Un panneau inédit du peintre flamand Frans Wouters aux enchères à Louviers
Le 25 septembre à Louviers, Maître Jean-Emmanuel Prunier présentera aux enchères une huile sur panneau inédite du peintre flamand Frans Wouters. D’une grande qualité, l’œuvre révèle toute la virtuosité de ce peintre actif à Anvers au XVIIe siècle et collaborateur de Pierre Paul Rubens.
Un panneau provenant de la collection de Léon Rodrigues-Ely
Le 20 décembre 2018, Maître Jean-Emmanuel Prunier reçoit pour expertise un panneau figurant Le Christ jardinier et provenant de la prestigieuse collection de Léon Rodrigues-Ely. Resté dans la même famille marseillaise depuis 1900, le tableau interpelle le commissaire-priseur par sa grande qualité d’exécution. « Lors du rendez-vous, plusieurs noms sont évoqués : Brueghel de Velours, Van Ballen et autres peintres flamands du XVIIe siècle, détaille Maître Prunier. L’absence de signature demandait de toute évidence l’intervention d’un spécialiste. J’ai donc adressé un jeu de photos à l’éminent Professeur Klaus Ertz. » La réponse de l’historien de l’art allemand, spécialiste des peintres flamands, ne se fait pas attendre : l’œuvre est importante et mérite un examen plus approfondi.
Une rencontre est alors organisée au domicile du spécialiste. « Après avoir traversé un beau morceau de France, les Flandres, les Pays-Bas, je suis arrivé à destination en Basse-Saxe, dans le petit village de Lingen. L’épouse de Monsieur Ertz m’invite à déposer le tableau sur la grande table de la salle à manger, à le débarrasser de ses protections de soie et d’attendre le Maître. Ce qui fut fait sans hâte, presque religieusement. Le tableau mis à nu, débarrassé de son cadre, l’auscultation pouvait commencer, méthodique, rigoureuse et silencieuse. Appuyé sur la table, le visage distant de quelques centimètres, le docteur commençait son diagnostic, observant le dessin à la loupe. » Pour l’expert, la qualité du chêne employé est digne des productions d’Anvers. « L’année 1640 fut annoncée sans hésitation. La question essentielle fut alors posée : pouvait-il y avoir l’intervention deux artistes et pouvions-nous être en présence d’une œuvre de Brueghel le Jeune ou d’un autre peintre ? »

Frans Wouters (1612-1659), Noli me tangere, huile sur bois, 45 x 71,6 cm. Estimation : 20 000 – 30 000 euros.
Une œuvre originale de Frans Wouters

La participation de Brueghel Le Jeune est très vite écartée. « Comme beaucoup d’artistes, Brueghel Le Jeune ne pratiquait que le traitement des fleurs, des plantes, des paysages, jamais les figures, explique Maître Prunier. Le Professeur fut affirmatif dans ses propos : ‘pas de couper-coller, pas de coller-copier’. »
Après plusieurs recherches dans les archives, Klaus Ertz attribue avec assurance l’œuvre à Frans Wouters (1612-1659), un peintre actif à Anvers au XVIIe siècle. « Le Professeur insista sur un petit détail à peine perceptible au premier abord : la représentation du petit nez retroussé de Marie-Madeleine, constante dans les visages du maître comme une signature. Trois tableaux dont Persée et Andromède du Musée des Beaux-Arts de Nancy, Le martyre de Saint-André de l’Université américaine Bob Jones, L’Amour présentant le miroir à Vénus du musée des Beaux-Arts de Besançon, attestaient de cette même filiation. »
Connu pour ses paysages, scènes mythologiques et portraits, Frans Wouters fut l’un des collaborateurs de Pierre Paul Rubens. « Fin marchand, il exporta ses œuvres à travers l’Europe et travailla avec le marchand Chrisostome Van Immerzel, installé à Séville. » Peintre officiel du Roi Ferdinand II à Vienne, il suivit ensuite l’ambassadeur d’Allemagne en Angleterre, avant d’être promu, à Londres, peintre du Prince de Galles, futur Charles II. « En 1641, il retourna à Anvers où il collabora avec Rubens, avant d’être élu en 1649-1650, doyen de la guilde de Saint-Luc. » Un coup de pistolet tiré par un inconnu marquera la fin de sa carrière.
Avec ce panneau, Frans Wouters dévoile tous ses talents de paysagiste, figurant le Christ et Marie-Madeleine entourés d’une végétation luxuriante. La scène, tirée des Evangiles selon Saint-Jean, évoque l’instant durant lequel le Christ, sous les traits d’un jardinier, repousse Marie-Madeleine en lui adressant ces mots : « Noli me tangere » (« Ne me touche pas »). « Les figures, le paysage, les fleurs, les légumes, les pots de terre, ont été exécutés par le même peintre. C’est une chose inhabituelle chez les peintres flamands du XVIIe siècle qui faisaient appel à des spécialistes pour les grandes figures chrétiennes ou mythologiques. Mais Wouters aimait la représentation des nus. »
Un tableau estimé entre 20 000 et 30 000 euros
Sur le marché, les œuvres de Frans Wouters restent relativement accessibles, au contraire de son illustre contemporain et collaborateur, Rubens, dont un record fut enregistré en 2002 à Londres avec un panneau figurant Le Massacre des Innocents, adjugé à plus de 70 millions d’euros. Pour cette œuvre originale de Frans Wouters, mise en vente le 25 septembre à Louviers, il faudra ainsi compter entre 20 000 et 30 000 euros. Mais elle pourrait réserver de belles surprises, à l’image du Jugement de Pâris qui avait doublé son estimation à Vienne en 2004 en s’envolant au prix record de 75 000 euros. « C’est une œuvre d’une grande qualité, avec une provenance prestigieuse, qui devrait intéresser les collectionneurs du Nord et d’ailleurs. »


Noli me tangere, un sujet pictural populaire
« Noli me tangere » (« Ne me touche pas » ou « Ne me retiens pas ») est une locution latine traduisant les paroles prononcées par le Christ ressuscité à Marie-Madeleine le dimanche de Pâques.
En pleurs après avoir trouvé le tombeau du Christ vide, Marie-Madeleine est visitée par deux anges, lorsqu’un homme jardinier s’invite dans la conversation. Troublée, et croyant reconnaître le Christ, elle s’approche de lui. Mais celui-ci la repousse, lui adressant ces mots : « Ne me touche pas. »
Tiré des Evangiles selon Saint Jean (20, 14-18), ce thème biblique est repris dès le XIVe siècle par nombre de peintres tels que Giotto, Titien, Bronzino ou encore Rubens. Pour le traiter, Frans Wouters choisit de représenter le Christ en jardinier, muni d’une bêche et vêtu d’une tunique rouge, évoquant la Passion. Marie-Madeleine, que le Christ repousse d’un geste de la main droite, est quant à elle identifiable par la présence d’un pot de parfum, au premier plan, évoquant l’épisode chez Simon Le Pharisien durant lequel Marie-Madeleine aurait oint les pieds du Seigneur avec un flacon d’albâtre contenant du parfum.
Évoquant le statut de jardinier, les fleurs et légumes représentés sont souvent chargés de symboles. Les artistes peignent ainsi des pervenches, pour évoquer la tristesse qui habite Marie-Madeleine, ou encore des courges, qui, associées aux pèlerins et prêcheurs, sont une allusion au rôle que le Christ confie à Marie-Madeleine, chargée d’annoncer la résurrection dont elle est témoin.
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