Record pour un autoportrait de Labille-Guiard préempté par le château de Versailles pour 843 800 euros
Le 17 décembre, la maison Tajan a organisé la vente record d’un Autoportrait au pastel d’Adélaïde Labille-Guiard, grande rivale d’Élisabeth Vigée Le Brun, qui, comme cette dernière, fut l’une des rares femmes peintres reçues à l’Académie royale de peinture et de sculpture au XVIIIe siècle. Le tableau a été préempté par le château de Versailles.
Le pastel d’Adélaïde Labille-Guiard (1749-1803) proposé aux enchérisseurs par la maison Tajan le 17 décembre à Paris, a battu le précédent record pour une œuvre de l’académicienne. Cet Autoportrait a en effet été préempté par le château de Versailles pour 843 800 euros (avec frais), dépassant largement son estimation haute située à 500 000 euros. Avant la vente de ce tableau inédit, le record était tenu par un Portrait de la duchesse d’Aiguillon, vendu 657 000 euros (avec frais) chez Sotheby’s Paris en 2018.
Grandir dans le foisonnement artistique du quartier du Palais-Royal
Benjamine d’une fratrie de huit enfants, dont la majorité mourut en bas âge, Adélaïde Labille-Guiard naquit à Paris en 1749. Son père, Claude-Edme, était marchand de mode, et sa boutique “À la Toilette” habillait toutes les élégantes de Paris. Elle y eut notamment pour employée une certaine Jeanne Bécu, qui deviendrait plus tard Madame du Barry. La jeune Adélaïde grandit rue Neuve-des-Petits-Champs, près du Louvre, dans un quartier fréquenté par de nombreux artistes. Parmi eux se trouvait son premier maître, François-Élie Vincent, peintre en miniature. Son atelier, situé à deux pas du commerce familial, accueillit la jeune artiste au début des années 1760. Elle intégra ensuite l’Académie de Saint-Luc, qui avait entre autres l’avantage d’accepter les femmes dans ses ateliers.
Être une femme peintre au XVIIIe siècle
À cette époque, la “nature” des femmes était généralement considérée comme incompatible avec le métier de peintre. Sa carrière fut donc régulièrement jalonnée de critiques misogynes, qui constituaient autant d’obstacles que de sources de motivation. L’exemple le plus emblématique est le pamphlet anonyme “Suite de Malborough au Salon de 1783”, dans lequel, à l’instar d’Anne Vallayer-Coster et d’Élisabeth Vigée Le Brun, Adélaïde Labille-Guiard subit des attaques ad hominem.
Loin de se laisser impressionner par les détracteurs, elle n’hésita pas à soumettre ses œuvres au jugement du public, ce qu’elle fit pour la première fois à 25 ans en présentant en 1774 un (déjà) Autoportrait miniature, réalisé au pastel, art qu’elle avait appris auprès du célèbre Maurice-Quentin de La Tour. L’œuvre n’est pas sans rappeler celles de Rosalba Carriera (1675-1757), pionnière du genre.

De gauche à droite, Thaddée Prate, directeur du département des Tableaux et Dessins Anciens chez Tajan et Landry Orizet, commissaire-priseur chez Tajan, devant l’autoportrait de Labille-Guiard.
Adelaïde Labille-Guiard académicienne
Dans les années suivantes, elle élabora une véritable stratégie pour obtenir sa place à l’Académie royale, stratégie que son ami Joachim Lebreton résuma ainsi : “Pour faire tomber le préjugé qui s’attache quelquefois aux œuvres sorties de la main d’une femme, elle eut l’idée ingénieuse de faire les portraits des membres de l’Académie, afin qu’ils sussent par eux-mêmes si tout son talent lui appartenait.”
Ses efforts finirent par porter leurs fruits : elle fut admise en 1783, en même temps qu’Élisabeth Vigée Le Brun, laquelle était soutenue par la reine Marie-Antoinette.
Face à sa rivale Élisabeth Vigée Le Brun
Les deux artistes se connaissaient bien : formées toutes deux à l’Académie de Saint-Luc, elles avaient partagé une exposition en 1774. Surtout, chacune avait présenté un autoportrait lors du Salon de la Correspondance en 1782 : le fameux Chapeau de paille (1782) aujourd’hui conservé à la National Gallery pour Vigée Lebrun, et… notre autoportrait bientôt en vente chez Tajan pour Labille-Guiard. Ces deux œuvres avaient, selon l’organisateur du Salon Claude-Mammès Pahin dans la revue “Nouvelles de la République des Lettres et des Arts”, “créé un spectacle hautement piquant, qui a suscité les chuchotements et les applaudissements.”
L’Autoportrait de Labille-Guiard, qui n’est pas sans évoquer Le Chapeau de paille de Pierre Paul Rubens (1622-1625), préfigure son chef-d’œuvre peint trois ans plus tard, L’Autoportrait avec deux élèves (1785), aujourd’hui conservé au Metropolitan Museum of Art.

ADELAÏDE LABILLE-GUIARD (Paris, 1749-1803), Autoportrait. Pastel Signé et daté en bas à gauche « Labille F Guiard 1782 ». Cadre d’origine, 62 x 51 cm. Vendu 843 800 euros (avec frais).
Un tableau conservé dans la même famille depuis le XIXe siècle
Ce pastel fut ensuite acquis au XIXᵉ siècle et resta depuis dans la même famille : “le tableau est passé d’un héritier à un autre ; il a très peu circulé”, précise le commissaire-priseur Landry Orizet. Un parcours sans tumulte, complété par un “très bel état de conservation, visible dans l’éclat des couleurs”. On note toutefois d’infimes traces de moisissures en bas à droite du tableau, “ce qui peut s’expliquer par la réaction naturelle entre le verre protecteur et le pastel.” La singularité de cette œuvre tient à son caractère presque inédit : “avant cette vente, elle n’était connue que par une photographie, et n’a pas circulé sur le marché de l’art au XXᵉ siècle”.
Un intérêt des collectionneurs du monde entier
L’estimation, entre 300 000 et 500 000 euros, était “soutenue mais à la hauteur de la qualité du tableau. Les autoportraits de cette artiste sont peu nombreux, son état de conservation est très bon, et les acteurs du marché de l’art s’intéressent de plus en plus à la redécouverte des artistes femmes, notamment Adélaïde Labille-Guiard.” Le Portrait de la duchesse d’Aiguillon, vendu 657 000 euros (avec frais) chez Sotheby’s, largement au-dessus de son estimation, comprise entre 200 000 et 300 000 euros, ou encore Madame Charles Mitoire, avec ses enfants, allaitant l’un d’eux (1783), vendu 644 000 euros (avec frais) chez Christie’s en 2021, alors qu’il était estimé entre 100 000 et 150 000 euros, abondent en ce sens.
Plus tôt dans la semaine, Landry Orizet était revenu sur l’éventualité d’une préemption du tableau : “nous ne sommes jamais sûrs de rien ; cela dépend des stratégies et des priorités des institutions. Ce qui est certain, c’est qu’il devrait susciter un réel intérêt.” Force est de constater que ce fut le cas, le château de Versailles l’ayant préempté pour près de 850 000 euros. L’été dernier, l’institution avait déjà acquis un pastel, celui du comte de Provence, réalisé par Élisabeth Vigée Le Brun.
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