Autour de l’année 1890, un bouillonnement artistique autour de Gauguin et de Sérusier donne naissance à la fois à l’école de Pont-Aven et au mouvement des Nabis. La vente du 9 décembre de l’étude Thierry-Lannon & Associés, à Brest, accueillent plusieurs artistes de l’époque.
« L’école de Pont-Aven n’est pas une école régionale, affirme d’entrée de jeu Philippe Lannon, c’est un chaînon de l’histoire de l’art, qui permet le passage vers le contemporain ». Le travail de Gauguin, Sérusier, Bernard, Maufra, en partie accompli dans cette petite ville bretonne, représente effectivement une étape essentielle de l’art moderne.
Un tableau de Sérusier au format japonisant
De cette école qui n’en est pas une, le commissaire-priseur de Brest présente un bel ensemble d’œuvres dans sa vente du 9 décembre. À commencer par un très beau tableau de Paul Sérusier,Bretonne et sa vache devant la chaumière d’Héléna au Pouldu (80 000 à 120 000 euros), d’un format étonnant (110 x 59 cm) dû au fait qu’il a été travaillé comme un vantail de paravent. « Gauguin vient à Pont-Aven en 1886, Sérusier qui est plus jeune vient le voir plusieurs fois, il va bien sûr travailler sous son influence, détaille Philippe Lannon, ce tableau est aussi très japonisant, par son format, et une économie de matière volontaire qui a mené le peintre à utiliser la toile comme fond ». Cette œuvre est datée de 1890, soit deux ans après la toile du même Sérusier intitulée Le Talisman (exposée au musée d’Orsay), et qui porte l’inscription « Fait en octobre 1888, sous la direction de Gauguin, par P. Sérusier, Pont-Aven ». Le Talisman est considéré comme le manifeste fondateur des Nabis. « Pont-Aven, l’académie Julian et les Nabis, c’est le triangle magique, les Nabis sont nés de débats au sein de l’Académie, au moment où Sérusier rentre à Paris », ajoute le commissaire-priseur. Ecole privée de peinture, l’Académie Julian est fondée en 1866 à Paris par Rodolphe Julian. Et c’est bien dans ses ateliers que le petit groupe de peintres formé par Sérusier, Gauguin, Pierre Bonnard, Maurice Denis… se forme et prend le nom de Nabis.
Paul Sérusier (1864-1927), « Bretonne et sa vache devant la chaumière d’Héléna au Pouldu ». Huile sur toile monogrammée bd circa 1890. 110 x 58 cm. Estimation : 80 000 – 120 000 euros.
De Maurice Denis à Emile Jourdan
Surnommé « le Nabi aux belles icônes » (chaque membre du mouvement avait son propre surnom), Maurice Denis est représenté au catalogue par Marthe et sa sœur recevant Jésus (8 000 à 10 000 euros). Il est considéré comme le théoricien du mouvement. « Dans l’esprit de Bonnard mais plus tardif, il y a aussi Albert Clouard », indique le commissaire-priseur. Le lien paraît effectivement clair lorsque l’on regarde le tableau Parc animé, le jardin du Thabor par Clouard, proposé à partir de 6 000 euros. Emile Jourdan a lui fréquenté l’Académie Julian, et fait des séjours à Pont-Aven à partir de 1886, pendant lequel il fait la connaissance de Gauguin. Deux de ses toiles sont au programme de la vente : Bretonnes devant l’âtre (8 000 à 10 000 euros) et La Chapelle de Lanriot au clair de lune (25 000 à 30 000 euros). C’est un artiste rare en ventes publiques car il a détruit une bonne partie de sa production…
Maurice Denis (1870-1943), « Marthe et sa soeur recevant Jésus sur la terrasse de Silencio à Perros Guirec ». Huile sur toile mbg 37 x 30 cm. Estimation : 8 000 – 10 000 euros.
La bouillonnante Pont-Aven des années 1890
Et parmi les autres peintres liés à l’école de Pont-Aven, citons Maxime Maufra, dont les séjours dans la ville bretonne coïncident également avec ceux de Gauguin et de Sérusier. Son Bord de rivière en Bretagne (8 000 à 12 000 euros) est daté vers 1895, juste après un séjour au Pouldu, tout comme l’aquarelle et fusain Parc de Flamanville (2 500 à 3 000 euros). « Sans oublier que Pont-Aven, dans cette période bouillonnante entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, a aussi attiré des artistes étrangers, anglais ou américains, certains étaient là avant Gauguin et sa révolution », s’exclame Philippe Lannon. Il parle entre autres de l’Américain Thomas Hicks, avec une Rue de Rozambidou à Pont-Aven (1 500 à 2 000 euros), du Néo-zélandais Sydney Louph Thompson ou de l’Irlandais William John Leech, tous deux présents dans la vacation avec des vues de Concarneau (estimées respectivement 10 000 à 15 000 euros et 8 000 à 10 000 euros).
