Une vielle à roue estampillée d’un des plus grands luthiers du XVIIIe siècle, Jean Ouvrard, a été préemptée par le Musée de la musique de la Philharmonie de Paris pour près de 20 000 euros. Inédite sur le marché, elle était la pièce phare de la vente d’instruments de musique de Vichy Enchères qui se tenait le 7 novembre dernier en « live only » sur Interencheres.
S’il compte parmi les plus grands luthiers du XVIIIe siècle, Jean Ouvrard (? – 1748) demeure une figure méconnue, au parcours mystérieux que les plus grands experts peinent encore aujourd’hui à élucider. Peu fournies, les archives décrivent un fils de charpentier, originaire du bas Poitou et monté à Paris pour s’établir comme luthier dès 1720, en parallèle d’une activité, pour le moins originale, de Maître juré comptable et de valet de chambre auprès du marquis de Savonnières. Une mention, en date de 1735, atteste quant à elle de son activité de marchand luthier sur la « Place de l’Ecole, paroisse Saint-Germain l’Auxerrois ». « On sait qu’il mena une existence aisée et que son atelier vit passer d’autres grandes figures de la lutherie parisienne comme François Feury, dont il fut le maître. On sait également qu’il fut le premier mari de la seconde épouse de Salomon, grand luthier à qui on l’associe habituellement. Mais très peu de documents nous sont parvenus à son sujet et ses instruments de musique demeurent tout aussi rares », explique le commissaire-priseur Etienne Laurent qui présentait le 7 novembre en live sur Interencheres, depuis Vichy, une vielle à roue d’Ouvrard inédite sur le marché. Exceptionnel à plus d’un titre, l’instrument a été préempté pour 19 468 euros (frais compris, soit 15 700 euros prix marteau) par le Musée de la musique de la Philharmonie de Paris.
L’un des derniers chefs-d’œuvre de Jean Ouvrard
Parmi les instruments de musique estampillés Ouvrard figurent « des dessus de viole, trois quintons ornés d’une tête de femme conservés aux musées de Bâle, Bruxelles et de New York, ainsi qu’un certain nombre de violons et d’altos plus classiques », précise le commissaire-priseur de Vichy Enchères. Quelques vielles classiques circulent également sur le marché, mais les modèles d’exception demeurent beaucoup plus rares. « La vielle de Vichy s’inscrit parmi les plus belles réalisations d’Ouvrard et rivalise, par son raffinement poussé à l’extrême, avec la vielle à tête sculptée de femme conservée au musée des instruments de l’Université d’Edimbourg. En témoigne la finesse avec laquelle Ouvrard a peaufiné chaque détail, qu’il s’agisse de la tête sculptée d’un splendide visage de Maure couronné, en ébène incrusté, ou de la spectaculaire marqueterie en chevrons d’ébène et d’ivoire. » Nul hasard si la vielle de Vichy, expertisée par Philippe Krümm, compte parmi les travaux les plus remarquables d’Ouvrard : elle témoigne des dernières heures, flamboyantes, du luthier. « Notre vielle date probablement de 1747, ce qui coïncide avec la dernière année de sa vie, un moment où il était au sommet de son art. Cet instrument était sans doute destiné à un important commanditaire à l’instar d’une dame de Cour ou d’un illustre musicien. »
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La vielle à roue : un instrument prisé au XVIIIe siècle
Sous Louis XV, la vielle à roue, autrefois réservée aux villageois, devient l’un des instruments privilégiés de la noblesse française. « Ce changement de statut résulte de la volonté des aristocrates d’imiter les pratiques sociales de la famille royale et notamment de la reine, explique l’expert Philippe Krümm. Selon le duc de Luynes et bien d’autres témoignages, Marie Leszczynska jouait effectivement régulièrement de la vielle après le souper. » Un modèle que ne manquent pas de suivre, en nombre, les dames de Cour. « Parallèlement à ce phénomène, des virtuoses, comme Chédeville ou Dangui, démontrent les qualités techniques de l’instrument en transformant son jeu et son interprétation, et composent des œuvres spécifiquement pour la vielle. »
Ce succès se traduit dès lors par un accroissement des commandes auprès des luthiers spécialisés tels Georges Louvert, Jean-Nicolas Lambert, François Feury ou Jean Ouvrard. « Pour répondre à cette demande croissante, les luthiers se seraient même, semble-t-il, échangé des pièces, telles que des caisses ou des têtes sculptées. C’est en tout cas ce que laissent penser les vielles d’Edimbourg et de Vichy qui ont été réalisées à partir d’éléments d’instruments quelque peu délaissés à cette époque », souligne l’expert. Le corps de la vielle d’Edimbourg proviendrait ainsi d’une guitare, tandis que la caisse de la vielle de Vichy serait issue d’un luth. « Ces réemplois pourraient aussi répondre à une volonté d’amélioration technique de l’instrument. Monter des mécanismes de vielle sur des corps de guitare ou de luth donnerait en effet une meilleure qualité sonore. »

Du XVIIIe aux années yéyé…
Exceptionnelle à plus d’un titre, la vielle de Vichy a en outre croisé la route de l’icône française des années yéyé, Annie Chancel, plus connue sous le nom de Sheila. L’année de la sortie de son fameux tube L’école est finie, la chanteuse fut en effet photographiée avec l’instrument d’Ouvrard entre les mains pour un article paru en novembre 1963 dans le magazine l’Age tendre. Une rencontre inattendue qui apporte un brin de mystère supplémentaire à cette vielle à roue pour le moins surprenante, que les amateurs pourront bientôt découvrir au sein des collections du Musée de la musique à Paris.
