Matthieu Fournier : « Ce tableau de Guido Reni mérite un prix éclatant ! »
Disparu depuis 230 ans, un chef-d’œuvre de Guido Reni représentant David et Goliath refait surface avec une provenance prestigieuse, de Francesco Ier d’Este au prince Eugène de Savoie. Mis en vente par Artcurial et Millon le 25 novembre à Paris, il s’impose déjà comme l’une des redécouvertes majeures de l’année. Entretien avec le commissaire-priseur Matthieu Fournier.
Mise à jour, 25 novembre. Le tableau de Guido Reni a été adjugé 10,10 millions d’euros (hors frais).
C’est une découverte dont rêvent les historiens, conservateurs et experts : un chef-d’œuvre peint vers 1605-1606 par Guido Reni (1575-1642) a refait surface après avoir disparu depuis plus de deux siècles. Représentant David et Goliath, cette toile fut acquise directement auprès de Guido Reni par le duc de Modène Francesco Ier d’Este, avant d’entrer dans la prestigieuse collection du prince Eugène de Savoie et d’être aujourd’hui retrouvée chez les descendants d’un général de l’Empire. Elle s’impose comme un jalon essentiel de l’évolution stylistique du maître bolonais. A quelques jours de la vente, le commissaire-priseur Matthieu Fournier revient sur la découverte exceptionnelle de ce chef-d’œuvre estimé entre 2 et 4 millions d’euros. Entretien.
Diane Zorzi : Quelle a été votre réaction lorsque vous avez rencontré pour la première fois ce tableau imposant (227 x 145,5 cm) de Guido Reni dont nous avions perdu la trace depuis plus de deux siècles ?
Matthieu Fournier : Immense ! C’est un tableau impressionnant, solennel, magistral. Magistral non seulement par son format, mais aussi par sa composition ambitieuse qui paraît évidente, avec la figure de David qui sort du tableau. L’équilibre est spectaculaire avec cette attitude presque martiale. Le tableau est également impressionnant par son état de conservation. Il n’a eu que trois propriétaires depuis l’origine et demeure dans un état de conservation idéal, celui dont on rêve tous, amateurs, professionnels et experts de tableaux anciens. Sous les vernis jaunes et encrassés, l’on devine un état de conservation sublime. Nous pouvons suivre les mouvements du pinceau, comme si l’on accompagnait l’exécution de l’œuvre.
D. Z. : Le tableau a été rapporté en France à la fin du XVIIIe siècle lors de la conquête de l’Italie par le général Pierre-Antoine Dupont de l’Étang, avant de disparaître pendant près de 230 ans. Les descendants de ce général de l’Empire avaient-ils conscience qu’ils vivaient avec un chef-d’œuvre ?
M. F. : Non, ils ignoraient que ce tableau était un original de Guido Reni. Ils pensaient que c’était une copie. Ce sont les descendants de cette grande figure de l’Empire, mais ils ne sont pas spécialement férus d’histoire de l’art, c’est nous qui leur avons révélé qu’il s’agissait d’un original. Et cela, grâce à la récente exposition au musée des Beaux-Arts d’Orléans et au travail mené par son conservateur Corentin Dury qui a permis de révéler que ce tableau, avant d’appartenir au général Dupont de l’Étang, était celui du prince Eugène de Savoie, illustre généralissime de l’Empire, et donc la toute première version du David et Goliath que Francesco Ier d’Este, duc de Modène acquit directement auprès de l’artiste. Sans cet événement, le tableau serait probablement resté dans l’anonymat. L’expertise de tableaux anciens, loin d’être poussiéreuse et condamnée, est une matière vivante, scientifiquement vivante ! À l’instant où nous parlons, des archives sont découvertes dans un grenier et des tableaux retrouvés dans les réserves de musées, n’attendant qu’à être déroulés et révélés par des conservateurs. C’est le cas de l’Atalante et Hippomène de Guido Reni conservé au musée du Prado à Madrid. Nous sommes des détectives au quotidien ! L’activité du marché de l’art et le travail des chercheurs contribuent à révéler et sortir de l’oubli des tableaux tous les jours.

Guido Reni (Bologne, 1575 – 1642), « David et Goliath », huile sur toile, 227 x 145,5 cm. Vendu par Artcurial et Millon, expertisé par le cabinet Turquin. Estimation : 2 000 000 – 4 000 000 euros.
