce nouveau partenariat décrypte pour nous un miroir à décor de colombes enfantin, un cadeau de mariage qu’une cliente lui a confié le mois dernier lors d’une journée d’expertise gratuite organisée par la maison de vente lilloise.

Première impression ?
Héloïse de Baudus : Au premier regard, je constate qu’il s’agit d’un miroir qui s’inscrit dans une production très en vogue de nos jours, faisant la part belle à une iconographie assez expressive et reconnaissable, aux traits simplifiés. Nous avons affaire à un décor simple mais évocateur : deux colombes affrontées rejoignent leurs becs délicats autour d’un cœur. Les frises ornant le pourtour du miroir sont joliment exécutées. L’iconographie est particulièrement de circonstances : un joli clin d’œil très romantique pour un cadeau de mariage !

Une signature ?
Héloïse de Baudus : L’objet ne comporte pas de signature, mais on remarque l’emploi de feutre vert dans le décor du miroir. Ce détail est caractéristique du travail de Marie-Thérèse Espelt dite Mithé Espelt, céramiste camarguaise née en 1923 à Lunel et décédée en 2020.
Hugues Watine : Mithé Espelt est une artiste relativement confidentielle qui parvint à passer l’artisanat au rang d’art, grâce à une grande maîtrise technique et des motifs très poétiques. Ce miroir incarne bien sa manière de travailler des objets artisanaux du quotidien.

Une époque ?
Héloïse de Baudus : Si nous allons un peu plus loin dans l’étude de ce miroir, nous pouvons nous rendre compte assez rapidement qu’il s’agit d’un objet typique de la production des années 1960 de Mithé Espelt… Il porte la marque d’un travail de la céramique caractéristique de la production extrêmement riche du sud de la France des années 1950-1960. La région était alors un lieu de création et de réflexion pour de nombreux artistes céramistes. Je pense notamment à Jean Lurçat (1892-1966), un artiste contemporain majeur qui, après s’être illustré dans la peinture et les tapisseries, se lance dans la confection de céramique aux alentours de 1951. Il séjourne et travaille régulièrement à Saint Vicens, le célèbre centre potier créé en 1942 à Perpignan. Roger Capron (1922-2006), un autre céramiste de renom a également fondé son atelier en 1952 à Vallauris, une commune des Alpes-Maritimes, à l’instar de Suzanne Ramié (1905-1974), qui avait créé son propre atelier de céramique à Vallauris dès 1938.
Les céramistes du sud de la France dans les dernières ventes aux enchères
Une estimation ?
Hugues Watine : Les objets d’art d’après-guerre attirent toujours de nombreux collectionneurs et c’est le cas de notre miroir car il permet de mettre en lumière une artiste femme récemment redécouverte et faisant preuve d’une grande maîtrise technique. Je l’avais estimé entre 500 et 800 euros et il a trouvé preneur à 1 071 euros (frais inclus).
Héloïse de Baudus : Ce miroir unique est très bien conservé et plait aux amateurs d’arts décoratifs d’après-guerre. L’œuvre de Mithé Espelt en particulier a été répertoriée et remise en valeur par Antoine Candau, amateur d’art et spécialisé dans la céramique, qui a récemment publié un ouvrage baptisé Le luxe discret du quotidien aux éditions Odyssée. Depuis ce travail de fond paru en 2020, la cote des créations de Mithé Espelt ne cesse d’augmenter. De manière générale, les œuvres de Mithé Espelt connaissent un succès grandissant à l’étranger et s’internationalisent progressivement. Cela prouve à mon sens la nécessité du travail de recherche dans la redécouverte des artistes et de leurs œuvres, d’autant plus quand elles ne sont pas signées !
Mithé Espelt dans les dernières ventes aux enchères
Crédit photos Portrait d’Héloïse de Baudus et Miroir de Mithé Espelt © Sébastien Hamelin

















