Le 12 août 2020 | Mis à jour le 26 août 2020

Les secrets d’un coffre devenu gothique il y a quarante ans

par Jacques Dubarry de Lassale

De par la simplicité de sa fabrication, le coffre l’un des premiers meubles à faire son apparition. Au Moyen-âge, il arbore des sculptures gothiques en guise d’ornement et a de multiples usages tels que le coffre de mariage, à sel ou encore de sécurité. Jacques Dubarry de Lassale nous dévoile comment reconnaître un véritable coffre gothique d’un travail plus tardif. 

 

L’examen attentif de ce coffre (photo 1) révèle quelques surprises que nous allons détailler. A première vue, il s’agit d’un coffre gothique du XVe ou XVIe siècle avec une façade sculptée à orbevoie dans la plus pure tradition de cette époque, et d’une serrure à moraillon.

 

Les bois

La façade, les côtés et le couvercle sont en châtaignier, bois peu utilisé à l’époque médiévale. Le dos, le fond, les plinthes et les encadrements sont en chêne.

 

Le montage

La caisse présente des particularités intéressantes, chacun des côtés est constitué par un panneau d’un seul tenant. Chaque côté est assemblé sur la façade et le panneau arrière par des queues d’aronde découvertes. Leur particularité est que de petits coins enfoncés en force écartent chaque queue d’aronde mâle préalablement fendue de trois traits de scie (photo 2 et croquis). Cette technique, dite « en queue de renard » serait apparue au XVIe siècle.

 

 

Le coffre est supporté par quatre pieds en bois tourné fixés dans deux traverses latérales (photo 3), ce qui est également inhabituel. Sur la face arrière de la plinthe de façade est fixée une pièce de chêne, en bois de récupération (photos 3 et 4). Cette pièce de bois, destinée à supporter le fond du coffre, est fixée par trois gros clous forgés ; les clous probablement trop courts ont nécessité de faire des échancrures. La planche de fond est clouée à plat joint sur le chant de la planche de dos avec des clous en fer forgé.
Le couvercle est constitué d’une façade de coffre récupérée qui a été raccourcie en longueur et largeur. L’ébéniste qui a réalisé l’opération ne s’est même pas donné la peine de faire disparaître les traces de machine sur le chant arrière (photo 5).

L’emplacement de l’ancienne serrure a été bouché par une pièce de bois (photo 6) et sous le couvercle, on aperçoit nettement les traces laissées par les quatre clous de fixation de l’ancienne serrure (photo 7). L’articulation du couvercle est réalisée à l’aide de deux pentures en fer forgé très différentes l’une de l’autre. Les deux sont anciennes, mais une seule est d’origine (photo 8). Elle a ses fixations d’origine sur le dos, mais pas sur le couvercle puisque celui-ci a été changé. Par contre, l’autre (photo 9), n’a jamais appartenu à ce coffre, car les trous de fixation dans la planche et dans le fer ne correspondent pas.

 

 

La serrure 

Elle est dite « à moraillon ». Le moraillon est la partie articulée fixée sur le couvercle et qui se rabat sur la serrure. Il s’agit ici d’une serrure à entailler, c’est ­à-dire que le mécanisme est incrusté dans l’épaisseur de la façade et n’est donc pas visible de l’intérieur du coffre. Cette serrure est ancienne mais a été rapportée postérieurement après avoir été remaniée pour tenter de lui donner un aspect gothique (photo 10). C’était une serrure à moraillon du XVIIe siècle, du type de celle présentée en photo 11, dont la platine a été dentelée à la cisaille. Pour comparaison, nous vous montrons une serrure à moraillon d’époque gothique (photo 12).

 

 

La sculpture 

la façade et les panneaux de côté ont été encadrés par une moulure de chêne fixée à la caisse par de minuscules chevilles. La façade est sculptée en orbevoie, d’un motif à arcatures tout à fait gothique, dont la sculpture profonde laisse apparaître très nettement des traces de gouge dans les fonds (photo 13).
Nous nous trouvons donc devant un cas de figure assez particulier puisque nous avons une caisse qui présente un montage à queues de renard, apparues au XVIe siècle, et une sculpture à motif XVe. Deux possibilités sont envisageables :

  • première possibilité : la façade est un panneau de récupération datant du XVe et remonté au XVIe,
  • deuxième possibilité : la sculpture n’est pas du XVe siècle.

C’est le deuxième cas qu’il y a lieu de retenir ici. Ce coffre a été enjolivé par une sculpture gothique il y a environ quarante ans par un artisan espagnol exerçant son métier en vieille Castille. La caisse de ce coffre date probablement du XVIIe siècle. Nombreux sont les meubles enrichis par des sculptures postérieures. Les coffres resculptés ont connu un certain succès pour meubler les vieilles bâtisses en pierres apparentes ou les résidences secondaires campagnardes durant les années 1960.

 

Photo 13. Sculpture de la façade laissant nettement apparaître des traces de gouge dans les fonds.

 

Photos : © Jacques Dubarry de Lassale.

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