Le mobilier d’architectes : du Palais Chaillot aux ventes aux enchères
Jusqu’au 30 septembre à Paris, la Cité de l’architecture et du patrimoine présente une exposition sur le mobilier d’architectes. De Verner Panton à Zaha Hadid, en passant par Ettore Sottsass, Gio Ponti, ou Marc Held, elle propose de découvrir les spécificités du mobilier imaginé par ces grands bâtisseurs qui, « de la petite cuillère à la ville », ont joué un rôle majeur dans la création des années 1960 à nos jours.
Révolutionner le cadre de vie
Depuis le XIXe siècle, nombre d’architectes ont imaginé des meubles, des luminaires et des objets domestiques pour parfaire leurs constructions, participant aux côtés des ébénistes et décorateurs à l’émergence de styles divers. « Le plus ancien exemple que l’on ait retrouvé est celui des trônes que les maîtres d’œuvre Percier et Fontaine imaginèrent alors qu’ils étaient chargés de concevoir le décor de la salle du Trône des Tuileries, destinée au sacre de Napoléon », détaille Lionel Blaisse, commissaire de l’exposition « Le mobilier d’architectes. 1960-2020 », présentée à la Cité de l’architecture et du patrimoine jusqu’au 30 septembre à Paris. « Au fil du temps, beaucoup de mouvements et d’écoles d’art européens ont concouru au rapprochement entre architecture et arts décoratifs. Le Bauhaus en incarne, sans doute, l’approche la plus fusionnelle. »
Au début des années 1920, l’école du Bauhaus, fondée par l’architecte Walter Gropius, s’était ainsi donnée pour objectif de réconcilier l’art et l’artisanat, à travers des créations sollicitant l’ensemble des disciplines et censées révolutionner le cadre de vie. Une mission globale que perpétuent des architectes encore aujourd’hui. « Carlo Scarpa, Mario Botta ou encore Alvaro Siza sont les héritiers de cette tradition. Ils n’ont pas une conception ex-nihilo du mobilier, au contraire des designers. Ils s’intéressent au contexte et à la destination des meubles et des objets, afin de pouvoir les intégrer dans leur projet architectural et ainsi parfaire le cadre de vie de leur clientèle. »

Mario Botta, fauteuil Seconda, 1982, Alias © Aldo Ballo
De la passion à l’industrialisation
D’autres architectes se consacrent essentiellement à la conception d’objets, allant jusqu’à délaisser leur premier amour. « C’est particulièrement le cas des architectes italiens qui ont rapidement pris les rênes du design, à tel point que l’on oublie aujourd’hui qu’avant d’être designers, ils étaient architectes », note Lionel Blaisse. C’est ainsi que Joe Colombo conçoit ses fauteuils Elda, Tube Chair ou Bobby troller, ou que les frères Campana dessinent leur emblématique fauteuil Vermelha, composé d’une structure en acier et d’une assise réalisée à partir d’une superposition de ficelles. « La passion pour le design a même poussé certains architectes à monter leurs maisons d’édition afin d’industrialiser leur propre production. En 1990, Michele De Lucchi fonde son entreprise Produzione Privat, pour concevoir et mettre en œuvre, selon des techniques artisanales, des objets expérimentaux, avec une liberté d’expression maximale. »
De même, Florence Knoll invite son ami Eero Saarinen à concevoir pour son entreprise Knoll des meubles modernes tels que l’iconique chaise Tulip, et le groupe italien Mempis imagine des objets domestiques commercialisables. « Au sein des maisons d’édition, les architectes ont eu un impact considérable sur le travail des designers. Par exemple, l’architecte Carlotta de Bevilacqua va véritablement forger la philosophie de l’entreprise Artemide [maison fondée en 1960 par Ernesto Gismondi et Sergio Mazza] sous le nom The Human Light, en travaillant sur les nouvelles sources de lumière et en réfléchissant à leur affectation au sein d’un projet architectural. Les architectes ont un rapport particulier à l’éclairage. Ils s’intéressent davantage au rendu de la lumière et aux effets que produit la lumière sur les êtres humains, qu’au luminaire lui-même qu’ils considèrent seulement comme un support. »

