Le 7 janvier 2021 | Mis à jour le 7 janvier 2021

Comment reconnaître un secrétaire du XIXe siècle transformé en semainier de style Napoléon III ?

par Jacques Dubarry de Lassale

Au cours du XIXe siècle, de nombreux secrétaires furent transformés en vitrines ou semainiers pour s’adapter à la mode de l’époque. Jacques Dubarry de Lassale décrypte ces dérives et mauvaises pratiques à travers l’expertise d’un secrétaire du début du XIXe siècle transformé en semainier de style Napoléon III.

 

Sur ce meuble (photo 1, ci-dessous), à l’origine en noyer ciré et fabriqué à la fin de l’époque Empire ou au début de la Restauration, plusieurs transformations ont été effectuées. La doucine et le marbre qui le coiffent ont été rajoutés. Le petit tiroir, situé initialement au-dessus de l’abattant, a été supprimé. L’abattant du secrétaire a été tronçonné pour servir de façade aux quatre nouveaux tiroirs situés dans la partie supérieure. Les trois tiroirs du bas ont été conservés. Les montants avant ont été chanfreinés et plaqués de bois de rose. Les façades de tiroirs ont été plaquées de bois noirci. Enfin, une plinthe a été plaquée à la base du meuble. Examinons en détail ces transformations.

 

[Photo 1] Secrétaire transformé en cartonnier sous Napoléon III.

Un sciage manuel 

Sur la photo 2, présentant la face interne du côté droit, on remarque parfaitement les traits inclinés et irréguliers d’un sciage manuel. Ceci permet de dater le meuble, car sous Napoléon III le sciage était mécanique. L’emplacement du coulisseau de l’ancien tiroir supérieur, situé au-dessus de l’abattant, est parfaitement visible sur la photo 3. Les nouveaux tiroirs, dont la façade est constituée des morceaux de l’abattant découpé, laissent apparaître cette transformation sur la photo 4. En effet, on distingue nettement le placage de noyer servant d’encadrement au cuir.

 

[Photo 2] : face interne du côté droit. Remarquer sur le panneau les traces inclinées et irrégulières du sciage manuel qui indique une fabrication plus ancienne. [Photos 3] : l’emplacement du coulisseau de l’ancien tiroir supérieur, situé au-dessus de l’abattant, est parfaitement visible. [Photo 4] : les nouveaux tiroirs, dont la façade est constituée des morceaux de l’abattant initial tronçonné, laissent apparaître cette transformation. En effet, on distingue encore nettement le placage de noyer servant d’encadrement au cuir.

Les transformations effectuées sur les tiroirs 

Les côtés des nouveaux tiroirs ont été en partie reconstruits avec des éléments du caisson du secrétaire (photo 5). L’artisan n’a pas fait de queues d’aronde ni à l’avant, ni à l’arrière, les côtés sont simplement cloués. La photo 6 montre un des tiroirs du bas, qui eux sont d’origine et présentent un montage typiquement du début du XIXe siècle : les queues d’aronde deviennent pointues, l’arrière du tiroir est plus bas que les côtés. Le montage des tiroirs n’étant pas à recouvrement, la butée de profondeur est assurée par un clou. Ce qui est particulièrement intéressant à observer sur la photo 6, c’est la trace sur la face interne du tiroir de la fixation d’un bouton coupelle (ce type de bouton a été utilisé sous l’Empire et sous la Restauration). Trace qui, bien sûr, n’apparaît pas sur la face extérieure puisque les façades ont été replaquées. Ceci est la preuve manifeste d’une transformation. Le côté du même tiroir, qui est en hêtre, est monté à quatre queues d’aronde sur la façade (photo 7).

 

[Photo 5] : les côtés des nouveaux tiroirs ont été en partie reconstruits avec des éléments du caisson du secrétaire. [Photo 6] : ce qu’il est intéressant d’observer sur cette vue, c’est la trace, sur la face interne du tiroir, de la fixation d’un bouton coupelle. Trace qui n’apparaît pas bien sûr sur la face extérieure puisque les façades ont été replaquées. [Photo 7] : le côté du tiroir, qui est en hêtre, est monté à quatre queues d’aronde selon un assemblage caractéristique du début du XIXe siècle.

La photo 8 nous montre la face arrière de ce même tiroir qui présente des traces de sciage manuel et une marque d’établissement « 6 » faite à la pierre noire. Ce numéro 6 prouve que cette inscription a été faite au moment de la transformation, car il n’y avait que quatre tiroirs initialement. On aperçoit également sur le haut de la photo le point de fixation du bouton coupelle. Autre preuve de cette transformation, au niveau du quatrième tiroir sur le montant droit, on distingue nettement l’emplacement du pivot de l’abattant, où il persiste encore une tête de clou (photo 9). Au-dessous du meuble (photo 10), on distingue le bout de pied du secrétaire recouvert par une plinthe. Pour parfaire l’ouvrage, tous, les encadrements ainsi que les pans coupés ont été plaqués de bois de rose. Les façades des tiroirs ont été plaquées de bois noirci.

 

[Photo 8] : cette photo nous montre la face arrière du même tiroir que sur la photo 7. On y distingue des traces de sciage manuel et la marque « 6 ». Ce numéro 6 prouve que cette inscription a été faite au moment de la transformation, puisqu’il n’y avait initialement que quatre tiroirs. [Photo 9] : au niveau du quatrième tiroir, sur le montant droit, on distingue nettement l’emplacement du pivot de l’abattant. [Photo 10] : au-dessous du meuble, on distingue le bout de pied du secrétaire recouvert par une plinthe. Ce modèle de pied a été utilisé à la fin de l’Empire ou au début de la Restauration.

Le bronze et le marbre 

A l’exception du bronze rocaille XVIIIe garnissant le tablier, tous les bronzes sont d’époque Napoléon III. La bordure des tiroirs, les panneaux de côté, le haut et le bas de la doucine ont été cernés de baguettes de bronze. L’ensemble est coiffé d’un marbre blanc veiné de gris de Carrare, encastré dans la baguette de laiton doré. Enfin, une plinthe, tout à fait dans l’esprit des meubles Napoléon III, a été plaquée sur la partie inférieure du meuble.

Voici donc un bel exemple des « massacres » qui ont été commis durant la seconde moitié du XIXe siècle, pour sacrifier à la mode. Je peux ajouter que l’ébéniste qui a exécuté cette transformation, l’a certainement fait sur commande, mais il l’a mal fait ! Il m’est arrivé que l’on me demande de scier en deux, dans le sens de la hauteur, l’abattant d’un secrétaire à doucine Louis XV pour en faire un meuble à deux portes destiné au logement d’une télévision. J’ai refusé d’exécuter ce travail. Quelque temps plus tard, j’ai revu ce secrétaire avec deux portes et une télévision à l’intérieur. Le propriétaire avait trouvé un ébéniste moins scrupuleux…

 

Photos © Jacques Dubarry de Lassale.

Photo en Une : Petit secrétaire en forme de semainier, dessus à doucine coiffé d’un marbre de Carrare blanc veiné, décor en marqueterie Boulle de laiton sur fond d’écaille de tortue rouge, époque Napoléon III. 123 x 63 x 38 cm. Adjugé à 1 700 euros (hors frais) par l’Hôtel des ventes Lyon Presqu’ile le 13 octobre 2013. 

 

 

 

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