Maxime Maufra (1861-1918), « Bord de rivière en Bretagne ». Huile sur panneau (Blanchet) sbd circa 1895. Estimation : 8 000 – 12 000 euros.
Un artiste à part, Mathurin Méheut
Le commissaire-priseur ne veut pas laisser de côté un autre artiste, même s’il ne fait pas tout à fait partie des mêmes courants, et qu’il est plus tardif : « Mathurin Méheut a eu un parcours incroyable, il est allé au Japon en 1914 grâce à une bourse, et il a beaucoup peint la Bretagne sans être non plus ce que l’on appelle un peintre régionaliste ». Preuve est donnée dans la vente du 9 décembre, avec trois importantes gouaches Kerhorres au repos, Sardiniers devant Camaret et Camaret quai animé (40 000 à 60 000 euros chacune).
Par THIERRY – LANNON et Associés à BREST le 09/12/2023 : Albert CLOUARD (1856-1952) « Parc animé, le jardin du Thabor » hsc sbd 41×54. Reproduit au n° 114, page 23 « Albert Clouard par B. BELLEIL ». Provenance Collection Particulière Voir le lot
Par THIERRY – LANNON et Associés à BREST le 09/12/2023 : Paul SERUSIER (1864-1927) « Bretonne et sa vache devant la chaumière d’Héléna au Pouldu » hst monogrammée bd circa 1890. 110×58 (rentoilage de conservation). Vente Brest 18 décembre 1977, n° 338. Provenance Collection Particulière. Catalogue raisonné Paul Sérusier. Certificat réf. P-008.PAY
Bibliographie :
Boyle-Turner, Caroline, Paul Sérusier, 1983, UMI Research Press, Anne Arbor, Michigan, reproduction du paravent fig. 27.
Guicheteau, Marcel, Paul Sérusier, 1976, Éditions Sides, Paris, n° 37 p. 204, reproductions p. 20 et 204.
Expositions :
1978-1979, Quimper, Rennes, Nantes, musées des beaux-arts, L’École de Pont-Aven dans les collections publiques et privées de Bretagne, n°85, reproduction.
1991, Pont-Aven, Musée de Pont-Aven, Paul Sérusier et la Bretagne, n°8, p. 32, reproduction p. 33.
Catalogue raisonné des œuvres de Paul Sérusier, référence P-008.Pay.
Après avoir reçu la leçon magistrale donnée par Paul Gauguin en octobre 1888 à Pont-Aven, Paul Sérusier, alors âgé de 24 ans, comprend difficilement les principes du synthétisme. Il dira plus tard à propos des paroles de Gauguin : « Cette conversation me découvrait de nouveaux horizons encore bien nuageux. » Et il préféra exposer en 1889 au Salon des Beaux-Arts de Rouen une peinture très traditionnelle d’intérieur à Pont-Aven. La « leçon » du bois d’Amour ne sera vraiment comprise qu’au printemps 1889 au moment de l’exposition du Café Volpini et grâce aux réflexions théoriques de Maurice Denis.
Sérusier revient à Pont-Aven l’été 1889. Incapable de travailler seul sur le motif, il rejoint Gauguin au Pouldu. Il évolue alors d’une manière radicale, s’appropriant les principes du synthétisme par la simplification des plans colorés et la construction de l’espace. Ayant quitté Le Pouldu pour des obligations militaires, il y revient au début de l’été 1890 rejoignant Gauguin, Meyer de Haan et Charles Filiger installés à la Buvette de la Plage tenue par Marie Henry. Cette période lui est particulièrement fructueuse avec des chefs-d’œuvre comme Grands Sables au Pouldu, Laveuses au bord de la Laïta, Ramasseurs de goémon ou Chaumière aux trois mares. Dans ce dernier paysage (Virginia Museum of Fine Arts de Richmond, Virginie) on voit une chaumière sur la dune au-dessus de la plage de Bellangenet au Pouldu. Elle est distante de 700 mètres de la Buvette de la Plage. Remarquable par sa situation, son toit de chaume échancré et son avancée, cette maison qu’on appelle « la chaumière d’Héléna » figure sur plusieurs œuvres de Paul Gauguin, Wladyslaw Slewinski, Paul-Emile Colin, Maxime Maufra, Adolphe Otto Seligmann, Jules Le Ray ou Adolphe Beaufrère.
