Le 25 mars 2021 | Mis à jour le 2 juillet 2021

Un Philosophe de Fragonard inédit adjugé 7,6 millions d’euros à Epernay

par Diane Zorzi

Un chef-d’œuvre inédit de Fragonard a été acquis pour 7,6 millions d’euros par un collectionneur français le 26 juin à Epernay. Découvert dans la Marne par le commissaire-priseur Antoine Petit, le tableau a été réalisé autour de 1770 alors que le peintre est à l’apogée de sa carrière.

 

Le tableau a été découvert en janvier dernier par le commissaire-priseur Antoine Petit, lors de l’inventaire d’une demeure bourgeoise en Champagne. Au revers du cadre, le commissaire-priseur a distingué une inscription ancienne à l’encre, à peine lisible et jusqu’alors passée inaperçue : Fragonard. « Ce tableau de format ovale m’a tout de suite attiré. Il était accroché très en hauteur et faisait office de belle décoration pour cette famille qui ignorait que son tableau était un original signé d’un des cinq plus grands peintres du XVIIIe siècle », détaille le commissaire-priseur d’Epernay qui, avec cette découverte, fête en beauté ses quarante années de carrière. « Je suis époustouflé d’avoir retrouvé un tel chef-d’œuvre en Champagne. La région a été abondamment détruite lors des deux guerres mondiales. Les villes d’Epernay et de Reims ont été bombardées et plus de la moitié des maisons ont été détruites avec les trésors qu’elles renfermaient. C’est un beau cadeau pour mes quarante ans de marteau que de retrouver cette œuvre dans ma région. »

 

Un philosophe lisant peint autour de 1770

Représentant Un philosophe lisant, la toile a été peinte autour de 1768-1770 alors que Jean-Honoré Fragonard (1732-1806) est à l’apogée de sa carrière. L’artiste délaisse les sujets féminins et libertins qui ont fait sa renommée, pour s’adonner à un thème qui lui tient particulièrement à cœur : la lecture. « Ce tableau est le petit frère d’une œuvre représentant également un philosophe et conservée au Kunsthalle d’Hambourg, détaille l’expert du cabinet Turquin Stéphane Pinta. Il s’inscrit dans la période des figures de fantaisie, un moment de grâce au cours duquel Fragonard, alors âgé d’une quarantaine d’années, s’octroie une grande liberté dans l’exécution de ses toiles. Affranchis de l’extrême minutie du style rococo, ses coups de pinceau sont rapides, sûrs et très expressifs. Cette grande spontanéité est la marque d’un réel plaisir de peindre. »

Rendant hommage aux grands maîtres, Fragonard démontre avec cette toile sa grande virtuosité technique. Il adopte la touche fougueuse des peintres italiens, tel Tiepolo, use de blancs vibrants et lumineux qui évoquent les tons crémeux des toiles de Chardin et recourt à un jeu de clair-obscur, dans la lignée des peintres hollandais du XVIIe siècle. « On pense aux “trognies” du XVIIe siècle, ces hommes mûrs, barbus et chauves, dont la blancheur des cheveux permet de capter la lumière. Fragonard a en tête les tableaux de Rembrandt et représente ici un philosophe lisant qui semble être en train de vérifier si le texte qu’il a sous ses yeux correspond bien à sa retranscription. » La matière s’affirme au gré de coups de brosse francs et exaltés. « Le tableau est peint avec ce que les Goncourt appelaient la “balayure furibonde” de Fragonard, poursuit l’expert. On imagine l’artiste, avec son grand pinceau, griffer véritablement la matière. La peinture semble ici modelée, sculptée dans la matière, parfois même directement avec le doigt.» Au sommet de sa carrière, Fragonard travaille à la hâte, ne ménage aucune transition pour passer de l’ombre à la lumière et juxtapose les couleurs les unes aux autres. Un souffle créateur qui se tarira dans les années 1780, avant que David ne mette un terme à cette fougue picturale.

 

Jean-Honoré Fragonard (1732–1806), Un philosophe lisant, toile ovale d’origine, 45,8 x 57 cm, dans son cadre d’origine estampillé Chartier. Adjugé 7,6 millions d’euros. © Christian Baraja

 

Une toile inédite adjugée 7,6 millions d’euros

La toile arbore un état de conservation exceptionnel et conserve encore son cadre d’origine. « Le tableau était en liberté depuis plus de deux cents ans, explique Stéphane Pinta. Il a été documenté pour la dernière fois en 1779 et n’a depuis pas été échangé et vu par des historiens de l’art.» La dernière évocation de ce tableau remonterait à la vente aux enchères dite « de Ghendt » en 1779 au cours de laquelle plusieurs œuvres de Fragonard furent présentées, dont une toile de format ovale figurant « un philosophe en buste chauve, la barbe blanche, fixé sur un livre ouvert », et provenant de la collection du miniaturiste Pierre Adolphe Hall, un ami de Fragonard. « Jusqu’à présent, cette peinture ovale était associée à une autre toile de Fragonard représentant le même thème sur un format identique et qui se trouve à la Kunsthalle de Hambourg. La découverte de notre tableau remet en cause cette théorie, puisque ses dimensions correspondent plus précisément à celles détaillées lors de la vente publique de 1779.»

Très rares sur le marché de l’art, les œuvres réalisées au cours ce cette période sont aujourd’hui les plus recherchées par les collectionneurs. « Cela fait plusieurs dizaines d’années que nous n’avions pas vu sur le marché un tel tableau, issu de cette période mythique de Fragonard ». Après une intense bataille d’enchères entre sept enchérisseurs, le tableau a quintuplé son estimation basse pour s’envoler à 7 686 000 euros (frais compris), sous le marteau d’Antoine Petit, à Épernay le 26 juin dernier. « Les plus grands collectionneurs internationaux étaient mobilisés pour cette vente retransmise en live sur Interencheres, confie Antoine Petit. Avec les experts du Cabinet Turquin, nous avons déployé un important dispositif de communication qui a permis à tous les acheteurs potentiels de bénéficier d’une documentation complète et détaillée leur permettant d’appréhender toutes les qualités de l’œuvre. Cette mise en valeur nous a permis d’obtenir, ici à Épernay, la troisième plus haute adjudication mondiale pour un tableau de Fragonard. » Ce résultat spectaculaire confirme l’intérêt grandissant pour le marché de la peinture ancienne. « Parmi les enchérisseurs les plus déterminés à acquérir la toile se trouvaient deux collectionneurs particuliers, un Français qui a acquis le tableau et un Américain, mais également une galerie londonienne spécialisée en art contemporain. L’intérêt pour les tableaux anciens dépasse aujourd’hui largement la sphère des initiés », s’enthousiasme l’expert Éric Turquin.

Vidéo © Artcento

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