Les souvenirs d’un médecin des prisons de Paris au temps de Mata-Hari
Médecin de Mata-Hari, Germaine Berton, ou Bolo-Pacha, Léon Bizard (1872-1942) publia en 1925 un témoignage de la vie carcérale et de la prostitution, à travers ses souvenirs de la Préfecture de police et des prisons de Paris. Samedi 23 mars 2019 à Saint-Malo, son exemplaire personnel était mis en vente par Maître Stéphane Prenveille. Adjugé à plus de 7 000 euros, il dévoilait des photographies, des dessins et des lettres inédites des espions et criminels les plus célèbres du début du XXe siècle.

L’exemplaire personnel du Docteur Léon Bizard
Médecin de la Préfecture de police et des prisons de Paris, Léon Bizard publie en 1925 ses souvenirs. Des dix exemplaires tirés sur papier Hollande, il en conserve le cinquième, qu’il enrichit de photographies, de lettres et de dessins annotés. « Il était courant à l’époque que les auteurs gardent en souvenir un tirage de tête », détaille Caroline Velk, consultante en livres anciens et modernes. Cette édition originale exceptionnelle était mise en vente par Maître Stéphane Prenveille le 23 mars à Saint-Malo et sur le Live d’Interencheres. Elle comprend notamment un portrait original de l’auteur croqué par Albert Morand, des photographies et des dessins originaux, ainsi que des lettres de ses patients prisonniers. « L’ouvrage de Léon Bizard, écrit entre 1914 et 1918, témoigne des conditions de détentions au début du XXe siècle et dévoile des détails croustillants sur plusieurs détenus. Il rencontra un certain succès, notamment du fait du récit sur l’exécution de Mata-Hari qui passionna le monde entier. Il est divisé en quatre parties : les prisons des femmes, les prisons des hommes, les prisons d’enfants et des récits sur les mœurs et la prostitution dans un chapitre sur les fonctions de Bizard à la Préfecture de police.»

Mata-Hari : des lettres, des photographies et la corde de son exécution
Le volume est enrichi de douze photographies originales contrecollées et légendées dans lesquelles la danseuse néerlandaise Mata-Hari, accusée d’espionnage durant la Première Guerre mondiale, apparaît à des âges différents. « On y trouve des photos de charme, dénudées, des photos en tenue de scène, des photos de mariage, ou encore une photo prise par le service anthropométrique de la prison. » Elles sont complétées par deux lettres autographes signées que Mata-Hari adressa à Bizard lors de sa détention à la prison Saint-Lazare. Dans la première, Mata-Hari demande au médecin d’intervenir en sa faveur afin de pouvoir sortir en promenade car « il [lui] faut de l’air et un peu de mouvement ». Dans la seconde, elle le sollicite pour qu’il lui délivre de puissants somnifères, peinant à trouver le sommeil malgré les cachets qui lui ont déjà été administrés. « Je suis si fatiguée et je réfléchis toute la nuit », se plaint-elle. « Le docteur Bizard est resté très proche de Mata-Hari jusqu’à son exécution à laquelle il assiste en 1917. D’après une page manuscrite, Bizard aurait même récupéré la corde qui servit à ceindre sa taille lors de son exécution et aurait demandé à Henri Blanchetière d’exécuter la reliure avec cette corde insérée dans les contre plats. »
Qui était l’espionne Mata-Hari ?
Née aux Pays-Bas sous le nom de Margaretha Zelle, Mata-Hari (1876-1917) fut accusée d’espionnage au cours de la Première Guerre mondiale. Célèbre danseuse installée à Paris, elle tombe amoureuse en 1916 d’un capitaine russe qui prend part à la guerre aux côtés des français. Blessé au front, celui-ci est soigné dans un hôpital près de Vittel, dans les Vosges. Pour le rejoindre, Mata-Hari doit fournir un laissez-passer. Elle fait alors la rencontre du capitaine Georges Ladoux, chef des services du contre-espionnage français, qui l’invite, contre rémunération, à mettre ses talents linguistiques et ses relations internationales au service de la France. Elle accepte et devient espionne du Haut commandement allemand en Belgique. Mais elle devient rapidement le jouet de manœuvres des services secrets. Elle est alors accusée d’être un agent double, au service du consulat allemand. Coupable idéale dans une France traumatisée par la guerre, elle est condamnée à mort pour intelligence avec l’ennemi et exécutée le 15 octobre 1917 par fusillade au polygone de tir de Vincennes.

Des dessins et des lettres de Germaine Berton et Bolo-Pacha
Le témoignage de Mata-Hari est accompagné de ceux de l’espionne Tehelly et de l’anarchiste Germaine Berton, dont quatre dessins à l’encre signés et intitulés « Puissance de l’argent », sont joints à l’ouvrage. « Germaine Berton était une grande militante ouvrière puis anarchiste, défendue par le mouvement surréaliste et au premier chef Louis Aragon. Elle fut incarcérée à Saint-Lazare après avoir assassiné le directeur de l’Action française, un mouvement politique nationaliste et royaliste d’extrême droite. Son avocat réussit pourtant à la faire acquitter, avant qu’elle ne suicide à l’âge de quarante ans. »
L’univers carcéral masculin est illustré quant à lui par le témoignage de Paul Marie Bolo, dont un billet autographe concernant son état de santé en détention à la prison de Fresnes, enrichit l’ouvrage. « Paul Marie Bolo, surnommé Bolo-Pacha après avoir reçu le titre de pacha d’un dignitaire turc, était un aventurier marseillais qui s’expatria en Argentine à la suite d’escroqueries pour se faire oublier des autorités. Outre-Atlantique, il se maria avec une riche argentine qui le dépouilla, ce qui le contraignit à rejoindre la France, où il fut jugé pour ses exactions financières.»
L’ouvrage comprend enfin une lettre d’une jeune fille, encore mineure, sollicitant une mère maquerelle pour intégrer son établissement avant l’âge requis. Elle témoigne des fonctions qu’eut Léon Bizard au sein de la Préfecture de police, chargé du suivi médical des prostituées de maisons closes.

Une édition originale adjugée à plus de 7 000 euros
« Pour cet ouvrage estimé entre 3 000 et 4 000 euros nous attendions de nombreux collectionneurs français, mais aussi du monde entier, qui se passionnent pour l’histoire de Mata-Hari, note Caroline Velk. A titre d’exemple, une lettre autographe signée de Mata-Hiri se vend en moyenne aux enchères autour de 2 000 euros. » Il s’est finalement envolé à plus de 7 000 euros (6 100 euros hors frais).
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