« L’expertise de tableaux anciens, loin d’être poussiéreuse et condamnée, est une matière vivante, scientifiquement vivante ! À l’instant où nous parlons, des archives sont découvertes dans un grenier et des tableaux retrouvés dans les réserves de musées. »
D. Z. : Il existe plusieurs versions de cette iconographie peintes par Guido Reni, que Corentin Dury a classé par typologies. La typologie La Vrillière, avec la tête de Goliath dirigée vers l’intérieur, qui doit son nom au collectionneur Louis Phelypeaux de La Vrillière qui détenait la version du David conservée aujourd’hui au musée des Beaux-Arts d’Orléans, et la typologie Créquy, avec la tête de Goliath dirigée vers l’extérieur, ainsi baptisée en référence à Charles III de Créquy, ambassadeur à Rome de Louis XIV et propriétaire de la version du musée du Louvre. Le tableau que vous présentez aux enchères présente quant à lui une composition quasiment identique à celle de la version du Louvre, et a longtemps été confondu avec un troisième tableau vendu par Sotheby’s à Londres comme un original en 1985, puis en 2012, avant d’être finalement rendu à un collaborateur du maître (peut-être Simone Cantarini)… Quels sont les éléments qui vous permettent d’affirmer aujourd’hui que votre version est bien l’œuvre originale de Guido Reni ? Subsistent-ils encore des doutes quant à son authenticité ?
M. F. : Son authenticité ne fait aucun doute. L’ensemble de la communauté scientifique, des historiens, des amateurs, des institutions muséales… tout le monde est unanime et subjugué ! Il y a des tableaux et des rencontres, des images tellement fortes qu’elles deviennent inoubliables. C’est exactement comme dans un musée, lorsque vous êtes captivés par une image, que vous détournez la tête pour y revenir. Ce tableau de Guido Reni a une capacité d’attractivité, comme celle qu’exercent les grands chefs-d’œuvre.
D. Z. : Le tableau a été confronté aux versions du Louvre et du musée des Beaux-Arts d’Orléans en juin dernier au Louvre-Lens. Quelles ont été les conclusions de cette rencontre ?
M. F. : C’était passionnant, nous avons découvert que la même toile avait été utilisée pour notre version et celle du Louvre, à savoir une toile à petits chevrons, tissée dans le sens horizontal pour le nôtre, dans le sens vertical pour le tableau du Louvre. Les deux tableaux ont très probablement été réalisés en même temps. Notre version présente quelques petites variantes qui montrent que l’artiste ne copie pas, il s’amuse ! L’état de conservation de notre version est également bien meilleur que celui du tableau du Louvre. La version du musée des Beaux-Arts d’Orléans n’est quant à elle pas comparable – les dimensions sont moins importantes et la composition est différente, moins poétique, avec un David qui paraît plus jeune. Par ailleurs, les couleurs révélées par la restauration du tableau d’Orléans laissent présager des couleurs définitives de notre version lorsqu’elle sera restaurée.
D. Z. : Qu’ont révélé les analyses scientifiques (radiographie, infrarouge…) que vous avez entreprises ?
M. F. : Les analyses radiographiques n’ont pas donné grand chose, quelques légers repentirs, mais rien de plus. L’artiste est assez sûr de lui. Guido Reni dessinait, il fait partie de ces artistes formés à l’école du dessin à Bologne, à l’opposé des artistes comme Caravage qui s’attaquait directement à la toile. La logique voudrait donc qu’il y ait des dessins sous-jacents ou des repentirs, mais Guido Reni est un artiste qui travaille bien, qui anticipe son dessin, et c’est ce que l’on comprend en examinant le tableau. C’est un peintre de l’équilibre, de l’harmonie, il réfléchit longtemps à l’avance à sa composition.
D. Z. : Cette œuvre, Guido Reni la réalise autour de 1605-1606 alors qu’il a tout juste 30 ans. Dans quel contexte artistique le jeune peintre évolue-t-il ?