[à gauche] Eero Saarinen, fauteuil Tulip n150, 1956-1957, Knoll © Knoll International © Museum AssociatesLACMA Dist. RMN-GP. [à droite] Ettore Sottsass, lampe Tahiti, 1981, Memphis © Musée Saint-Quentin-en-Yvelines © Adagp, Paris, 2019
Un terrain d’expérimentation infini
Par son échelle réduite, le mobilier offre aux architectes un terrain d’expérimentation infini. Moins onéreux, il leur permet d’innover et de mener des recherches poussées sur la matière, la lumière ou encore la posture. « Selon leur inclination, les plus curieux ou perfectionnistes d’entre eux approfondissent les potentialités de certains matériaux, sources lumineuses ou outils numériques. D’autres explorent de nouvelles pistes structurelles ou imaginent postures et comportements. » Dans les années 1960, l’émergence des matières plastiques inspire aux architectes de nouvelles formes, à l’image de Verner Panton qui conçoit la fameuse Panton Chair, première chaise en plastique moulée d’un seul bloc. « Gaetano Pesce en est l’explorateur le plus flamboyant et engagé, avec ses fauteuils Donna. Mais les deux crises pétrolières des seventies ont redéfini le recours aux dérivés pétrochimiques avant de promouvoir d’autres matériaux plus durables et renouvelables. C’est ainsi que l’Américain Eric Carlson compresse de l’épicéa pour en augmenter la résistance, ou que les Brésiliens Fernando et Humberto Campana donnent une seconde vie à des chutes de bois. »

[à gauche] Verner Panton, Chaise Panton, 1999, Vitra, Polypropylène teinté mandarine © Vitra. [à droite] Gaetano Pesce, chaise Dalila, 1980 © Courtesy of Gaetano Pesce’s office.
La résistance et la flexibilité des matériaux préoccupent également les architectes, soucieux de proposer des structures innovantes. « C’est grâce à leur savoir-faire structurel d’architectes qu’Eero Saarinen a pu mettre au point sa chaise Tulip à un seul pied et que Franco Albini a pu marier la fonctionnalité à la ‘poésie de la soustraction’ qu’illustre à merveille ‘l’équilibre instable’ de la bibliothèque Veliero qu’il réalise pour son domicile milanais en 1939. De même, la table en verre de Chaix & Morel est conçue quasiment comme un bâtiment, en mettant en lévitation deux feuilles de verre retenues par des éléments en compression et en tension », conclue Lionel Blaisse. Là repose la singularité de ces grands bâtisseurs qui, imaginant les formes les plus innovantes et tenant compte des contraintes de construction, conçoivent depuis plus de deux siècles des mini architectures – véritable condensé et manifeste de leur art.

Franco Albini, bibliothèque Veliero, 1940-2011, Cassina © Cassina
INFORMATIONS PRATIQUES
« Le mobilier d’architectes. 1960-2020 »
Exposition à voir jusqu’au 30 septembre
à la Cité de l’architecture & du patrimoine
Palais de Chaillot
1, place du Trocadéro, Paris 16e

Le design brésilien a la cote

« Le Brésil est un cas à part dans le mobilier d’architectes. Jusqu’aux années 1940, le mobilier brésilien a été confiné au style colonial indo-portugais par le conservatisme autoritaire au pouvoir. Longtemps confidentielle, la production mobilière des architectes de São Paulo séduit désormais le marché international par sa singularité indigène et naturelle, bref par son écologisme… prophétique. Elle est marquée par l’emploi d’une variété incroyable de bois précieux et par l’intervention d’artisans locaux. En effet, alors que la junte militaire s’empare du pouvoir pour vingt-et-un ans en 1964, de nombreux architectes décident de ne plus faire travailler les entreprises, mais de recourir à des artisans locaux tels que des ferronniers. Cette singularité brésilienne s’incarnera jusque dans les années 1990 avec les frères Campana qui recyclent, détournent et anoblissent les matériaux pauvres du quotidien. »
Lionel Blaisse, commissaire de l’exposition « Le mobilier d’architectes. »

