James Ensor, un portrait grinçant de la vieillesse
Estimé à plus de 150 000 euros, un portrait de James Ensor sera dévoilé aux enchères le 20 mai en Belgique. Il fut peint en 1906 par le peintre belge qui, à l’apogée de sa carrière, provoque et se joue des codes, dépeignant ses modèles sans concession. Zoom sur la dame en bleu, un portrait grinçant de la vieillesse…
Une figure fantomatique dont le corps frêle paraît s’effacer alors qu’il se confond avec les ornements alentours : c’est le portrait sans concession des affres de la vieillesse que livre James Ensor (1860-1949) à travers cette représentation déroutante de La dame en bleu. Ce tableau, réalisé en 1906, témoigne de la liberté avec laquelle le peintre belge dépeignait ses modèles. James Ensor n’appréciait en effet pas particulièrement le genre du portrait et préférait se peindre lui-même. « Toute personne qui se fait dépeindre espère que le résultat sera une version idéalisée de soi et que le peintre couvrira tous les défauts de la nature. Les filtres Instagram sont de tout temps ! Rien de tout cela pour James Ensor qui prenait trop de plaisir à mettre en avant les traits les moins flatteurs de son modèle », détaille au catalogue la maison de vente De Vuyst qui dévoilera aux enchères le 20 mai à Lokeren, en Belgique, ce portrait étonnant de Madame Duhot estimé entre 150 000 et 200 000 euros.
Une allégorie de la vieillesse
A notre dame en bleu, James Ensor n’accorde guère plus d’attention qu’au traitement du décor – absorbée par l’horror vacui de la chambre, elle devient un bibelot parmi d’autres. La chaise qui l’accueille est trop grande, de même que sa robe dont la profusion de dentelles et de tulle ne laissent entrevoir qu’un petit pied et deux mains osseuses. L’œil hagard, la dame en bleu paraît perdue dans ses pensées et tente, tant bien que mal, de garder la tête haute. « La volonté est là, mais son regard a perdu sa concentration dans une vie déjà vécue. Il ne reste plus qu’à purger cette séance de pose. Les accessoires sont clairs : un oiseau en cage pour la limitation de la mobilité et de la joie de vivre, des fleurs cueillies pour la finitude de la beauté. Bientôt, ils faneront. »

James Ensor (1860 – 1949). La dame en bleu (Portrait de Madame Duhot) (1906). Huile sur toile. Signée. 1906. 74 x 60 cm. Estimation : 150 000 – 200 000 euros.
Un portrait peint par James Ensor à l’apogée de sa carrière
En 1906, James Ensor est à l’apogée de sa carrière, nommé trois ans plus tôt Chevalier de l’Ordre de Léopold. Sa réputation lui vaut de recevoir de nombreuses commandes de portraits émanant d’une clientèle aisée, soucieuse de s’offrir les talents d’un artiste à succès. « Maintenant que le grand maître avait acquis renommée et succès, être peint par lui était une plus-value pour ceux qui pouvaient se le permettre. La personne représentée ainsi acquérait une place dans l’entourage du célèbre Ensor. Même s’il embellissait le portrait avec une bonne dose d’ironie ». Cet anarchiste, volontiers révolutionnaire, aime provoquer et se jouer des codes – ce portrait en est l’un témoignage les plus brillants.
Rappelons que James Ensor s’est illustré tout au long de sa vie avec virtuosité dans l’art de la caricature – « Mon occupation préférée : illustrer les autres, les enlaidir, les enrichir.» Une préoccupation qui préside à la réalisation de ses peintures. En témoigne encore l’un de ses chefs-d’œuvre, l’Intrigue (1890), une scène de carnaval dans laquelle l’artiste dote ses personnages de masques qui, loin de dissimuler leurs traits grossiers, révèlent au contraire leur vrai visage. Autant de portraits virtuoses qui vaudront à James Ensor d’être considéré comme l’un des précurseurs de l’expressionnisme.