M. F. : Dans les années 1600-1610, Rome est un immense laboratoire où évoluent de nombreux génies qui se livrent une âpre concurrence ! Il y a une émulation que l’on retrouve rarement en un même lieu et dans un laps de temps aussi court. Caravage meurt en 1610, les Bolonais Annibal et Augustin Carrache quelques années auparavant, et notre tableau est peint autour de 1605-1606. En une dizaine d’années, on retrouve des Nordiques, des Hollandais, des Français, des Bolonais, des Romains, avec l’atelier de Cesari qui perpétue une méthode classique et maniériste ; et à côté, c’est le choc des cultures avec la personnalité de Caravage, violente et offensive, volontairement dans la rupture, et l’atelier des Carrache qui cherche l’équilibre en un néo-Raphaël. Au milieu de tout cela, Guido Reni, qui arrive de Bologne, livre pour la première fois une œuvre de synthèse, en mêlant les clairs-obscurs de Caravage, avec ici cette ambiance mystérieuse de coin d’atelier, et l’équilibre classique avec cette diagonale parfaite et ce désir de renouer avec des références antiques, en s’inspirant pour la position de David d’une sculpture antique, le Faune jouant de la flûte conservé à la galerie Borghèse. C’est un tableau extrêmement audacieux pour un jeune artiste, un tableau évident ! Au moment où il peint notre tableau, Guido Reni n’a pas encore d’atelier, c’est un jeune artiste seul qui a trente ans de carrière devant lui. Il produira ensuite abondamment. Notre tableau est le fer de lance d’un jeune talent.

Faune à la flûte, dit « Petit Faune Borghèse ». Statue d’après l’antique, H. 132 cm. Musée du Louvre.
« Au moment où il peint notre tableau, Guido Reni n’a pas encore d’atelier, c’est un jeune artiste seul qui a trente ans de carrière devant lui. Notre tableau est le fer de lance d’un jeune talent. »
D. Z. : Pourquoi Guido Reni réalise-t-il plusieurs versions de cette iconographie ?
M. F. : A cette époque, tous les artistes réalisent plusieurs versions de leurs tableaux, c’est un processus très courant. Le marché est dominé par de grands commanditaires – des cardinaux, princes et familles illustres. Lorsque l’un veut un tableau, son rival le veut aussi. Les artistes travaillent ainsi toujours en plusieurs exemplaires.
D. Z. : Le thème de David et Goliath est abordé par de nombreux artistes de cette époque, à commencer par Caravage qui peint au même moment une version dans laquelle il donne à la tête tranchée de Goliath ses propres traits. Comment expliquez-vous que ce sujet connaisse un tel succès au XVIIe siècle ?
M. F. : A cette époque, on cherche des figures héroïques, comme David ou encore Judith. Nous sommes dans le contexte de la Contre-Réforme. L’Église catholique promeut des figures de héros, dans un souci de démonstration de puissance. David est un jeune berger appelé à reprendre le pouvoir et à devenir le plus grand roi de l’Ancien Testament – il porte ici la peau de lynx, un symbole de puissance que l’on retrouve dans de nombreux portraits d’hommes de la Renaissance. C’est la même logique pour Judith, héroïne par son seul acte.

Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Caravage (1571-1610), « David tenant la tête de Goliath », huile sur toile, 1606-1607 ou 1609-1610, 125 × 101 cm, Rome, Galerie Borghèse.
« Le marché des tableaux anciens est en pleine raréfaction. Très peu de chefs-d’œuvre réussissent à cocher toutes les cases comme celui-ci, avec un état de conservation extraordinaire, un grand artiste à la meilleure période, une provenance prestigieuse…»
D. Z. : Plus de 200 tableaux sont recensés dans le catalogue raisonné de l’œuvre peint de Guido Reni. Reste-t-il encore des tableaux de l’artiste à redécouvrir ?
M. F. : Il reste des zones d’ombre heureusement et de nombreuses choses encore à redécouvrir !
D. Z. : Vous annoncez pour ce tableau une estimation comprise entre 2 et 4 millions d’euros. Sur quels éléments vous êtes vous appuyé pour fixer cette estimation ?
M. F. : C’est une estimation ouverte, très prudente, qui invite le maximum d’amateurs à participer aux enchères. Le vendeur nous a laissés libres. Lorsque nous avions estimé Le panier de fraises des bois de Chardin entre 12 et 15 millions d’euros, tout le monde nous avait pris pour des fous, et nous l’avons finalement vendu plus de 24 millions d’euros ! [Ndlr : Le panier de fraises des bois de Chardin a été adjugé 24 381 400 euros le 23 mars 2022, avant d’être classé Trésor national et de rejoindre les collections du musée du Louvre.] Ici, nous ne sommes pas dans le même cas de figure, car il s’agit d’une découverte, au contraire du tableau de Chardin qui était connu et identifié. Nous n’avons pas réellement de points de comparaison. Deux ou trois chefs-d’œuvre maximum réapparaissent chaque année, et notre œuvre sera sans aucun doute le tableau ancien de l’année. Le marché des tableaux anciens est en pleine raréfaction. Très peu de chefs-d’œuvre réussissent à cocher toutes les cases comme celui-ci, avec un état de conservation extraordinaire, un grand artiste à la meilleure période, une provenance prestigieuse…