De retour à Paris, à l’automne 1890 ou l’hiver 1891, Sérusier reprend le thème de la chaumière comme sujet d’un vantail de paravent. Comme tous les peintres de sa génération postimpressionniste, il est influencé par les différentes formes de l’art japonais, des bois gravés aux éventails, en passant par les céramiques ou les paravents. Par ailleurs, comme ses camarades du groupe des Nabis, Sérusier, ne voulant pas se limiter à la « peinture de chevalet », cherche à s’exprimer à travers divers supports et techniques. Par sa hauteur, 115 cm, le paravent qu’il conçoit, – le premier dans ce genre -, n’a pas vocation à cloisonner une pièce mais est une sorte de « peinture-objet » où le peintre profite à la fois du format vertical de chaque vantail à la manière des kakémonos japonais et des relations entre les quatre vantaux. La simplification décorative prime. La plus grande part du paysage est occupée par la représentation de la dune face à l’entrée de la plage de Bellangenet, tel un grand aplat vertical d’un fond coloré presque oranger ponctué de taches ou de coups de pinceaux. Sur le vantail de gauche la chaumière et une femme portant le capot noir du Pouldu qui fait brouter sa vache, puis vers la droite des tas de goémon sur la dune, ensuite une femme lavant son linge à une source dominée par un saule et enfin sur le vantail de droite les premiers rochers de la falaise.
Ce paravent, connu par une photographie (Caroline Boyle-Turner, fig. 27), a été démembré à un moment et dans des circonstances qu’on ignore, sans doute à la suite d’un accident car certains vantaux ont été altérés et ont dû être réduits en taille (Marcel Guicheteau, n° 36 à 40, reproductions pages 20, 203 et 204).
Le vantail de gauche représentant la Bretonne et sa vache a été réduit de quelques centimètres en hauteur et séparé des autres. Mais par son isolement, son esprit japonisant est plus affirmé et il fait penser aux kakémonos dont le format vertical est accentué. La dissymétrie de la composition, le grand vide central, les fleurs rouges dans le coin en bas à gauche, le groupe de la femme et de la vache rejeté sur le côté droit et la situation de la chaumière en hauteur, sont également d’un esprit japonisant. Par la volonté de simplification du peintre, la technique semble au premier regard sommaire, mais elle est en fait d’un grand raffinement comme en témoignent le jeu des points blancs représentant les nuages et le réseau des traits verts correspondants aux herbes.
En deux ans, Sérusier est ainsi passé d’une peinture de style traditionnel aux plus étonnantes innovations de son temps.
André Cariou Voir le lot
Par THIERRY – LANNON et Associés à BREST le 09/12/2023 : Maurice DENIS (1870-1943) « Marthe et sa soeur recevant Jésus sur la terrasse de Silencio à Perros Guirec » hst mbg 37×30. Ancienne Collection Mignon Massart. Vente Douarnenez 23/07/2011, n° 164. Provenance Collection Particulière Voir le lot
Par THIERRY – LANNON et Associés à BREST le 09/12/2023 : Emile JOURDAN (1860-1931) « Bretonnes devant l’âtre » hst sbg 60×73 cm Voir le lot
Par THIERRY – LANNON et Associés à BREST le 09/12/2023 : Maxime MAUFRA (1861-1918) « Parc de Flamanville » aquarelle et fusain sbg datée 1894 24×30 cm Voir le lot
Par THIERRY – LANNON et Associés à BREST le 09/12/2023 : Emile JOURDAN (1860-1931) « La Chapelle de Lanriot au clair de lune » hst sbd et datée 1926 81×60. Vente Brest 20/11/2018, n° 91. Provenance Collection Particulière
Voir le lot
Par THIERRY – LANNON et Associés à BREST le 09/12/2023 : Thomas HICKS (Ecole américaine du XIXe siècle) « Rue de Rozambidou à Pont-Aven » hst 27.5×34
Inscription sur le châssis : Thomas Hicks Aug. 20 1893 (?). Provenance : Ancienne collection David Sellin
Expositions :
– « Americans in Brittany and Normandy 1860-1910 », du 24 septembre au 28 novembre 1982 à la Pennsylvania Academy of the Fine Arts – au Amon Carter Museum du 16 décembre1982 au 6 février 1983 – au Phoenix Art Museum du 18 mars au 1er mai, 1983 – au National Museum of American Art of Washington du 10 juin au 14 août 1983
– « Les peintres américains en Bretagne » au Musée de Pont-Aven, été 1995
Parmi les oiseaux de passage a` Pont-Aven en 1875, se trouvait le ve´ne´rable Thomas Hicks.