[à gauche] Humberto et Fernando Campana, fauteuil Vermelha, 1993, Edra © Fernando & Humberto Campana-photo Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist RMN-GP. [à droite] Paulo Mendas da Rocha, fauteuil Paulistano, 1957, Objekto © Objekto

« Le public et les collectionneurs ont commencé à s’intéresser au design brésilien autour de 1995-2000, via les créations avant-gardistes des frères Campana qui ont été reprises massivement dans les médias tels que les magazines de décoration. Depuis, il y a un intérêt soutenu pour le design brésilien et la cote des Campana a progressé. Ils sont devenus des valeurs sûres du design, aux côtés des grands noms que sont Charlotte Perriand, Jean Prouvé ou encore Eero Saarinen. Certaines pièces iconiques des Campana, comme celles avec les peluches, peuvent ainsi se vendre jusqu’à 30 000 euros. »
Katy Criton, experte en design du XXe siècle
1. La bibliothèque Carlton d’Ettore Sottsass

Ettore Sottsass (1917-2007), Bibliothèque « Carlton », 1982, bois plaqué de matière plastique, 198x190x40 cm. Edition Memphis. Adjugé à 10 500 € à Tours. © Rouillac
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2. Le mobilier Tulipe d’Eero Saarinen

Eero Saarinen (1910-1961), ensemble mobilier Tulipe, 1956, rilsan blanc et marbre. Edition Knoll. Adjugé à 1 950 € à Rennes. © Jézéquel Rennes Enchères
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3. Les chaises Vibert de Verner Panton

Verner Panton (1926-1998), ensemble de six chaises « Vibert », 1993, panneaux mélaminés de différentes couleurs. Edité par Ikea. Adjugé à 1 800 € à Rennes. © Jézéquel Rennes Enchères
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4. Le Componibili d’Anna Castelli Ferrieri

Anna Castelli Ferrieri (née en 1920), module de rangement en ABS dit « Componibili », circa 1970, 65×43 cm. Edition Kartell, Milan. Adjugé à 50 € à Villefranche-sur-Saône. © Guillaumot Era-Enchères Rhône-Alpes
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5. La bouilloire 9093 de Michael Graves

Michael Graves (1934-2015), bouilloire 9093, 1985. Alessi. Adjugé à 60 € à Chartres. © Galerie de Chartres
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6. Le Fauteuil Proust d’Alessandro Mendini

D’après Alessandro Mendini (né en 1931), Fauteuil Proust, structure en bois mouluré peint, assise et dossier en tissu, 107x71x102 cm. Adjugé à 1 600 € à Paris. © Crait + Müller
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7. La bibliothèque Bookworm de Ron Arad

Ron Arad (né en 1951), bibliothèque murale « Bookworm », 1993, lame d’acier et métal patiné noir, 520×27 cm. Edition Ron Arad Studio. Adjugé à 8 900 € à Paris. © AuctionArt Remy Le Fur
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8. Le Fauteuil Up de Gaëtano Pesce

Gaëtano Pesce (né en 1939), Fauteuil Up, dit « La donna », 1969, mousse de polyuréthane recouverte de tissu à rayures rouges et beiges, 103×110 cm. Edition B&B. Adjugé à 1 500 € à Cannes. © Pichon & Noudel-Deniau
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9. Le Fauteuil Culbuto de Marc Held

Marc Held (né en 1932), fauteuil « Culbuto », polyester laqué blanc renforcé de fibre de verre, garniture de lainage moutarde, 114x76x88 cm. Edition Knoll. Adjugé à 3 700 € à Lyon. © De Baecque
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10. Le service Accolade de Gio Ponti

Gio Ponti (1891-1979), service à thé et café « Accolade », Gallia pour Christofle, métal argenté, anses en ébène. Adjugé à 1 300 € à Paris. © Crait + Müller
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Photo en Une : Michael Graves, bouilloire 9093, 1985, Alessi © Alessi Archives
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