D. Z. : Quel est votre état d’esprit à quelques jours de la vente qui aura lieu le 25 novembre ?
M. F. : Nous abordons la vente sereinement. Ma conviction est que ce tableau mérite un prix éclatant !

Détail. Guido Reni (Bologne, 1575 – 1642), « David et Goliath », huile sur toile, 227 x 145,5 cm. Vendu par Artcurial et Millon, expertisé par le cabinet Turquin. Estimation : 2 000 000 – 4 000 000 euros.
« La valeur des chefs-d’œuvre de l’art ancien comme le tableau de Guido Reni ne peut que croître. Dans 30 ans, notre tableau vaudra le double du prix auquel nous le vendrons mardi. »
D. Z. : Le tableau a été présenté à New York. Faut-il s’attendre à ce qu’il quitte la France ?
M. F. : Il peut y avoir des collectionneurs français, mais c’est un chef-d’œuvre de l’art occidental, et non un tableau franco-français comme pouvait l’être Le panier de fraises des bois de Chardin. Globalement, 80 % des collectionneurs d’art ancien sont européens et américains, mais c’est une image fascinante qui peut s’adresser au monde entier. On l’imagine volontiers rejoindre une grande institution internationale, du fait de son format, mais je connais aussi bon nombre d’intérieurs de particuliers qui pourraient tout aussi bien l’accueillir !
D. Z. : Selon le dernier rapport Artprice, le marché de l’art contemporain a chuté de 25% en un an, marqué par un recul historique des places américaines et chinoises. Qu’en est-il du marché de l’art ancien ?
M. F. : Le marché de l’art ancien se porte très bien, même dans la tourmente politique et économique. C’est un marché de maturité qui est globalement stable, avec des collectionneurs mûrs qui n’ont rien à démontrer. Il n’est pas mondain mais confidentiel, et il n’y a de fait pas de spéculation. Le marché de l’art ancien est un marché d’amoureux. Notre clientèle comprend la peinture, elle regarde les tableaux, au contraire des collectionneurs d’art contemporain qui auront tendance à porter davantage d’importance à un nom. La valeur des chefs-d’œuvre de l’art ancien comme le tableau de Guido Reni ne peut que croître. Dans 30 ans, notre tableau vaudra le double du prix auquel nous le vendrons mardi.
D. Z. : La fin d’année est marquée par une concentration de chefs-d’œuvre : un tableau de Picasso a été vendu 32 millions d’euros chez Lucien Paris le 24 octobre, le Portrait d’Elisabeth Lederer de Klimt adjugé 236 millions d’euros le 18 novembre chez Sotheby’s New York s’est imposé comme la deuxième oeuvre la plus chère de l’histoire, et du côté de l’art ancien, la maison Osenat dévoilera le 30 novembre un chef-d’oeuvre de Rubens disparu depuis près de 4 siècles, et vous présentez également mardi un autre tableau important peint par Jean-François de Troy (Portrait de Madame de Montfermeil et de sa famille dans un intérieur). Comment le marché réagit-il lorsque plusieurs chefs-d’œuvre se présentent à lui en un laps de temps très court ?
M. F. : Plus il y a de chefs-d’œuvre sur le marché, plus cela excite ! Il y a de plus en plus de gens très riches et de moins en moins d’œuvres exceptionnelles, donc mécaniquement les collectionneurs se battent pour les chefs-d’œuvre.
D. Z. : La vente est organisée en partenariat avec la maison Millon. Quelle est l’origine de cette collaboration et comment s’articule-t-elle ?
M. F. : Nous connaissions tous deux les vendeurs, nous avons donc décidé d’organiser cette vente ensemble, de façon très amicale. La maison Millon a accepté que je sois au marteau, car Artcurial est la première maison de vente en matière de tableaux anciens, avec un département dédié que j’ai créé il y a dix-sept ans. Nous sommes des commissaires-priseurs français, nos concurrents sont à Londres ou New York, pas à Montauban, Chambéry ou Châteauroux. Mon objectif est de vendre des tableaux en France.
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