Ne´ a` Newton (Pennsylvanie) dans une vieille famille Quaker, Hicks entra a` quinze ans en apprentissage chez Edward Hicks (le douanier Rousseau ame´ricain), cousin de son pe`re, pour y apprendre la peinture d enseignes et de diligences. Pour parfaire sa technique, Thomas e´tudia les pla^tres de la Pennsylvania Academy en 1837 et rec¸ut les bases de son instruction a` la National Academy de New York. Il partit plusieurs anne´es a` Rome, puis a` Paris ou` il fut e´le`ve de Thomas Couture. De retour aux Etats-Unis en
1849, il se fit un nom dans la peinture de genre et le portrait. En 1860, il se rendit a` Springfield dans l Illinois pour y peindre le premier portrait du candidat a` la pre´sidence, Abraham Lincoln. Wylie partageait l enthousiasme de Hicks pour Couture et, dans son atelier de Lezaven, l un des biens les plus chers a` son c ur e´tait une e´tude pour Les Romains de la De´cadence. L anne´e suivante Hicks exposa plusieurs tableaux bretons a` New York. Cette pochade non signe´e de Rozambidou provient de la succession de l artiste. Parmi les autres Ame´ricains de passage en Bretagne a` l e´poque, on trouvait aussi l ancien
e´le`ve de Couture, Samuel Colman, et Louis C.Tiffany.
Voir le lot
Par THIERRY – LANNON et Associés à BREST le 09/12/2023 : William John LEECH (1881-1968) « Concarneau » hsp sbg 29×22.5 Voir le lot
Par THIERRY – LANNON et Associés à BREST le 09/12/2023 : Maxime MAUFRA (1861-1918) « Bord de rivière en Bretagne » hsp (Blanchet) sbd circa 1895. Certificat Paule CAILAC n°4162 en date du 12 juillet 1977. 38×46. Provenance Collection Particulière Voir le lot
Par THIERRY – LANNON et Associés à BREST le 09/12/2023 : Mathurin MEHEUT (1882-1958) « Kerhorres au repos » importante gouache marouflée mbg 98×137.
Il s’agit d’une des rares uvres nocturnes réalisées par Mathurin Meheut. Il y représente le repos des pêcheurs abrités dans une crique, à bord de leur Kerhorres, de robustes canots originaires du village éponyme de Kerhorre, aujourd’hui rattaché à la commune du Relecq-Kerhuon. Seule la fumée qui s’échappe des embarcations trahit le silence. Le repas des pêcheurs est servi. A l’époque, les pêcheurs partaient pour plusieurs jours, ils dormaient à l’avant et cuisinaient à l’arrière. Le reste du temps, ces quelques cent Kerhorres était abrités dans les anses de Camfrout et du Stéar, participants largement au pittoresque des villages environnants. Une nouvelle fois, Mathurin Meheut nous livre un témoignage ethnographique, où la présence humaine est habilement suggérée, pour rendre compte d’un savoir-faire ancestral, sans tomber dans l’anecdotique. Il réussit le tour de force de représenter les falaises de nuit, sans négliger la variété de leur végétation et le tout dans un cadrage résolument moderne.
Voir le lot
Par THIERRY – LANNON et Associés à BREST le 09/12/2023 : Sydney Louph THOMPSON (1877-1973) « Concarneau » hst sbg 66×81 cm Voir le lot
Par THIERRY – LANNON et Associés à BREST le 09/12/2023 : Mathurin MEHEUT (1882-1958) « Sardiniers devant Camaret, Finistère » importante gouache monogrammée bg titrée à droite 73×106 Voir le lot
Par THIERRY – LANNON et Associés à BREST le 09/12/2023 : Mathurin MEHEUT (1882-1958) « Camaret, quai animé, retour de pêche » importante gouache, non signée 72×106 Voir le lot